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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 17:08

 

PERPETUUM MOBILE

 

(Morceaux choisis)

 

 

Imaginez cela, ce cocon qu’on tisse autour de vous, ces paroles qui s’emmêlent et font des écheveaux, ces voix qui passent et repassent comme une navette au milieu des nappes de fils, ces multitudes de courants sonores comme des rivières qui tressent des gouttes d’eau le long de vos bras, de vos jambes, ces effusions vocales qui surgissent de partout et habillent votre corps de couches superposées de bandelettes et vous réduisent à l’état de momie... 

 

...oui, Cécile, avec ton Mobile de 5° génération, oui, c’est ça, celui qui ne s’arrête vraiment jamais, qui ne connaît aucun repos, qui existe peut-être depuis toujours et existera de toute éternité, bien après que la terre aura cessé de tourner, épuisée par la vanité et l’inconscience des hommes, eh bien sur ton Méga-Génial-Mobile, tu les entendras toutes ces langues anciennes dont le nom est si beau car le langage de ta minuscule machine est universel, il transcende les peuples et les frontières, il transcende le temps, il transcende l’Histoire et tu pourras, seulement en pensant, écouter le chant yiddish des Klezmers d’Europe de l’est, ce chant aux voix cuivrées qui vient de très loin, d’avant l’holocauste et qui, bientôt, disparaîtra faute de mémoire ; le malais aussi te parviendra, venu des rizières en terrasse de Singapour ; de l’île Obi Latu en Indonésie partiront en ta direction les cris sinistres de la purification ethnique et religieuse des Moluques en fuite vers les Célèbes, oui, Cécile, c’est atroce mais c’est ainsi, le Grand Communicateur du XXI° siècle n’épargne rien ni personne, il ne veut dire que la vérité, celle de la beauté mais aussi celle de la peur, de la haine, de la soumission, de la torture et c’est pour cette raison que ton cortex sera continuellement bombardé, assailli, par exemple par les cris des fillettes excisées dans les huttes de branches et de boue du Mali ; par les plaintes muettes des mariages forcés dans les tribus archaïques d’Afrique Noire ; par les mélopées des esclaves noirs dans les plantations de café brésiliennes ; par les rumeurs du peuple des favelas de Rio de Janeiro ; par la douleur démesurée qui suinte par tous les pores de ses cabanes de planches et de goudron, de ses ornières où croupit l’eau saturée de soleil ; par les chants des réfugiés tibétains au Népal... 

 

...oui, Cécile, ce monde est MOBILE, extrêmement MOBILE, perpétuellement MOBILE et il y a tout autour de la terre cette immense toile d’araignée qui, par le fait de notre seule volonté, peut se transporter en tous lieux en abolissant le temps et il y a partout, sur les sommets des immeubles de béton, des collines, des gratte-ciels de New-York et de Hong-Kong, de hautes tours d’acier pourvues de larges disques de métal, grandes oreilles écoutant la rumeur des villes et des peuples, grands yeux qui scrutent sans cesse les mouvements, les déplacements, les translations, et nous sommes vraiment comme l’araignée arrimée à sa toile et nous vibrons à chaque vibration et nous souffrons à chaque souffrance mais nous n’en sommes guère conscients et nous nous réjouissons aux bonnes nouvelles mais, comme des enfants gâtés, nous ne sommes jamais rassasiés et nous demandons encore et encore et quand notre vision commence à être saturée des spectacles de guerres, d’horreur, d’apocalypse, nous détournons nos oreilles et nos yeux, nous orientons nos Mobiles vers des images sereines, des sons semblables à des louanges et dès lors plus rien ne peut nous détourner de notre conviction et de nos désirs et ce monde tellement mobile se peuple de vertus paradisiaques semblables aux peintures joyeuses de Gauguin dans les îles du côté de Papeete ou de Mataïea et nous ouvrons toute grande notre conscience aux humeurs festives et les clameurs de la fête couvrent bientôt les plaintes des gueux et des sans-logis, des exploités, des prostituées, des hôpitaux où l’on meurt à chaque seconde avec des tuyaux qui colonisent le nez et la bouche, des galeries des mines où les Gueules Noires tombent sous les coups de grisou, des loqueteux exploités par les propriétaires des filons d’or dans les sombres corridors des forêts amazoniennes et alors il n’y a plus que les bruits lumineux, les paillettes et le strass dans des tavernes éclairées de rouge ; les bruits étouffés des bouchons dorés qui s’extraient des bouteilles vertes où perlent les gouttes d’eau comme autant d’infimes diamants ; les bruits de glissement de yachts milliardaires sur les eaux bleues des lagons ; les bruits de l’amour dans les chambres somptueuses de Las Vegas ; ceux très onctueux et voilés des palaces où l’on parle en chuchotant ; ceux des tapis verts où s’amassent les dollars ; les paroles des croupiers comme des vérités ultimes ; le langage de la Bourse où l’argent virtuel coule dans d’étranges vases communicants, toujours les mêmes ; ceux des Banquiers qui thésaurisent pour le plus grand bien de l’humanité...

