Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 08:32

 

 

IleUtopieDet-c339a

 

Île d'Utopie.

Source : Lettres à un jeune philosophe

et autres essais - Jean-Paul Coupal.

 

 

La question : retourner ou non dans notre grotte primordiale ?

 

 Labesse. -  Aristote, voyons voir, est-ce que tu pourrais m'expliquer pourquoi Robinson veut retourner dans le ventre de la Terre ?, donc de la Mère, si j'ai bien suivi. C'est juste une fiction, tout ça. Il aurait pu ne jamais y entrer dans la grotte. Il aurait pu ne jamais régresser et, pendant ce temps, il aurait continué à bêcher sa terre, à élever des pécaris, à construire sa République utopique et il aurait été bien peinard, plutôt que de s'obliger à mourir, à renaître ensuite et à recommencer le grand bazar. Alors, Aristote, est-ce que j'ai pas raison ? Il aurait pu ignorer la grotte, Robinson, l'ignorer vraiment ?

 

 Ignorer la grotte ?

 

 Aristote. -  En théorie, oui, mais seulement en théorie ou, à la rigueur, par l'intermédiaire du rêve ou de l'imaginaire. Mais mon cher Jules, tu n'es pas sans savoir que la condition de l'insulaire n'est pas limitée à sa traditionnelle image d'Epinal et au bonheur innocent et naïf que seule une vision superficielle peut lui attribuer. L'insularité a des racines qui plongent dans la métaphysique et cela Robinson le savait de toute la surface de sa peau, de toutes les fibres de son corps, de toute l'étendue de sa conscience. Il n'avait d'autre issue que d'enduire son corps de lait, de plonger dans l'étroit goulot, tête la première, et d'attendre la lente fécondation qui le ramènerait sur les rivages de l'existence vraie.

Labesse (placé encore sous les visions hédonistes des îles mythiques comme "l'Île Blanche des Bienheureux", "l'Île sacrée de Minos" dont Zeus est originaire, "l'Île Montsalvat" située au centre de la quête du Graal). - Mais, Aristote, une telle conception de l'île est loin d'aller de soi et je mettrai ma main au feu que l'inconscient des hommes attache, à cette terre entourée d'eau, plus de vertus que de vices cachés et qu'ils la conçoivent à la façon d'un "Paradis Terrestre", d'un lieu de ressourcement, d'une possibilité d'essor à partir de laquelle une sorte de "nirvana" peut s'ouvrir, enfin l'image d'un refuge, d'une sérénité plutôt que celle d'un sol ingrat, hostile à la vie...

 

Une fausse espérance.

 

 

 Aristote. -  Si tu étais plus jeune, je te dirais volontiers que ta jeunesse et ton insouciance t'égarent, Jules, mais, sauf ton respect, tes cheveux ont bien viré au gris, tes rides sont apparentes, ta démarche est moins assurée qu'autrefois et c'est, peut être, ce si long chemin parcouru qui t'incline à tant d'optimisme, à tant d'espérance. Son île, Robinson l'avait nommée "Speranza", mais je crois qu'il s'agit là d'un nom de baptême, d'une sorte d'appellation au second degré : "l'espéranza" de Robinson n'était que la face visible de son angoisse sous-jacente, sorte de sous-marin bourré de fulgurantes torpilles. La situation qu'il vivait était l'illustration de l'aporie même et le Naufragé l'avait toujours su même si, en plusieurs circonstances, il avait fait mine de jouer le jeu. "D'espéranza" il n'y avait point, ce que, pour l'instant, je vais m'ingénier à te démontrer.

 

 Pendant qu'Aristote déployait sa philosophie comme un zygène de la spirée déplie ses ailes colorées, j'en profitais pour jeter de brefs coups d'œil en direction de la Place, cherchant à suivre la progression des joyeux membres de la Confrérie. Or, l'avancée de ces derniers, sans doute ralentie par les premiers effluves printaniers, les avait pour l'instant conduits sous les frais ombrages des platanes, non loin de la Fontaine qui leur apportait sa fraîcheur et le tintement de ses perles d'eau. Nous avions encore du temps devant nous, Aristote et moi, et ce d'autant plus que le "Club" semblait s'être lancé dans une discussion animée que ponctuaient des moulinets de gestes et des sautillements sur place, à la façon de moineaux énervés et intrépides.

