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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:43

 

Les Petits Grégaires.

 

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Œuvre : Marc Bourlier. 

 

 

  Il y avait une fois un très vieux Chêne, plus que millénaire - il rivalisait avec ce bon Mathusalem -, qui vivait sa vie tranquille au milieu d'une clairière semée de vent et parcourue de soleil.  Tout autour de lui, dans un cercle aussi respectueux que distant, une meute d'arbres divers, frênes, hêtres, châtaigniers et bouleaux confiaient leurs vertes chevelures aux tresses de lumière. Une existence somme toute paisible faite de balancements de frondaisons et de chutes de glands sous les trilles des geais des jardins. Une pure féerie, la vie comme l'écoulement d'une source claire au frais des ombres bleues. Parfois, montant de la mer, cet immense lac se fondant avec l'horizon, une brume matinale qui habillait le peuple de la forêt d'une toile vert-de-gris pareille aux friselis des lichens. Les journées se déclinaient sous le mode du simple :  ricochets de clarté sur le vernis des feuilles - on aurait des milliers d'yeux semés dans la pénombre -, jour à claire-voie faisant ses ocelles sur le tapis des mousses, fuites inventives animant le petit peuple des sous-bois, mille-pattes et autres fourmis sous les fardeaux de noires brindilles. Tout se passait de si agréable manière que ceci eût pu durer l'éternité et même bien au-delà si les hommes ne s'étaient mêlés de la partie de bien fâcheuse façon. Sillonnant la Terre de leurs parcours vénéneux - les automobiles aux mufles carrés se touchaient -, allumant en haut des tours d'infinis scintillements de lampes polychrome - on pensait à des guirlandes ou bien à des lanternes de papier -, parcourant la moindre faille d'espace disponible, les Existants avaient semé la zizanie et fâché la Nature plus que de raison. Les tempêtes succédaient aux tempêtes, les pluies diluviennes aux pluies diluviennes. Partout on maudissait le Temps, on le vouait aux gémonies, on voulait l'exécuter en Place de Grève, ne sachant même plus, au creux de cet immense désarroi, que, soi-même, l'on était responsable de ce Déluge avant la lettre.

  Le climat était si courroucé qu'il ne laissait plus guère apercevoir que des lambeaux de ciel bleu et quelques presqu'îles se sauvant des eaux. Partout était la grande désolation, y compris parmi le Peuple des Arbres. On avait beau serrer son feuillage, arrimer ses racines dans le sol de limon, glisser insensiblement vers le Vieux Chêne afin de le protéger d'une mort prochaine, rien n'y faisait et ce qui devait se produire finit par se produire. Un beau matin, parmi une avalanche de branches et des lacis de lourdes racines, empêtré dans les écailles de son tronc plus que séculaire, le Vieil Arbre n'avait pu résister à la furie des éléments. Ce qui faisait sa force, sa puissance, à savoir l'immensité de sa feuillaison, alourdie par les cataractes d'eau, ceci avait fini par avoir raison de sa belle longévité et le Chêne gisait dans une mare de boue, agitant encore désespérément quelques rameaux en direction d'une possible clémence du Ciel. Il était malheureusement trop tard et Vieux Chêne commençait son écoulement vers l'aval, se déchiquetant sur les rochers du torrent, s'écorchant sur les graviers et les pierres ponces pour finir, dans le delta du fleuve, en milliers de fragments avec lesquels, plus tard, les enfants édifieraient les défenses de leurs châteaux de sable.

