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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 18:29

 

Les yeux au bord du monde.

 

 

(Sur une citation  et une image de

Pierre-Henry Sander).

 

r-copie-1 

Source : Pierre-henry Sander.  

 

 

 

«Tous les hommes ont naturellement le désir de savoir. Ce qui le témoigne, c’est le plaisir que nous causent les perceptions de nos sens. Elles nous plaisent par elles-mêmes, indépendamment de leur utilité, surtout celles de la vue. En effet, non seulement lorsque nous sommes dans l’intention d’agir, mais alors même que nous ne nous proposons aucun but pratique, nous préférons, pour ainsi dire, la connaissance visible à toutes les connaissances que nous donnent les autres sens. C’est qu’elle nous fait, mieux que toutes les autres, connaître les objets, et nous découvre un grand nombre de différences.»

 


ARISTOTE, "Métaphysique" Livre I.

 

 

 

   C'était cela qu'aimait faire Djamel : se lever à la pointe du jour, glisser ses pieds dans ses sandales de cuir, lisser son visage d'eau fraîche, sentir sous ses talons l'étoupe de terre battue, glisser comme un lézard hors du cube de terre blanche alors que l'encre de la nuit cédait sous les premières lueurs. Ses parents, enveloppés dans des linges clairs, n'étaient guère qu'un faible soulèvement, une à peine respiration au-dessus de la natte de sisal. Tout reposait dans l'ombre des incertitudes, tout demeurait encore dans une indistinction première. Comme si le monde naissait de son propre silence, juste une buée à la pointe des choses.  

  Dans la ruelle déserte, les dalles de schiste luisaient faiblement dans des teintes gris-bleu, assourdies. Les porches s'enlevaient sur le jour naissant avec des notes plus légères, laissant inaperçues leurs failles nocturnes. Il y avait tellement de mystère dans ce qui, encore, restait dissimulé. Djamel sentait la fraîcheur se répandre dans ses talons, genre de source claire s'immisçant sous sa peau tendue. Des odeurs flottaient au ras du sol, effluves de serpolet, de romarin, senteurs vertes des euphorbes. Djamel mâchait quelques baies, sentait leur trajet le long de sa gorge, savourant longuement l'écume acide ou, parfois, suçait une herbe au goût anisé. Il montait maintenant parmi les terrasses où poussaient les ceps torturés des vignes, dans le silence des ardoises, de faibles bruits, grésillements, minces éclatements lui parvenant du village en contrebas. Une rosée légère mouillait son dos. Il sentait la fraîcheur qui montait lentement de la mer, genre de brouillard incolore se déposant sur les aiguilles des genévriers.

  Mais ce que Djamel aimait par-dessus tout : arriver dans la Clairière du Jour, - c'était le nom qu'il avait choisi - là, au milieu des arbres centenaires, dans le cercle de lumière entouré des feuillaisons aux teintes pareilles à celle des cruches anciennes, cette sorte de glacis vert, couleur d'aube, ou bien peut-être, de rêve. C'est cela qu'il aimait, cette halte à mi-pente du ciel, sous la dérive courbe des nuages, tout près des chênes-lièges aux troncs poudrés de sang, à califourchon sur les ramures tortueuses du vieil olivier, REGARDANT de toute la force de ses yeux, de toute l'ouverture de son âme, l'infinie beauté du monde, la merveilleuse Nature donatrice de sens, le dôme du ciel comme une vitre où faire refléter sa propre image, l'immense plateau liquide de la mer parcouru de longs frissons, de milliers de scintillements,  d'écailles de lumière, de gerbes d'étincelles, de feux, de clignotements, de minces oculus par où connaître le lourd secret des abysses.

  C'est cela qui était fascinant : se laisser envahir par cette myriade de miroirs étincelants, en sentir les lunules tremblantes sur sa peau, en suivre le trajet jusqu'à l'intérieur de son globe de chair. Car, soudain, tout basculait, tout s'inversait. Le monde entrait par tous les pores, lançait ses filaments dans le réseau des nerfs, s'étoilait dans la conque d'os, le chiasma s'illuminait, le palais s'inondait de clarté, la gorge était abîme, gouffre, les bras ramures projetées dans l'éther, l'ombilic germait sous la poussée des ruisselets de phosphènes, les jambes étaient des troncs plongeant dans l'obscur de la glaise, les pieds des ventouses aspirant les lacs de lave, les fumeroles, se dressant tout en haut des concrétions de calcite.

  On n'était plus séparé, on était uni avec tout ce qui vivait, faisait phénomène sur l'ensemble de la terre. On était microcosme, cirque ouvert au battements, aux pulsations du macrocosme, aux longues dérives de l'univers. Alors on pouvait fermer les yeux, souder sa langue, clouer ses mains, tout venait là, facilement, tout parlait, tout s'animait. La peau n'était plus une frontière mais l'opérateur de l'éternelle fusion que les hommes cherchaient depuis toujours sans bien être conscients des gestes à accomplir pour s'en saisir. Il n'y avait nul effort à faire, seulement se laisser aller au rythme immémorial du nycthémère, aux flux et reflux du monde, au langage subtil des choses.  Pure condition d'un émerveillement sans limites.

  Le devisement de l'univers, la grande fable de l'exister étaient, ici et maintenant, toujours disponibles, déployés tout contre nos lianes distraites, on les faisait alors siennes comme cela, immédiatement, dans une manière d'offrande dont les choses, de toute éternité, étaient dépositaires à notre endroit, mais nous ne le savions pas, occupés que nous étions à entretenir les barbacanes de nos forteresses, à dresser des herses contre le ciel, à ériger de bien dérisoires défenses. Nous étions au monde comme le monde était à nous et la supposée pellicule qui nous en séparait n'était, en réalité, qu'une ruse de la raison, une habileté de l'esprit, un subterfuge afin de nous soustraire au surgissement dans la plénitude du vivant, dans la grande beauté partout disponible. 

  C'est cela que Djamel venait chercher là, au sommet du monde, en plein ciel, ses yeux distendus jusqu'à la sublime mydriase, alors qu'en bas, tout près des criques aux eaux bleues, se faisaient et se défaisaient les mouvements de la vie, ses battements, ses confluences, ses irisations infinies. Oui, il le savait depuis toujours, le REGARD était cette sublime offrande de l'exister, cette libre disposition des choses à l'endroit des hommes, cette merveilleuse fenêtre par laquelle connaître, sentir, éprouver. Les autres sens, jamais il ne les négligeait, s'absorbant à écouter le frémissement des étoiles, à fouler sous la voûte des pieds le rugueux des pierres ponces ou le souple de l'écume, à goûter le suc d'une baie cascadant dans sa gorge, à frôler la peau froide et ocellée du lézard ou bien à piquer ses doigts des épingles des figues. Oui, tout était indissolublement lié depuis la nuit des temps, arche immense se balançant au rythme des jours, eaux aux flux et reflux immémoriaux, courants alizés, pliures et sédiments de la terre, océans sombres des forêts, boules des nuages sous le tumulte du ciel. Tout cela était si évident, transparent, hautement lisible. Le soir, redescendant en direction des essaims d'îlots couleur de nuit, vers les maisons blanches couvertes de bougainvillées, les terrasses où coulaient les liqueurs dans des verres oblongs, alors que les goélands décrivaient dans l'azur leurs cercles blancs, Djamel portait en arrière de son front ces images de l'infini dont il savait qu'elles habitaient la longue mémoire des hommes et dessinaient sur leurs arcades d'albâtre la couleur des rêves. Mais, cela, il ne le disait à personne, car jamais les secrets ne doivent s'ébruiter, ce sont eux qui font tourner la terre et donnent aux femmes, aux hommes, leur air de mystère ceignant  leurs fronts de la lumière du crépuscule !  Une pure félicité !  

 

 

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