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16 janvier 2015 5 16 /01 /janvier /2015 08:10

 

Petite cosmologie portative.

 

rd2 

 Création : Roger Dautais.

 

 

    "Land Art" : traduisons : "Art de la terre", au sens strict. Mais, ici, nous sommes dans un genre d'approximation qui frôle l'oxymore. Relier "Art" et "Terre" dans une commune signification est un abus de langage. Comment, en effet, la "terre" pourrait-elle produire de "l'art" ? Toujours "l'art" et la "terre" sont dans une mutuelle confrontation. La terre, par définition immanente, ne saurait se parer des vertus transcendantes de l'art. Il faut au paysage - valeur élargie de la terre -, l'intervention d'une conscience humaine, l'ouverture d'un regard afin que le monde s'esthétise. L'évidence du paysage ne se suffit pas à elle-même. Le paysage, dans sa "pose" naturelle est de l'ordre de la morphologie, de la géologie, de la tectonique, jamais de la poïétique qui métamorphose l'objet en plus grand que soi, en plus signifiant. L'Artiste du Land Art est celui par qui la terre advient à sa forme achevée, laquelle n'est jamais que la mise en ordre d'un chaos-signifiant qu'il amène à la dignité d'un cosmos-signifié, autrement dit, à une parution essentielle. Car l'épiphanie de la spirale de pierres, de l'alignement d'ardoises, de l'élévation granitique du cairn est la mise à jour de ce qu'une conscience a imprimé au réel afin qu'il rende raison de ses significations latentes.    

  Toujours, dans les choses de la nature, se dissimulent des métaphores dont l'Artiste doit se saisir de telle ou telle manière, nous révélant ainsi cette mystérieuse invisibilité que nous posons hypothétiquement à défaut d' avoir perçu les prédicats qui s'y inscrivaient en creux de toute éternité. L'homme du Land Art est celui qui, doué d'une vision exacte, débusque dans le réel les nervures inaperçues qui ne demandent qu'à être exhaussées de manière à ce qu'une esthétique soit possible. Tout paysage abordé dans sa léthargie originaire finit par révéler la plasticité dont il est détenteur, car tout demande à s'ouvrir en monde et à imprimer sa sémantique sur les pupilles de ceux qui consentent à en prendre acte. Les lignes de pierres qui, autrefois, s'élevaient sur la terre d'Irlande afin que les limites soient rendues visibles étaient les premières esquisses d'un art du paysage. Antique et incontournable dialectique du couple Nature-Culture dont "l'art de la terre" rend compte avec une évidente beauté. C'est ainsi, des forces, des énergies, des puissances sont à l'œuvre dans les plis de la glaise, les strates des collines, la surface des étangs semées des taches vertes des lentilles d'eau. Une signifiance disponible depuis l'aube des temps, qui ne trouve guère son émergence qu'avec le reflux de la modernité et l'entrée dans une postmodernité, laquelle postule les conditions de possibilité de l'art à même la densité de la pierre, le tortueux des branches, la fragilité des feuilles saisies de gel avant que leur disparition n'ait lieu. Des cimaises des musées, les œuvres "descendent" dans les gorges de pierres, les ravines, sculptent les plages de galets, tressent des lianes, filent des arborescences. Sans doute tout ceci constitue-t-il un art de l'éphémère, de l'intemporel, de l'impermanent qui, bien évidemment, n'est pas sans évoquer l'art des jardins zen, ratissés chaque jour par le Moine dont les socques de bois résonnant sur le minéral comme un hymne à la beauté, une ode à la spiritualité. Quoique certains s'en défendent, la Nature - sans tomber dans un excès d'interprétation panthéiste -, recèle en elle, les subtilités d'une véritable essence. Faire surgir de la matière inerte les virtualités  qui s'y occultaient, c'est dégager l'esprit de la substance qui, soudain, arrive à parution, comme une mystérieuse alchimie naissant de la rencontre des corps, ce mystérieux processus que Goethe désigne sous le terme "d'affinités électives". Ces mêmes affinités qui doivent unir, dans une identique tension éclairante, l'objet de la création et son créateur.  Mais la théorie n'épuisera jamais l'infinie polysémie dont la Nature est le porte-empreinte alors que l'Artiste en est l'indispensable révélateur. Regardons l'image, laquelle fixe dans le temps ce qui n'y figurait qu'à titre de rapide événement. Qu'y voyons-nous qui nous interpelle ?