Labesse. -  Si tu veux bien, explique-moi les raisons qui avaient conduit Robinson dans cette étrange impasse. Bien sûr, je reconnais pour ma part que la situation était loin d'être confortable, mais je dois t'avouer que moi-même, Jules Labesse, et plus d'un de mes camarades, plutôt que de nous faire suer le burnous derrière la chaîne de la Manu, on aurait préféré être à la place du Robinson, en train de bronzer entre deux alizés, avec les noix de coco à portée de la main.

Aristote. -  Eh bien, je crois qu'une démonstration viendra vite au bout de tes arguties et bien que ces dernières soient légitimes, elles n'en sont pas moins une pure vue de l'esprit dont les contours ressemblent à l'utopie elle-même.

Labesse. -  Mais l'utopie, c'est bien, c'est parfois la seule chose qui nous reste quand tout a échoué.

 

 La genèse de l'insularité.

 

 Aristote. -  Certes, mais parfois il est préférable d'y renoncer, c'est une question de survie. Et c'était "LA QUESTION" qui se posait, de façon évidente à Robinson. Donc, si nous essayons d'établir la genèse de son insularité, nous nous apercevons vite que cet infortuné navigateur que le sort n'a guère épargné, ne fait que tomber, au fil des jours, de Charybde en Scylla. L'île "Espérance" se transforme progressivement en une sorte de lieu clos, sans aucune aspérité, sans aucune ouverture et Robinson apparaît comme un seigneur prisonnier de son château, pont-levis relevé, meurtrières scellées n'ayant pour seule issue que les "oubliettes" dont ta perspicacité t'aura éclairé qu'elles sont, dans leur forme, leur symbolique, l'analogie parfaite de la grotte, donc du monde intra-utérin et le possible lieu d'une renaissance.

 

  L'explication d'Aristote me paraissait logique et convaincante et je décidai de l'écouter jusqu'à son terme, de ne pas l'interrompre. Il y avait, en effet, une sorte de compétition entre la progression du Philosophe et celle de la Confrérie. Je souhaitais ardemment que celle-ci soit plus lente que celle-là.

Labesse. -  Je suis tout ouïe, Aristote(Ma déclaration sonnait comme un étrange acte d'allégeance au Savoir).

 

  Aristote (respirant d'aise pour le blanc-seing que je lui donnais, gonfla un poil ses plumes, se préparant, sans doute, à un démontage du puzzle, pièce par pièce) :

- Si, au tout début de son échouage, Robinson put nourrir un certain optimisme quant à sa possibilité de se rendre maître de Speranza, ce fait n'était dû qu'à une tendance spécifique de l'homme qui réagit toujours au malheur et à l'infortune par un redoublement de ses projets, de ses actes, de ses intentions qui, bien entendu, ne sont que la partie visible d'un socle chargé d'angoisse et de doute. A l'origine de sa vie dans l'île, si Robinson avait imaginé, l'espace d'une seconde, que son entreprise serait vouée à l'échec, il aurait simplement baissé les bras, livrant son sort au premier prédateur venu : animal sauvage, vague brutale à l'assaut du rivage ou chute inopinée de blocs de pierres qui l'eussent réduit à néant. Mais Robinson réagit de toute la force de sa volonté, en pure perte, comme tu le sais et je vais simplement m'attacher à mettre en lumière une situation quelque peu tragique puisqu'elle ne pouvait comporter aucune perspective de sens. Elle était, au départ, vouée au non-sens absolu, elle ressemblait à l'action sans cesse renouvelée de Sisyphe, le roi légendaire de Corinthe, fils d'Eole, dont la descente aux enfers consista à pousser éternellement sur le flanc d'une montagne un énorme rocher qui retombait avant même d'avoir pu atteindre le sommet. Il s'agit là, tu l'auras reconnu, de la métaphore de l'ABSURDE dont Albert Camus a été l'un des plus brillants philosophes.

 

  J'interrompis Aristote afin qu'il clarifie le débat et illustre la situation par des exemples tirés de"Vendredi". Toutes ces abstractions n'étaient, pour moi, que des coquilles vides qu'il fallait remplir de substance.

 

  

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher