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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 10:02

 

Le retour au bercail.

 

brassens6 

Source : Esprits nomades.

 

 

  Alertés par un sens identique de l'urgence de la situation, Bellonte et moi on s'est levés d'un coup, d'un seul, comme un diable jaillit de sa boîte et on a planté là Aristote qui, du reste, ne semblait pas se rendre compte qu'il ne parlait qu'à lui-même, comme "Simon du désert" le faisait dans le film de Bunuel et c'est alors qu'on remontait l'Avenue de la Gare sous l'œil glacé de la lune qu'on s'est rendu compte de l'étendue des dégâts. Pas plus Bellonte que moi n'abordions les deux points sensibles indissolublement attachés l'un à l'autre : l'heure et l'état d'âme dans lequel nos Compagnes devaient se trouver. Déjà, dans l'enceinte de nos têtes, résonnaient les voix harmonieuses de nos douces Egéries :       

  "Dis, tu sais qu'elle heure il est ?.........", et elles laisseraient volontiers la question en suspens un très long moment afin que ladite question nous taraude jusqu'au centre de la conscience, ce dont elles espéraient que nous souffririons longtemps, éprouvant une culpabilité sans fin, aussi éternelle que la vie que Calestrel évoquait lorsque, montant les yeux au ciel, il murmurait le nom du Tout-Puissant.

  Arrivés Rue du Square, on se sépara sans mot dire. Je crois bien que ça ne nous était jamais arrivé. Maintenant la lune blafarde, tout en haut du ciel, nous regardait, toute goguenarde, rejoindre peinardement nos chaumières respectives. Le spectacle qui nous y attendait était pire que celui que nous avions supputé. Alors que la Mère Wazy gueulait dans la Rue à qui voulait bien l'entendre : "Viens ici, Noiraud, viens ici mon chéri, mon doudou, mon tout mignon chaton", et que des dizaines de greffiers de gouttière s'accrochaient à ses basques, moi, Jules Labesse - ou, du moins ce qu'il en restait -, j'appuyais avec précaution ma menotte sur le loquet de la porte comme si une mine anti-personnelle y était suspendue. Comme à l'accoutumée le loquet grinça un brin cause à la rouille, la porte pivota sur ses gonds dans le même sens que d'habitude et, au lieu de la tornade conjugale que je m'apprêtais à y découvrir, ce fut la voix chaude et accueillante de Tonton Georges qui m'accueillit :

 

 

"Au moindre coup de Trafalgar

C'est l'amitié qui prenait l'quart

C'est ell' qui leur montrait le nord

Leur montrait le nord

Et quand ils étaient en détress'

Qu'leurs bras lançaient des S.O.S.

On aurait dit des sémaphores

Les copains d'abord".

 

 

  Sur le pick-up, le vinyle vivait sa vie de vinyle, en tournant; quelques mouches volaient en faisant des arabesques sous la lampe; l'horloge tic-taquait comme toutes les horloges du monde. Alors, vous le croirez ou pas, mais j'ai respiré un bon coup et même ça m'a fait du bien. Ma dernière respiration, je m'en souvenais même plus. J'ai viré sur mes talons, comme un demi-tour règlementaire chez les Fantassins, et c'est là que j'ai commencé à comprendre que ce qui m'attendait, le "Radeau de la méduse", à côté, c'était rien, c'était même infinitésimal et la tempête menaçait. Sur le formica de la table, il y avait une boîte de cassoulet, un ouvre-boîtes à côté, un rectangle de papier avec une flèche faite au marker, et dans le prolongement du marker y avait la casserole sur le réchaud et dans la casserole gisait un mot plus que laconique : "Bon appétit et A + ". Alors là, ça m'agaçait vraiment ce "A+" qu'Henriette avait adopté, comme tous les Péquins qu'en avaient la bouche pleine de cet "A+". "Tous des moutons de Panurge", je pensais, moi, Jules Labesse. Et, pensant cela, cette pensée en cachait une autre, comme les trains, et la pensée cachée, c'était tout simplement : "Où elle est passée l'Henriette ? Et puis, quelle mouche l'a piquée ? Et puis c'est quand même un monde qu'on retrouve pas SA Conjugale en rentrant au Foyer !".

  J'avais à peine fini d'ébaucher ces quelques questions en forme de bonde d'évier, que le téléphone se met à sonner comme s'il était énervé. Je décroche, et au bout du fil, devinez qui c'est ? Eh bien, c'est Bellonte, évidemment.

Bellonte. - Dis, Labesse, tu sais pourquoi je te téléphone ?

Labesse. - Dis-voir, Bellonte. Je suis sûr qu'on pense la même chose en même temps. Des pensées jumelles, si tu veux mieux.

Bellonte. - Dis voir, Labesse. Même je crois que t'as pas tort.

Labesse. - Tu sais comment on fait cuire le cassoulet ?

Bellonte (qui rigole jaune au bout du fil) . -  Alors, toi aussi, elle t'a fait le coup du cassoulet ? Celui du Comptoir d'Ouche, je parie, même il faut aller loin pour en trouver un qui lui monte à la cheville ! Et puis t'as sans doute une étiquette avec "Bon appétit et..."

Labesse. - "Et A +". Te fatigue pas Bellonte, elles disent toutes pareil. Et tu vois, Antoine, ça serait un coup monté que ça m'étonnerait pas ! Qu'est-ce qu'on fait Bellonte ?

Bellonte. -  On se fout au pieu.

Labesse. -  Non, Bellonte. On va tout de même leur donner raison à ces déserteurs. Manquerait plus que ça ! Amène donc ta boîte de cassoulet et une bouteille d'Artaban. On dîne et après on part en reconnaissance.

 

 

 

 

 

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