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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 09:00

 

 

La sentence du Président Simonet.

 

 

DAUMIER Avocat au placet 

Honoré Daumier : L'Avocat au placet.

 

 

 

  On commençait juste à composer la liste des membres du Tribunal, avec le Juge, les Assesseurs, le Greffier et tout le cirque lorsque, tout à coup, qu'est-ce qu'on voit sortir des ombres des peupliers, tout en haut de l'Avenue ? On voit la Vamp de Saint-Trop avec les lunettes, un reste de maquillage, la perruque, les escarpins; donc on voit "Marcelle" ou "Marcel", c'est au choix, qui descend le bitume en chaloupant et la Pin-up dans le cœur tatoué, elle chaloupe aussi mais, allez pas croire qu'on va être indulgents, qu'on va s'y laisser prendre au piège de Pittacci et la sentence on l'aura prononcée avant même qu'il arrive au banc et l'exclusion définitive du "Club des 7", il s'y attendra pas le Marcel et ça, il le digèrera jamais et peut être il en fera une jaunisse mais fallait qu'il réfléchisse avant et, juste au moment où le Président Simonet, du haut du banc où il a grimpé pour l'occasion, va dire la "Voix de la Justice", eh bien le Pittacci - ou ce qu'il en reste -, déboule au milieu des bancs, essoufflé, avec du rimmel qu'a coulé sur les joues et de la poudre de riz qu'a dégouliné sur le menton et, avec des sanglots dans la parole, le Salaud, il nous dit :

 

  "Oui, je sais, j'ai fait une entorse au règlement, mais c'était pour...la bonne cause...au Cleup j'y suis allé comme une taupe de la C.I.A....pour choper à vif l'esprit du Cleup...et pour ça, faut dire, j'ai rien perdu...et je vais vous raconter...ce qui s'y trame à "L'Eternelle Jeunesse"...eh bien, ce qui s'y trame, c'est que nos Conjugales...oui, la tienne Sarias; la tienne Simonet; ta moitié, Labesse..., eh bien elles vont monter un Cleup concurrent, même elles se sont pas foulées...elles l'appelleront "Les Copines d'abord"...elles iront voir le Maire qui leur vissera des bancs comme les nôtres...et vous voyez d'ici la catastrophe...sauf que c'est imminent du point de vue du passage à l'acte...d'après ce que j'ai compris...c'est comme une sorte d'ultimatum...ou on leur fait un peu de place à nos dulcinées...ou elles dégoupillent les grenades, elles ont dit...et alors là, ça va saigner!...et je crois qu'il vaut mieux mettre un peu d'eau dans notre Artaban..."

 

   Le Président Simonet coupe court à l'épanchement avant que les paroles de Marcel aillent grossir la Leyze et, du haut de son avisement, alors qu'on est tous muets comme des carpes qui écouteraient l'Aristote, le Simonet, de ses mots apaisants :

 

  "En tant que Président, je me dois d'assumer une décision qui, sans doute, en contrariera plus d'un, mais qu'il convient de mettre en œuvre afin que la justice se rétablisse sur cette Place du Marché, sur ce microcosme qui reflète le macrocosme, le Grand Tout. Car n'oubliez pas que le monde nous regarde comme nous regardons le monde et que, chacun de nos agissements se joue en miroir sur la grande scène de l'Humanité. Alors, mes chers Amis, bien qu'il m'en coûte, je vais trancher dans le vif, sachant par avance que votre magnanimité, votre sens de la justice, votre disposition à l'égard du devoir apaiseront la rigueur d'une volonté seulement attentive à rétablir l'ordre des choses.

  C'est vrai, à vivre chaque jour plongés dans notre cocon, nous en avons perdu le sens des réalités. Nos chères Conjugales souffrent seulement d'être exclues de notre chaude amitié qui élève, tout autour de nous, des barrières semblables aux fortifications d'Alésia. Elles aussi, elles en veulent un peu du bon gâteau de la gauloiserie, elles en veulent un petit morceau de cette Place pour coller leurs yeux à la lunette du "Grand Cirque Humain". Elles veulent voir la parade, les clowns et les jongleurs, les saltimbanques et les bateleurs; elles veulent en profiter des tours des magiciens qui habillent la réalité des habits d'Arlequin ou de Pierrot ou de Polichinelle; elles veulent l'entendre le bruit du monde avec tous ses soupirs, ses halètements, ses syncopes, ses sirènes qui hurlent, ses mélodies en forme d'attrape-nigauds; elles veulent les écouter les grandes déclarations d'amour des amoureux qui vivent sur la Terre, des Don Juan, des Casanova, des modestes transis d'amour et qui n'osaient pas le dire leur amour de peur que ça empêche le monde de tourner en rond; elles veulent voir  les "GRANDS" de ce siècle avec leurs habits d'hermine et leurs chamarrures, leurs vêtements de brocart; elles veulent y regarder au-dessous des grandes robes de ces Messieurs, pour savoir ce qui s'y passe vraiment , juste histoire de voir s'il n'y avait pas anguille sous roche et manœuvres sournoises; elles veulent les dépouiller de leurs vêtements, les midinettes de "Gala"; elles veulent égratigner le vernis des ongles du show-biz, soulever le voile des étranges lucarnes qui, le soir, bleuissent les appartements de leurs lueurs trompeuses, souvent démentes, parfois mortelles à force de maquiller les paroles, d'en faire des projectiles, des missiles au service du Pouvoir, des Nantis; elles veulent aller faire un tour du côté de la Corbeille, regarder la Bourse comment elle tourne, voir si les Riches ont une âme et à quoi elle ressemble, si elle n'a pas des ailes en forme de yens ou de dollars, des élytres pour éblouir les pauvres, des buccinateurs pour les manduquer, les digérer, les faire disparaître de la surface du globe, et après tout c'est pas de leur faute aux Riches si les pauvres sont pauvres, s'ils ont le ventre vide et les mains grand ouvertes sur le Rien, c'est pas de leur faute, alors qu'ils circulent, les pauvres, y a vraiment rien à voir !; elles veulent s'asseoir dans les salles obscures où, sur le grand écran, s'agite la grande pantomime; elles veulent connaître l'envers des choses, repérer les coutures, les abîmes, forer les interstices, creuser les os, sucer la moelle, car, voyez-vous, je vous le dis en tant que Président du Tribunal, il n'y a que ça qui vaille, aiguiser les canifs de la lucidité et faire partout des entailles, faire surgir le suc et la sève et jusqu'à la moindre humeur qui parcourt le rhizome humain; ouvrir les pupilles, dilater les yeux jusqu'à la mydriase et entailler la peau du monde, y repérer les failles et aller y voir de plus près."

 

 

 

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