  Mais ces événements terminaient une histoire en même temps qu'ils constituaient les fondements d'une nouvelle. Après avoir vécu les tourments et minuscules joies d'une vie terrestre - tantôt ils avaient été destinés à faire du feu, tantôt à caler le pied d'un meuble ou à couvrir les allées d'un jardin -, les Petits bouts de boisles Rejetons du Vieux Chêne avaient fomenté le début d'une Révolution, s'extrayant du pied d'une chaise, abandonnant la barbacane d'une forteresse de plage, se libérant de la condition de verrou que leur avait conféré la cabane de planches. Car, voyez-vous, le Bois est doué de mémoire. Elle est inscrite à même leurs fibres, dans la densité de leurs nervures. Elle court dans le reste de sève qui colonise encore leurs corps longilignes. Et alors, la mémoire fait ce pourquoi toute mémoire a été inventée : remonter le cours des eaux jusqu'au lieu de fraie originel, tout comme les saumons.

  C'est à la rencontre avec leur passé de tronc, de branches, de ramures que les Petits Délaissésles Petits Séparés se destinaient, se soustrayant à l'empire des hommes. Il fallait aller vite, progresser la nuit, dans les marges d'ombre, éviter les flaques de lumière, les terrasses où vibrionnaient les discours des Vivants, pareils au bourdonnement de la ruche. Il fallait s'assembler en minuscules troupeaux, remonter les sentiers de cailloux, franchir des verrous de pierre et, enfin, confluer dans la clairière de laquelle on était issus. Mémoire génétique, souvenir sylvestre de sa condition antérieure. Une manière d'archéologie boisée, de lente recherche, laquelle devait conduire au site premier, à la source événementielle. Il y avait tant de bonheur, de singulière joie à s'assembler parmi les touffes jaunes des genêts, l'éclatement blanc des hardes de bouleaux, les confréries de hêtres. Tellement de bonheur simple d'avoir échappé à l'inconséquence humaine qui marchait vers l'abîme sans même en apercevoir la tragique ouverture. Comme on se jette dans la gueule étroite et mortifère d'un entonnoir doué de finitude.

  Certes, le spectacle n'était guère encourageant et l'imbroglio végétal ne tenait que le discours de la confusion. Mais il en aurait fallu bien davantage pour effrayer les Minuscules Fragments. Ils étaient passés, il y a peu, dans les mailles d'une insondable aporie et seulement d'en sortir les comblait d'aise. C'était comme une immense respiration qui les parcourait de pied en cap, une manière de plénitude qui gonflait dans l'intime des fibres et, de cette dilatation, ils faisaient la clairière ouverte d'une possible aventure. Nul ne sait encore lequel de ces Simples prit l'initiative - peut-être celle-ci était-elle d'ordre collectif -, mais, en tout cas le chantier fut vite entrepris. Les Petits Grégaires, car c'était essentiellement de cela dont il s'agissait : l'esprit communautaire, le souvenir de l'unité avant l'éparpillement, l'immense diaspora -, les Grégaires donc, eurent tôt fait de s'assembler en une mince cathédrale de bois, souvenir du tronc dont, inconsciemment, ils reproduisaient l'empreinte existentielle, se soudant entre eux, s'arrimant les uns aux autres comme les Alpinistes en cordée, s'attachant comme les berniques au rocher, s'emboîtant mutuellement comme les pièces d'un puzzle.

  Là, dans la chaleur du cocon retrouvé, parmi l'étonnement des fougères et les facéties des écureuils à la queue solaire ils vivaient leur vie de Petites Statues Précaires - sans doute avaient-ils entendu parler du bon Dubuffet -, à l'abri de la vindicte des hommes, de leur compulsion à tout vouloir dominer, à tout disposer en équation, en abstractions qui faisaient se ployer la totalité de l'existant sous la férule extrême de la Volonté de Puissance - peut-être avaient-ils entendu parler de ce bon Nietzsche ? -, ils vivaient donc et peu leur chalait que l'existence fût nihiliste, consumériste, utilitariste, ils étaient revenus à leur condition première et, avec un peu de patience, un jour feront-ils renaître ce Vieux Chêne dont ils sont les merveilleux héritiers. En tout cas, les regarder suffit à notre enchantement. Leur allure débonnaire, leur dénuement nous plaît. Puissions-nous leur ressembler l'espace d'un instant. L'espace d'une mince lucidité ! 

 

 

 

 

 

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