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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 09:36

 

  Eh bien, voilà, dès que l'on parle "péché", soudain, tout se met à être "capital", comme si le péché était la chose la moins partagée du monde, situé en haut de quelque Annapurna, hors de vue, inaccessible. Et pourtant, cette petite chose peccamineuse, nous lui flattons le ventre au moins autant de fois que nous mangeons, buvons, aimons et, peut-être respirons. Seulement c'est tellement coalescent à notre humaine condition, c'est si intimement entrelacé à nos actes, nos pensées, nos projets, nos fantasmes, nos envies, nos désirs, nos tentations, nos frustrations, nos objurgations, nos palinodies que nous n'en apercevons même plus la silhouette. Ça se réfugie derrière nos sourires, ça se terre bien au chaud dans nos rictus sociaux, ça se dissimule dans la main que l'on tend, dans la caresse que nous prodiguons, dans la dénégation que nous opposons dès que la faille menace de s'ouvrir et de jeter au plein jour le revers de nos sentiments.

  Mais n'allez pas en déduire trop tôt que tout ceci résulte d'un manque de considération de l'Autre, d'une volonté de le dénigrer ou bien de le réduire à l'état de simple objet. Ceci, bien au contraire, signe un excès d'amour, un trop plein de juste passion dont nous voudrions faire l'offrande à la mesure de ce manque congénital qui creuse un vide en nous et dessine l'étrange brume de l'abîme. Car, tous, toutes nous sommes sous l'emprise de ces passions qu'on dit volontiers mortelles ou, à tout le moins, contraires aux règles de la morale.

  Mais la morale est une invention de l'homme, une pure abstraction et il nous faut le recours au symbole afin d'en percevoir la trace signifiante. La morale, c'est comme une pomme dans laquelle nous enfouirions notre museau obséquieux alors qu'un INTERDIT serait édicté de toute éternité par lequel cet innocent fruit porté à la dignité  serait l'essence même de la connaissance. Et nous voilà revenus au Jardin d'Eden et à la virginité première dont l'homme, la femme étaient censés habiller leur nudité.

  Le problème là dedans, c'est la présence du "troisième homme", Dieu, sauf son respect, lequel introduisait lui-même, par son regard Transcendant, par son jugement altier, le ver dans la pomme. Car, si Adam et Eve portaient déjà en eux le germe de la perversion - comment, d'ailleurs eût-il pu en être autrement ? à moins d'une génération spontanée -, ils pouvaient en jouir réciproquement, sans conséquence fâcheuse. Leurs relations fussent-elles empreintes de ce que, plus tard, on jugeait peccamineux, rien n'en aurait altéré la qualité, la spontanéité, le don de soi et ainsi, de péché en péché, comme par un simple décret de la nature, les choses seraient allées d'elles-mêmes sans que le cours de l'univers en eût été affecté.

  Imaginons un instant une manière de "scène primitive", genre d'archétype et d'anticipation de la "Comédie humaine" dont, d'ailleurs les Protagonistes dans leur innocence native n'auraient nullement alertés. Prélevant des fruits sur l'Arbre de la connaissance du bien et du mal, les dégustant sans arrières pensées, d'un façon quasiment "virginale", Adam aussi bien qu'Eve; Eve aussi bien qu'Adam auraient pu se livrer au péché sous de multiples manières sans même que leur conscience manifestât quoi que ce fût à leur égard. Car, en direction de cette pomme, ou bien de Celui, Celle qui fait face, manifester orgueil, avarice, envie, colère, luxure, paresse, gourmandise, c'eût été "vivre" tout simplement dans une bien naturelle inclination, "exister"serait pour plus tard.

  Et si nos ancêtres avaient pu poursuivre leur aventure généalogique dans cette optique généreuse, sans entrave d'aucune sorte, nous les hommes, les femmes d'aujourd'hui, serions en train de commettre toutes sortes de péchés, la paix dans l'âme - celle-ci, sans doute n'aurait eu aucune raison d'apparaître -, le corps en repos, l'esprit en roue libre. Le problème, du reste, est venu d'un conflit entre natureet culture. Ainsi naissait la première version édénique de la dialectique. Car il y avait paradoxe et paradoxe majeur à déguster un fruit porteur d'interdit, stigmatisé par les ruses du serpent, jugé par Dieu.

  La morale était ce "tiers-instruit" - allusion à l'ouvrage du génial Michel Serres -, qui, s'immisçant entre les consciences, "instruisait" simplement du fait, culturel entre tous, que certains actes pouvaient recevoir l'approbation divine, d'autres étant fortement prohibés, avec, tout au bout, les flammes coruscantes de l'Enfer. "L'enfer, c'est les autres" disait Sartre à bonne raison, à commencer par l'Autre Majuscule, ce sublime empêcheur de tourner en rond, à savoir Dieu. Dans la nature, l'Eternel-Dieu avait jeté une poignée de sable, la culture, et tout le système s'était enrayé, produisant de la différence dans ce qui, à l'origine n'en avait pas; la différence établissant sa mortelle ligne de partage entre le Bien et le Mal. Désormais, il y aurait les actions vertueuses, les délictueuses. C'est pour cette raison, qu'aujourd'hui même, pensant, écrivant, lisant, nous réinvestissons symboliquement le paradigme d'une connaissance marquée du sceau du péché.