  Dans la claire partition de l'ombre, la pierre est posée comme en un geste sacrificiel. Mais quel dieu se dissimulerait ici qu'il faudrait vénérer par quelque offrande : de simples baguettes de bois, de modestes feuilles lancéolées signant une antique tradition ? Quel rite initiatique caché à nos yeux clos serait sur le point d'avoir lieu ? Quelques ocelles de lumière effleurent l'autel, l'amènent à paraître dans un étrange clair-obscur. Souvent la signifiance ne naît que de cette mutuelle rencontre de la clarté et de son autre. Tout repose dans le cercle à peine visible de la dalle de granit, alors qu'une manière d'aube imperceptible vient frapper le rythme du bois, longer la nervure courant tout au long du dos de la sombre roche. Dans  une recherche plus visuelle, davantage orientée vers une lecture métaphorique, alors ne tarderait pas à surgir l'écaille de tortue incisée des idéogrammes - les baguettes, les feuilles -, lesquels ne sont que le signe visuel de ce qui s'est absenté, à savoir la parole portant le message, la voix produisant l'incantation. Car tout est indice signifiant dès l'instant où l'homme grave dans les choses les stigmates de ses états d'âme, les reliefs de ses croyances, les scarifications de ses prières. La procession serrée des cunéiformes sur les tablettes d'argile ne saurait avoir d'autre valeur que de convoquer dans la présence ce qui, dès l'instant de la gravure, s'est déjà absenté : l'image du défunt, celle de l'animal vénéré, l'icône du dieu dont l'âme recueille l'empreinte indéfectible.

  De la Terre, continuellement lisible aux alentours de la pierre, sous son large abri, naissent continuellement des paroles, s'échappent des messages qui relient les hommes à leurs racines. La Terre a ceci de particulier que, lorsqu'elle a été ensemencée par un langage, elle en restitue indéfiniment les échos, les ondes sonores, les discours, les récits qui, toujours fondent l'appartenance des Existants à leur territoire, à leurs ancêtres qui, maintenant habitent les vastes demeures souterraines d'où leur proviennent, comme d'une conque ouverte, les mythes qui, toujours, ont fécondé les civilisations. Tout conflue, tout s'étoile en larges nappes sédimentées, tout migre en rhizomes vers une légende anthropologique tissant ses mailles multiples en un cosmos,  donc en un système où chaque individu puisse trouver sa place et jouer le jeu auquel il a été appelé pour témoigner d'une présence au monde. Tout signe devient sémaphore, aussi bien les baguettes divinatoires de l'achillée que les ossements, les cauris, les amulettes, les masques, les colifichets, les signaux de fumée, les incisions dans les bois de caribou ou  l'ivoire des morses, les sifflements émis entre les lèvres étroites, les premiers cris, et plus tard, les poèmes, les récits liturgiques, les incantations. C'est de cela dont il faut bien se pénétrer, de cette profusion sémantique qui, soudain, rend l'univers visible, déchiffrable, compréhensible. Il ne saurait y avoir d'interprétation plus juste de la grande diaspora humaine semant, sur l'immensité des cinq continents, les myriades de traces, sculptant la roche, taillant le silex, maculant la toile, noircissant le papier, jetant dans l'éther convulsé ses milliards d'ondes comme des signaux venus dire la merveille du paraître, l'urgence à en essaimer le vivant. Dès les premiers feux de l'univers, le Grand Jeu était lancé qui, jamais ne s'arrêterait, qui toujours se ressourcerait. Les hommes n'avaient qu'à souffler sur les braises, faire surgir les étincelles au sein de la nuit de telle sorte, que celle-ci, éclairée de l'intérieur, s'ingéniât à rendre aux Vivants ce qu'elle avait reçu : du savoir, de la connaissance, du lumineux, de la raison. Peu à peu le chaos originel s'éloignait, le monde se mettait en ordre, les pierres se levaient en menhirs tutoyant le ciel, en larges dolmens faisant avancer vers les quatre horizons la mesure même de l'homme, son insigne destin, son épopée inaliénable, sa parole intarissable. Tout concourait à rejoindre tout dans une manière d'harmonie, les étoiles se répondaient, la Voie Lactée diffusait sa laitance, les fleuves coulaient vers l'océan, les montagnes communiquaient par leurs sommets éthérés, les nuages par leur hautes dérives, les Existants, quant à eux, déployaient le somptueux langage. C'était comme si une symphonie était née entraînant dans son sillage "les parfums, les couleurs et les sons",(Baudelaire-"Les Fleurs du mal")tout confluant selon correspondances,  analogies, fusions intimes, affinités particulières.

  Ainsi se développait la grande geste humaine, telle une pierre sur laquelle aurait été écrit son destin, à force de traits de lumière, de rythmes de bois, de chutes de feuilles dans ce qui, bientôt prendrait le nom de Land Art, cette poésie de la Terre, cette autre manière de célébrer la Nature en la dotant des signes concourant, de toute éternité, à son rayonnement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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