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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 09:01

 

Métaphores stellaires.

 

 

 ms

Max ErnstChimère, 1928;

Source : Langues et Cultures

de l'Antiquité.

 

 

 

 [Libre interprétation à partir

d'un texte de

Paul poule.]

 

 

 

 ENCRE ET EAU


"a)
avec minutie
dérouler
les délices
du miroir
faire glisser
l'image 
d'un côté 
puis de l'autre
de la glace, 

b)
en ramenant à lui
la couverture du ciel
il avait 
dévoilé
deux yeux
une oreille 
puis,
les premières lèvres
celles là
entre lesquelles
glisse
le miroir
face auquel
se mesure le ciel, 

c)
plus il marchait
plus son ombre s'allongeait
plus la lumière s'amenuisait
il ne restait déjà plus qu'une
mince couture de lumière
qu'un mince filet,
bientôt 
le vitrail
aurait tout bu."

 

         PP.

 

 

  Produire du texte, selon les lois du langage conventionnel, ne consiste jamais qu'à s'emparer de mots, à les disposer en fonction de règles langagières préétablies afin que le Lecteur, s'en saisissant, à défaut d'en faire un recueil objectif, s'autorise au moins à en avoir une compréhension subjective. Le processus part donc des mots, de leur assemblage, pour aboutir au sens qui sera décrypté. Le mouvement emprunté est donc celui d'un lexique qui débouche sur une sémantique. Et, pour préciser cette translation d'un point de vue métaphorique, l'on pourrait dire que l'Ecrivain se saisit de brindilles qu'il porte à l'incandescence afin que la braise se rende visible. Et, visible, effectivement elle l'est, conformément au souhait de Celui qui lui a insufflé la vie.

  Mais la poétique en général et la Poétique de Paul Poule (P.P.P.) en particulier empruntent des voies symétriquement opposées. Le Poète, se saisissant de la braise qu'est l'image poétique, il l'anime de son souffle, la dépose sur l'aire vierge du papier où elle demeure dans l'encre de la visibilité, y figurant dans les  brindilles des mots. Le trajet est inverse qui, partant d'une sémantique débouche sur un lexique.

  Or, cette proposition qui fait s'entremêler en un chiasme subtil, lexique et sémantique, n'est pas simplement un effet, une pure fantaisie formelle, une simple esthétique, mais bien plus elle trace la ligne de partage entre le dire commun, la prose et le dire essentiel, la poésie. Car, en effet, il n'est pas indifférent de partir des brindilles ou de la braise pour produire du texte. Bien plus qu'une innocente contingence, c'est d'une conscience intentionnelle dont il s'agit, qui vise l'objet-langage de telle ou de telle manière. Non opposées, il va de soi, ces manières, puisque le langage est toujours langage, mais si la prose s'accorde facilement du réel, la poésie fait sienne l'irréalité ou bien même la surréalité. Ceci est une évidence : si le texte poétique ne transcendait pas le réel afin de s'en distraire, alors il ne serait qu'un aimable énoncé ayant valeur prosaïque, tout comme peut l'être un mode d'emploi.

  Saisir la différence d'essence des registres langagiers ne peut s'accomplir qu'à l'aide de la métaphore. C'est pour cette raison que nous nommons brindilles l'exercice de la prose habituelle; braise, l'écriture poétique, celle, précisément, dont la texture consiste, la plupart du temps, en une jonglerie métaphorique. C'est donc à un rapide inventaire de quelques métaphores que nous allons nous consacrer maintenant, afin de bien percevoir en quoi consiste la P.P.P.

  Une incursion dans le texte du Poète nous détachera rapidement et efficacement du réel pour nous projeter dans ce monde de la poésie, lequel est transsubstantiation des mots, déréalisation, dépouillement des vêtures ordinaires pour les chamarrures de l'esprit. Ainsi, nous flotterons infiniment dans une étrange Fête Foraine, parmi les rotations folles de la Grande Roue, nous monterons et descendrons au rythme des Montagnes Russes, nous serons fascinés par les mirages du Palais des Glaces, nous ferons glisser nos mains orphelines le long des énigmatiques parois du Labyrinthe, nous girerons, ivres, sur les ondulations du Tapis Roulant.

