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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:42

 

Lire ou ne pas lire, telle est la question !

 

 

(Sur une page de Sylvie Besson).

 

  "Nous avons eu la chance, avec mes six frères, d’entendre mon père nous lire à haute voix, tous les samedis soir, les auteurs français, anglais ou russes qu’il aimait. Il n’émettait jamais de jugement, nous invitant plutôt à écouter et à former notre propre opinion. J’ai beaucoup de pitié pour les gens qui ne lisent pas, car la lecture est pour moi un plaisir presque sensuel, comme la musique et la peinture. De surcroît, la lecture des plus grands vous rend plus humble. Avec Le Traité des passions de l’âme, j’ai pensé que j’avais découvert un moyen de faire avancer l’action par le dialogue qui innovait. Et puis, un jour, je me suis mis à relire Jane Austen – et tout était là ! Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre. Il y a ainsi trois livres de Faulkner que je lis et relis : Le bruit et la fureur, Go down Moses et Tandis que j’agonise. Quand les romans sont très bons, ils ont une qualité magique. Et Faulkner a sur moi un effet catalyseur : il me donne envie d’écrire."

 

  "Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre."

 

Combien cette affirmation est vraie. La littérature ne se juge jamais à l'aune du nombre de livres lus. Quelques bons auteurs suffisent à faire notre bonheur. A l'école primaire, je me souviens avoir vibré d'une intense flamme à la lecture de certaines pages de "La Mare au Diable" avec les magnifiques descriptions de Georges Sand, exaltant à la fois une manière de panthéisme champêtre en même temps qu'elle mettait en scène des images quasiment bibliques. Emotion aussi à l'écoute de la phrase ample, au rythme cosmique - la célèbre période - dans "Une Nuit au désert", extraite du "Génie du Christianisme", alors que se déployait le sublime paysage baigné par la nuit, tout près  de la cataracte du Niagara dont Chateaubriand se faisait le chantre lyrique.

  De telles amplitudes littéraires, jamais ne s'oublient. Elles sont même au fondement de notre sentiment esthétique et nous conduisent sur le rivage des œuvres d'art. Empreinte indélébile, estampe que nous portons au creux de notre conscience et qui, toujours, ne demandent qu'à être fécondées par d'autres découvertes.

  Bien évidemment, viennent ensuite les lectures fiévreuses, adolescentes dans une quête quasi philosophique, sinon mystique, tellement l'urgence à connaître fait votre siège. Et alors, il faudrait citer pêle-mêle, Rousseau, Rabelais, Montaigne pour les classiques. Puis Sartre et "La nausée", puis Céline et le "Voyage", puis les auteurs Américains, puis les Russes, puis Goethe, puis une kyrielle d'autres écrivains, d'autres philosophes. Bref, tout un panthéon littéraire dont, sans doute, notre amour des lettres se nourrit en attendant que vienne la maturité, le recul nécessaire par rapport aux grandes œuvres.

  Puis vient "la force de l'âge" et la rencontre décisive, par affinités - cette notion si cardinale de notre relation au monde -, d'autres œuvres avec lesquelles entrer en résonance. Alors se révèlent, avec le sentiment d'un surgissement au plein de l'écriture, parmi de nécessaires constellations signifiantes, quelques grands noms de la littérature contemporaine, toujours enracinés au profond des motivations, après quantité de relectures, sans jamais le moindre ennui, le plus léger soupçon de lassitude.

  Une quadrature littéraire : Le Clézio (toute l'œuvre et plus particulièrement les essais d'écriture que constituent les premiers livres avant la publication de "Désert"); Duras; Sarraute; Modiano. références constantes, récurrentes, obsessionnelles. Les ouvrages de Le Clézio parcourus et relus dans tous les sens et, toujours, le surgissement d'un sens inaperçu, une tournure originale non totalement explicitée, la poursuite d'une pensée constituée en abyme dans laquelle l'approfondissement du sens en appelle un autre, une ivresse, un déploiement sans fin des ressources du langage, un style novateur, une mise en pages insolite et, toujours, obstinément, avec minutie, le langage faisant son travail de fourmi, son bruissement d'élytres, ses stridulations sans fin. On n'a pas encore fini d'inventorier toute la richesse de cette écriture dense, serrée, compacte, tressée autour d'elle-même, faisant ses orbes et ses voltes infinies bien après qu'on a posé son livre et que l'on cherche un sommeil qui ne viendra pas.

 

  Entrer en littérature est comme entrer au couvent, il y faut abnégation, acte de foi, croyance chevillée à l'âme, persévérance, entêtement; il faut déplier sa trompe de tamanoir et retourner la terre jusqu'à ingestion de la dernière fourmi, jusqu'à épuisement du dernier miellat. La littérature est une ambroisie, une mescaline, du peyotl, une "noire idole", une absinthe dont il faut s'abreuver longuement afin qu'ivres du suc, quelques gouttes de nectar, un jour, puissent perler au bout d'une plume hésitante, comme au bord d'un abîme. Il y a danger à trop longuement contempler. Il y a danger à s'écarter de soi. La décision de lire est un genre d'absence à soi. L'assumer est donc un risque. Ne pas la côtoyer une perte irrémédiable. Nous avons le choix entre une mort immédiate et une mort longuement différée. Au bout du compte autant assumer notre finitude dans la joie. La littérature est une expérience de cet ordre. Le gouffre nous attend !

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