Pensant, nous péchons. Ecrivant, nous péchons. Lisant, nous péchons. Existant nous péchons.

Cependant nous continuons à pécher puisqu'aussi bien c'est inscrit au profond de la destinée humaine et qu'une vie sans péchés serait comme un sexe nu, une simple désolation dont nous ne souhaiterions jamais que nos yeux soient abreuvés.

 

 

 La Paresse.

 

 

  Que dire, ensuite, d'Yves Le Barsic, le petit gros aux lunettes rondes cerclées de fer ?, que dire de sa myopie ?, de son rythme lent à se mouvoir ?, que dire de sa PARESSE sinon qu'elle est souvent semblable au cours sinueux de la Leyze lorsqu'elle s'éloigne d'Ouche pour aller rejoindre les plaines qui descendent vers l'Océan ?, que dire d'Yves sinon que sa femme l'envoie, à intervalles réguliers, retirer des sous à la Banque d'Arcillac, sa seule occupation de la semaine selon sa Conjugale ?, que dire du fait que parfois la fatigue le saisit aux épaules, lui coupe bras et jambes et l'abandonne sur le banc du parking qui fait face au Distributeur et Le Barsic se trouve si bien sur ce banc à la douce inclinaison en forme de col de cygne, le dos éclairé par le soleil levant, les pieds bien au repos dans ses charentaises qu'alors il sommeille et, sur le coup de midi, quand il rentre à la maison, c'est pas Millet qui sonne l'Angélus, c'est son épousée qui lui dit : "Yves, t'as ramené les sous ? faut aller aux courses cet après-midi !" et, devant sa réponse de calicobat, elle reprend en chantant : "aujourd'hui peut être...ou... ou bien demain", mais c'est comme si elle chantait jaune on dirait et elle dit, "c'est toujours pareil, on peut rien te confier, t'es comme un gosse de trois mois qu'essaie de grimper à l'échelle, en plus, à l'échelle il lui manquerait des barreaux et c'est toujours Ma Pomme qu'est obligée de tout se cogner", que dire de cette paresse et de la réplique maritale en forme de lieu commun ?

 

La Colère.

 

 Que dire de la Mère Dubreuil qui s'excite comme un pou dès que l'Automate lui a pas craché les billets qu'elle a commandés une demi seconde auparavant, et l'ancienne Cantinière tapote activement la plaque d'acier brossé posée devant elle comme si c'était le clavier à Hemingway et, depuis notre banc de la Place du Marché, nous savons tous que ce comportement est sous l'emprise de la COLERE, que cette dernière peut parfois être froide, blanche, bleue, noire, selon son emplacement sur la gamme de l'émotion et que ce registre affectif est maintenant monnaie courante, que les gens supportent plus rien, "ils sont trop habitués au ZAPPING", comme dit l'avisé Simonet et que ce truc, le "zapping", ça induit plein de comportements sociaux à la gomme, peut être même de l'irrespect et certainement de la violence.

 

 La Luxure.

 

 

  Que dire du Père Denisel qui flirte allègrement avec ses soixante douze balais et qu'est vert comme un poireau ? Que dire de cet ancien Garde-chasse bien connu de tout le canton, qui vient retirer, à vingt et une heures précises, tous les vendredis soirs, son billet de 50 euros, tout neuf, tout lisse, qui sent bon le sable chaud sauf qu'il a pas de képi sur la tête et que le Sahara est un peu loin ?, que dire de ce bon Célestin qui, chaque semaine, va porter son billet tout neuf au Claque que Monsieur Le Maire vient de faire rouvrir pour une raison de "tolérance", de prophylaxie et parce qu'il a toujours été opposé aux dispositions de la Loi du 13 Avril 46 et, d'ailleurs à ce sujet, Pittacci, vous vous en seriez douté, dit volontiers que c'était quand même mieux les maisons closes que les films X et que le Maire a eu raison de transformer l'ancien Café des Touristes en maison de rendez-vous, au moins ça crée de l'emploi et ça évite aux jeunes d'attraper le sida vu que les Filles sont contrôlées et même elles se protègent et nous, au "Club des 7", on dit que c'est un point de vue, on le partage pas tous mais on reconnaît qu'y a pas que du faux dans ce qu'il dit Pittacci et que notre génération, du temps de sa jeunesse, elle les fréquentait souvent les "Maisons de Madame Claude" et du reste y avait pas le choix, les clubs privés existaient pas encore et les bals de campagne c'était toujours la foire d'empoigne et les yeux au beurre noir entre bandes rivales et nous, pour la plupart, on préférait les caresses payantes de "ces dames" plutôt que les poings des types du rugby...Que dire de la LUXURE qui est si bonne en privé et que les honnêtes gens débinent avec des moues de dégoût dès qu'ils flirtent en société ?, que dire de l'hypocrisie qui est encore plus monnaie courante que dans l'Automate du Père Arcillac ?

 

 

 

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