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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 14:13

 

Mots muets : sérénité ou bien polémique ?

 

 

muet

 

 

Source : La Voix Lactée.

 

 

LES MOTS MUETS


"Ils n'épargnent jamais personne
Les mots muets qui suintent
S'enroulent au fond de l' estomac
Se bloquent au fond de la gorge
Se démonnent et s'accrochent
Prenant de l'ampleur dans le corps 
En des airs de gargouilles
Ils implantent leurs griffes
Et lacèrent les ventres
En peignant des joues pâles
Et des lèvres exsangues 
Ils frissonnent les yeux
Bloquant les dos et sectionnant les jambes
Et lorsque las d'être des prisonniers
Ils arrivent à s'évader
Les mots muets éclatent en désordre
Déterrant tout le mal
Et coulent en torrents
De larmes de boue et de sang"


Sylvaine Trantoul Diet.

 

 

 

  Ce beau poème nous dit, en termes évocateurs, incarnés, chargés de soufre et de reflux gastriques, les humeurs vitreuses des mots lorsqu'ils ont été trop longtemps contenus, qu'ils ont longuement ferraillé avec eux-mêmes, à l'étroit dans les gorges cavernicoles, dans les fosses carolines exsangues, se retrouvant, d'un seul coup, projetés dans l'air violent qui, soudain les dégrise, en même temps qu'ils se chargent de l'énergie nécessaire à l'affrontement. Alors, gare, il y a danger, il y a urgence à fuser de son intérieur comprimé, vers cet air libre qui vous aspire et décuple votre force. Alors la déflagration se produit à la mesure de ce qui, pour n'avoir pas été dit, avoir végété en une atmosphère confinée, se libère au plein jour avec toute la violence du monde. 

 Suivent, à l'appui du texte quelques rapides réflexions sur le langage silencieux en ses différentes figures. 
 

   Le langage, essence de l'homme, oui et le silence comme un contrepoint de ce qui se profère, si bien que nous pourrions croire les "mots muets" terrés au creux de quelque abîme, retirés dans leur sourd mutisme, déjà en partance pour un énigmatique au-delà de la parole. Alors, avec ces mots retirés, occlus, mutiques, nous serions quittes, tranquilles dans notre coquille de chair, en quelque sorte inatteignables. Mais c'est là mesurer les mots à l'aune de ce qu'ils ne sont jamais, à savoir une pure perte, un déficit, un renoncement à produire du sens. Et les "mots muets" sont, bien souvent, remplis de poudre noire, n'attendant que la flamme pour surgir à l'air libre. Les détonateurs : l'amour, la passion, la haine, la vengeance, la violence, le désir, la cupidité, l'envie, la paresse, la luxure. Mais nous nous apercevons que nous avons cité, en partie, les péchés capitaux.

 

  Les mots muets ne seraient-ils que démoniques, livrés à une surpuissance vindicative, tendant leurs griffes, bandant leur arc, enduisant les pointes de leurs flèches de curare ? Ne seraient-ils commis, en définitive, qu'à tuer, à faire passer dans la trappe de la finitude tous ceux qui s'exposeraient à leur courroux ? C'est comme un lacis de serpents, - l'allégorie du mal, de la tentation - en attente de prodiguer leur mortelle blessure, comme une braise vive qui couverait et n'attendrait que le souffle de l'ennemi pour projeter ses tonnes de cendres et de scories, projeter ses lapillis ignés à la face des hérétiques qui n'auraient pas pu accéder à leurs messages secrets, à la poche sécrétant tout le venin du monde. Muetsles mots, qu'à attendre impatiemment, comprimant leur ressort d'acier, la sortie au plein jour, l'éclatement des visages dans une somptueuse gerbe de sang. Une pure volupté des mots à plonger leur langue dans le liquide chaud, souple, à enfoncer leurs dents de vampire dans la chair qui déglutirait ce torrent d'hémoglobine jusqu'à ce que mort s'ensuive. Terrible pouvoir du langagecomprimé sous les assauts des meutes mondaines, sous les objurgations, les reniements, les coups de boutoir du mépris. Car il faut une charge de haine de la part de celui qui devient leur cible, afin que les flèches muettes partent à l'assaut et se livrent au massacre. 
  Mais alors, il faut se poser la question de savoir si tout langage silencieux repose sur un même sol disposé à la polémique, à la lutte, au combat. La prière, la méditation, la contemplation ne se livrent jamais à une joute, fût-elle oratoire. Les pensées qu'elles créent se dirigent, constamment, avec souplesse mais détermination, vers un but ultime, transcendant les catégories habituelles de l'existence humaine. En contact avec les universaux que sont le Beaule Bienle Vrai, - ou du moins leur euphémisation provisoire, en attendant mieux - les mots s'emplissent de valeurs essentielles qui les soustraient aux tentations simplement terrestres. De même, le Poète qui, dans l'espace silencieux de son empyrée, compose odes et ballades, en contact avec la Muse, son intention ne saurait se cerner de quelque projet belliqueux. De même l'Amantl'Aimée, transportés sur les hauteurs ménagées par Eros, figurent le lien que les Mortels établissent avec les Divins dont il ressort l'image du sacré, du précieux, du rare. De même le Philosophe dont le parcours en direction de la Vérité le soustrait aux tentations habituelles dont les non penseurs sont, le plus souvent, écartés. 

  Alors, faut-il être Religieux, Poète, Amant, Philosophe afin que les mots, à fleurets mouchetés, nous parlent la belle langue de la sérénité, du calme, de la mesure, de l'équanimité de l'âme ? Alors nous faut-il nous, les hommes, ôter cette croûte archaïque qui cerne encore nos visages de bien étranges lueurs, habite la conque de nos oreilles avec des grondements d'orage, enroule notre langue dans des torsions quasiment vipérines, durcit nos maxillaires en éperons de granit ? Que faut-il pour être hommeet porter sur soi un regard juste, un jugement honnête, une estime suffisante ? Que faut-il ? 

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