 

 

...Il leur suffira de penser et les ondes aussitôt se répandront sur la surface de la Terre, coloniseront l’air, l’espace, se glisseront dans tous les sillons, toutes les failles, les moindres fissures et l’écorce terrestre sera habitée d’une immense clameur universelle et il y aura alors une grande et seule pensée unique qui remplira l’univers et les hommes n’auront plus le temps de fabriquer des armes, d’organiser des combats, d’imaginer d’habiles stratégies. Il n’y aura plus de place pour les manigances, les calculs, il n’y aura plus de pièges, de chausse-trappes, de culs-de-basse-fosse, de meurtrières, de couleuvrines, de barbacanes ; les armées n’auront plus à s’affronter en des combats fratricides...

 

...et nul ne s’étonnera plus de cette parole quasiment divine qui cimentera les peuples, il n’y aura plus besoin de diplomates, d’assemblées, de congrès, le monde sera une immense agora où chacun pourra, tour à tour, être Socrate lui-même, Platon, Diogène hors de son tonneau répandant sa substance intime à tous les passants de bonne volonté, les yeux des hommes seront remplis de merveilles, de tableaux aussi beaux que les Masaccio, les Piero Della Francesca, les Boticcelli et les musiques célestes tomberont du ciel en de larges aurores boréales à la couleur de miel et plus personne ne s’étonnera, il n’y aura plus de mystères, plus de failles à explorer, plus d’espace à découvrir, les hommes seront un seul et même corps, une seule et même pensée à l’unisson et les langues se mêleront, et les chairs se confondront, et les oreilles se rempliront des mêmes hymnes et les trompettes de Jéricho feront tomber les hauts murs qui séparaient les hommes et les hommes seront une seule et unique masse, une immense baudruche gonflée de liquides visqueux et mobiles, une immense tache irisée parcourant l’éther et l’océan et il n’y aura plus, sur le globe, aucun interstice, aucune vallée inconnue, aucune faille secrète et les bouches des hommes s’agiteront sans cesse et leurs tentacules se déploieront  dans tous les recoins de l’univers, ils seront l’amplitude du big-bang originel, ils avaleront les étoiles, ils boiront les trous noirs, la poussière stellaire, ils aspireront les queues des comètes, et ils parleront, ils parleront et leurs voix seront immenses dans le ciel et résonneront jusqu’à l’Olympe et les dieux se boucheront les oreilles à la façon d’Ulysse résistant à Circé mais leurs gestes seront vains et bientôt les dieux eux-mêmes boiront les paroles des hommes comme une ambroisie, un liquide sacré à eux destiné et les dieux seront les hommes et les hommes seront les dieux et il n’y aura plus de miroir, plus d’onde où Narcisse pourra refléter son image ; seuls les hommes seront spéculaires, ils seront la mesure de tout et leur bavardage sera immense, accroché à l’infini, bien au-delà des années-lumière et ils ne se reconnaîtront plus en tant que singuliers et rien ne leur appartiendra plus que ce grand corps pléthorique et indistinct et ils chercheront, au milieu des tourments de leur langage à retrouver, tournant et retournant leur peau comme un tégument de caoutchouc, à retrouver l’étrange, l’autre, le différent mais l’autre ils l’auront phagocyté, digéré, et dans leur métabolisme fou ils ne reconnaîtront même plus sa trace, tellement infinitésimale, tellement fondue dans leur corps de graisse et de brique, d’argile et de poussière, immense Tour de Babel où les langues se mêlent, où les cris se confondent, où les étages n’existent plus sous la poussée de l’unique, de l’identique, où personne ne sait plus qui il est, où les limites sont abolies, où tout est pareil à tout...