  Nous confiant aux mains du Magicien, nous découvrirons les vertus plastiques d'un "miroir" aux images infiniment mobiles, aussi bien posées sur l'avers réfléchissant que sur le revers au tain illuminé de reflets; nous serons cet Anonyme faisant du "ciel" cette maternelle protection - à moins qu'il ne s'agisse  de cette céleste Maîtresse dont les "yeux" regardent le monde, dont "l'oreille" se confie aux secrets des nuages et ces "lèvres" éthérées accueillant le "miroir" sont-elles détentrices d'un langage premier par lequel s'annoncerait le secret des astres ?, le Ciel s'y mesurant, ce qui veut dire y apparaissant sous une forme enfin lisible , - mais où sont les dieux qui demeurent dans ces plaines invisibles alors que nous sentons jusqu'à leur souffle s'imprimant sur la face des choses ? Où sont toutes ces ombres lumineuses qui nous parlent à "claire-voix" alors que nous sommes comme des Séraphins livrés aux chants de l'Univers ? Où la marche en direction de quel "allongement de l'ombre" alors que "la perte de la lumière" incline à une proche disparition ? Le monde, en sa "couture de lumière", est-il la figure même de la cicatrice au sein de laquelle dort le mystère  du Temps ? Sa fermeture, alors qu'il semblait s'ouvrir à la démesure d'un Espace infini ? Les Mots nous sont apparus sous les auspices des Majuscules, ces manières d'absolutisation de ce qui, habituellement, ne se vêt que des oripeaux des contingences. Un Instant seulement - mais la Poésie a ce caractère d'un Temps singulier toujours en fuite de lui-même -, nous nous sommes comme exonérés de nous-mêmes, nous avons déserté la lourdeur et la noirceur de l'Encre - les mots ont à apparaître, fussent-ils commis à faire rayonner la Poésie -, pour nous fondre dans cette Eau si légère, impalpable, pareille à l'éther dont sont tissés les Cieux aussi bien que les Idées. Nous nous sommes quintessenciés, c'est-à-dire que, rassemblant symboliquement les éléments, Air, Eau, Terre, Feu, nous en avions réalisé une manière de synthèse intemporelle si proche de la glace du Ciel où se reflètent à la fois l'Eau des songes et le Feu de la création. Un Instant, nous avions abandonné notre tunique de peau, notre lourdeur de chair, nous avions laissé les brindilles - la prose du monde - à leur destin terrestre, leur préférant la brillante coruscation du feu, la merveilleuse turgescence de la braise - la poésie du monde -, alors que, reconduits à notre condition de "mince filet" que "bientôt le vitrail aurait tout bu", nous étions au bord de l'évanouissement, des choses, du monde. 

  Un instant - La Poésie -, nous avait installé dans des métaphores stellaires, celles qui, près des cimes, des lumignons et des photophores célestes, nous arrachait à notre propre pesanteur. Alors que, s'approchant de sa fin, elle nous reconduisait dans le monde cendré des réalités sublunaires. C'est en raison de ce Grand-Huit que nous avions cité la Fête Foraine, laquelle n'est, tout comme la Poésie, qu'un essai de transcender cette réalité aux semelles de plomb en lui substituant la légèreté des ailes d'Icare. Mais Icare, toujours retombe sur le sol dont il s'était absenté.

"Bientôt le vitrail aurait tout bu" dit en poésie ce, qu'ici, nous disons en prose. Nous sommes en effet ce rayon de lumière montant à l'assaut de son Ciel, mais le Ciel est un miroir qui, toujours, renvoie la clarté en direction de la Terre. L'essentiel n'est pas de se maintenir en état de sustentation en direction des étoiles - nul ne le pourrait -, mais d'avoir eu accès à cette impression de vertige par lequel nous flottons au-dessus de ce qui blesse et entaille et poursuivons notre chemin vers ce qui, toujours, nous dépasse, à savoir l'arche multiple du Langage.

  Ceci qui a été brièvement exposé, André Breton l'évoque brillamment dans "Alouette du parloir" :

      "La rêverie... est-il bien possible d'arrêter au passage cette personne fuyante, qui entend ne profiter de rien aussi bien que de nos moments d'inattention ? Chacun sait qu'elle a son palais très haut dans l'air et que ce palais est des plus mobiles. Il arrive que l'œil humain, abdiquant pour un instant la faculté de voir, se trouve sollicité par un point vierge de l'espace jusqu'à faire abstraction de tout ce qui n'est pas lui et à ne pouvoir s'en détacher tant que la fixité même de la contemplation ne l'entraîne pas à s'abîmer dans la trajectoire d'un phosphène."

 Toujours, nous sommes ce phosphène qui brille de l'éclat de la flamme avant que de s'abîmer dans le marécage des désillusions qui, le plus souvent, s'habillent des atours de la réalité. C'est pour cette raison qu'il est essentiel de s'abstraire parfois des tenailles du monde, ayant recours aux ressources du surréalismeou même de ce que l'on peut nommer "méta-réalité", cette dernière, la méta-réalité ne conservant aucune attache avec le réel, alors que le surréalisme en est une forme exhaussée. C'est ce à quoi nous invite régulièrement le Poète. Saluons-le pour cela !

 

 

 

 

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