 

...j’appuie enfin sur la touche haut-parleur afin qu’Henri soit bien informé de ses multiples avantages consommateur et alors, de tous les points de la pièce, des rainures du sol, des plis de tissu du canapé, des étagères où sont empilés les livres, des éléments de fonte du radiateur, des pieds de chrome du bureau, de sa tablette en stratifié noir, des pages blanches et noires des dictionnaires et des encyclopédies, des bigarrures des vitres martelées où se dessinent actuellement des étoiles de givre, des rideaux de lin léger, des blousons suspendus à la patère, des tiroirs, des classeurs, des tableaux et des sculptures, du tambour néo-calédonien à la grande fente longitudinale qui monte la garde à l’angle de la bibliothèque, du balafon malinké ramené d’un séjour en Afrique et présentement suspendu au mur, des figurines de terre et de plâtre patiemment modelées par mes mains hésitantes, des posters impressionnistes et expressionnistes, des figures abstraites qui hachurent les murs, du tube de néon à la clarté livide, des parois de plâtre, des lignes électriques qui courent au plafond, du revêtement de tissu des cloisons, des cartes de géographie en relief, d’une reproduction du « Cri » d’Edward Munch, enfin de tout ce qui m’entoure et m’est familier, de chaque  centimètre carré de matière sort un murmure qui ne fait que croître et embellir alors qu’Henri pleure de joie, comme Moïse sauvé des eaux, comme un enfant qui retrouve le giron de sa mère après une longue absence, comme un amoureux transi à qui son amante accorde enfin ses faveurs ; un murmure donc qui enfle et gonfle et se dilate aux dimensions de la ville, de la contrée, de la Terre entière et l’on entend un énorme bruissement, de puissantes vocalises qui s’enroulent les unes aux autres, des multitudes de sons qui ricochent et rebondissent, des vacarmes qui heurtent les tympans tendus comme des membranes de tam-tam, des mélopées, des tumultes jusqu’à maintenant proprement inouïs, des bacchanales de foules en délire, des huées qui réclament la mort de victimes dans de sanglantes arènes, des tohu-bohu d’écoliers, des plaintes et des soupirs de couples amoureux en détresse, des lamentations, des cris de saltimbanques, des voix d’hommes et de femmes, des voix d’enfants qui jouent ou se disputent, des voix hautes, aiguës, pointues, des voix graves, des voix caverneuses de quartiers en perdition, des voix sépulcrales venant de noires pierres tombales, des voix voilées, usées par l’alcool et la fumée, des voix tonnantes de maîtres, des voix vaincues d’esclaves, des voix cassées sourdes, nasillardes du peuple qui revendique, des voix adolescentes qui muent, d’autres aphones d’avoir trop crié, des rires aux éclats, des rires qui déchirent les gorges, des rires qui pleurent, des rires de fous, des rires qui se dissimulent, qui feignent, manipulent ; des plaisanteries, des loufoqueries, des sarcasmes, des persiflages, des rires convenus dans les Palais de la République, ceux plus circonspects des sociétés savantes, des rires déployés sur l’immense scène de la vie à la façon de la Commedia dell’arte, des rires grotesques comme s’ils étaient issus des monstres archaïques et rupestres de la Renaissance, des rires spirituels, ironiques, narquois, grivois, sardoniques ; des plaintes et des pleurs, des doléances, des réprimandes, des remarques chagrines, des amertumes de misanthropes, des constatations sceptiques, des réclamations, des protestations, des accusations, des dénonciations, des récriminations, des langues savantes aux termes compliqués, des langues populaires, des idiomes et des dialectes, des patois, de l’argot et des langues vertes, des onomatopées, des récits, des dialogues, des monologues, des soliloques, des opinions contradictoires, des pensées en forme de maximes, des réflexions censées, d’autres aberrantes, des commentaires sur l’art, la religion, la philosophie, la culture de l’hysope, la science héraldique, la généalogie, des proverbes et des aphorismes de moralistes, des plaisanteries grasses, des discours sophistiques, politiques, éthiques, des apostrophes, des digressions, des divagations, des banalités du Café du Commerce, de longues périphrases, des circonlocutions, des interrogations métaphysiques, des négations de vérités, des affirmations gratuites ou mensongères, des galimatias, des fadaises, des fariboles, des réparties d’amants et de marquises, des déclarations d’amour, des mots d’humanistes, d’autres de tyrans, d’agresseurs, des prières, des incantations, des mots magiques, des mots comme des vagues qui dressent leurs murailles, leurs hautes falaises et retombent soudain et alors, quand le Mobile s’arrête, que la Grande Fraternité Machinique s’interrompt, que tout le tumulte retombe, il y a sur la Terre, sur les montagnes et les fleuves, les mers et les rues des villes, dans les maisons aux murs de ciment, une sombre faille qui creuse son abîme et les hommes sont perdus, seuls, irrémédiablement seuls et soudain c’est comme s’ils n’avaient plus de pensée, plus d’yeux et d’oreilles, plus de peau pour éprouver l’air, plus de narines pour sentir, plus de langue pour parler, plus de mains pour palper, plus de pieds pour avancer, c’est comme s’ils n’avaient plus, au centre d’eux-mêmes qu’une cavité en forme de désarroi, de bonde irrémédiablement expulsée par où s’écoulerait tout le sens du monde...

 

...J’ai oublié de vous dire, Henri, il est à peu près sourd et le bruit du monde n’est pour lui qu’un tremblement, qu’une vibration sous la plante des pieds, qu’un remuement d’atomes. Et pourtant Henri est content. Il a le monde entier au bout des doigts. Il a toutes les voix des hommes et des femmes qui résonnent dans sa main. Il n’y a plus que cela qu’il sent, les vibrations, les seules pulsations de la vie qui l’atteignent encore..

  Et puis je dois vous dire encore, Henri, il est aveugle, ou presque, et le monde est devenu une abstraction. Alors son Mobile qui vibre de toute la force rassemblée des voix du monde est sa mémoire, sa vision blanche cernée de fantômes et de promesses aux contours mouvants, aléatoires et cytoplasmiques.

  Et puis, Henri, il est infirme aussi, ou quelque chose d’approchant, et ses mouvements il les tient bien serrés dans sa main au cas où ils lui échapperaient.

  Et puis Henri, il est seul, ou tout comme, et pour pouvoir sentir la multitude, il a besoin d’une main humaine qui pianote les 14 chiffres de sa recharge, les 14 chiffres mystérieux qui ouvrent les portes du monde, qui enfoncent un coin dans la solitude, qui offensent le silence. La multitude, Henri la recherche pour se prouver qu’il existe encore, qu’il est un souffle léger à la face du monde, une invisible vibration, un cil transparent, un inapparent flagelle qui parcourt de menus espaces. avec application et ténacité.

  Depuis longtemps déjà, Henri se replie sur lui-même, s’affaisse, se tasse, s’arrondit autour de son Mobile, il n’est plus guère qu’un moignon vidé de sa chair et de son sang et de ses os et de sa lymphe et de ses nerfs et de sa peau et il n’est guère plus perceptible que les ondes minuscules qui enveloppent la Terre et se logent au creux de sa machine. Henri n’est pas sûr d’exister vraiment...

 

 

...Mais, Henri, au fait, qui donc vous a dit que la multitude à laquelle vous semblez accorder tant de crédit est une certitude inébranlable, que ces voix qui parcourent le monde sont issues de mille gorges différentes, que tous les bruits que vous entendez sont radicalement autres que ceux que vous proférez vous-mêmes ?

  Mais, Henri, cessez donc de rêver, brisez donc tous les miroirs, jetez aux orties ces machines qui abusent votre raison et faites face à vous-même avec lucidité. Vous êtes SEUL, Henri, constamment et irrémédiablement SEUL sur la Terre et toutes les machines ne sont là que pour vous donner le change, vous payer en monnaie de singe, vous remplir d’illusions, vous cacher ce qui crie en vous. Oui, Henri, assumez votre solitude, c’est la seule voie qui puisse vous sauver, celle de la vérité qui saigne, qui écorche, qui fouille votre peau pour que vous puissiez en voir l’envers, les nervures, en éprouver les spasmes, les flux et les reflux, car vous le savez bien Henri, les choses ne parlent leur langage vrai qu’à être retournées, à être exposées sur leur face sensible, animale, interne, secrète, celle qui ne peut ni tricher ni dissimuler car TOUT, dans ce monde est voilé, tronqué, oblitéré et les traces qui courent à la surface de la terre, les sillons et les fentes, les trous par où s’échappent les vapeurs de soufre, les failles qui courent le long des océans ne sont plus que la mémoire usée d’histoires très anciennes qui chuchotent à peine à nos oreilles, c’est si peu audible, à peine un murmure, et les multiples bouches de glaise et de limon ne peuplent plus les continents que de demeures closes sur elles-mêmes. C’est cette mutité qu’il vous faut déchirer de la force de vos ongles sertis de corne, c’est cette chair mondaine qu’il vous faut attaquer de vos dents érodées, de vos chicots qui perforent vos gencives, c’est cette humeur vitreuse du monde qu’il vous faut pénétrer de vos antiques sclérotiques jaunes et lacérées de sang, de vos prunelles affûtées comme de vieux diamants, c’est ce mur qu’il vous faut…mais Henri, où donc êtes-vous donc passé, je ne vous vois plus, ne vous entends plus, ne vous perçois plus, Henri…Henri…

 

 

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