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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 08:25

 

La Place du Marché (2).

 

 

 

  Comme vous pouvez vous en douter, l'inauguration des bancs fut suivie de nombreux essais et tâtonnements au cours desquels tous les cas de figure possibles en matière d'assises furent expérimentés. Cela concerna, au premier chef, nos positions respectives sur les bancs : devait-on s'y ranger : par date de naissance, par taille, par similitude vestimentaire dans un souci d'esthétique, en fonction de nos signes du zodiaque, de nos préférences pour l'exposition face au levant ou au couchant ? Ainsi plusieurs jours furent-ils mis à profit, dans un genre de ballet quasiment surréaliste qui devait étonner plus d'un Ouchien, dans le but d'apporter une réponse satisfaisante aux préoccupations métaphysiques qui nous assaillaient. Cependant nous avions épuisé l'infini éventail des positions, attitudes et postures qui nous semblaient adéquates en la matière et aucun d'entre nous n'était satisfait des réponses, tant ergonomiques que posturales que nous apportions à notre nouvelle situation.

  Ce n'est qu'au terme d'une longue méditation empreinte de componction que Calestrel en personne, - sans doute quelque ange gardien lui avait-il soufflé la solution ? -, nous permit de dénouer l'écheveau et d'en extraire le fil qui fonderait notre certitude, en même temps que notre joie de vivre. Donc, un beau matin, alors que la déprime commençait à nous entourer de ses ailes grises et membraneuses, Calestrel, l'air réjoui pour une fois, nous déclara tout de go : "J'ai trouvé, pour les bancs, c'est qu'on est assis trop bas et que le monoxyde de carbone nous joue des tours pour la matière grise et nous refile même de l'acide lactique dans les muscles et c'est pour ça qu'après on est tout tétanisés".

  Chacun se regarda en essayant de soupeser les arguments développés par Calestrel alors que Simonet, toujours discret mais prompt à réagir pour mettre en œuvre de nouvelles idées, venait tout juste de s'asseoir sur le banc disposé face au levant, sur la partie supérieure du dossier, fort étroite mais tout de même suffisante pour permettre l'appui des fessiers, alors que les pieds reposaient sur l'assise verte en métal laqué. Tandis que nous hésitions à lui emboîter le pas, tant la position nous paraissait saugrenue, Simonet argumenta à haute et claire voix, comme l'aurait fait un Grec du VIII° siècle avant Jésus Christ, sur l'agora, à Athènes, que seule la position qu'il avait présentement adoptée était la bonne, et il ajouta : "En plus on domine un peu la situation, on est comme une vigie en haut de son mât, c'est une vraie position stratégique, d'ailleurs vous devriez essayer sans plus attendre."

  Et le "Club des 7" suivit ses conseils, et nous nous retrouvâmes alors, selon l'expression favorite d'Henriette, "comme des aubergines" sur nos bancs verts, et nous nous entraînions déjà à affûter nos arguments, lesquels étaient nombreux en faveur de la solution ingénieuse dont Simonet avait été porteur. Alors, pêle-mêle, on se met à énumérer les avantages :

  "C'est mieux en hauteur pour la vue sur la Place; on a l'impression que les idées circulent plus facilement; ça fait plus original que d'être en rangs d'oignons sur l'assise; ça fait plus jeune; ça fait plus décontracté; c'est quand même mieux que d'être assis sur les chaises en plastique du "Club de l'Eternelle Jeunesse" devant une table avec des couronnes des rois; c'est mieux que sur les sièges à Pierson qui commencent à se débourrer; c'est mieux que de roupiller dans son salon devant les grandes asperges de la Starac; c'est mieux que les pliants en toile pour aller regarder couler les gouttes d'eau dans la Leyze".

  Tout ça était d'ailleurs "tellement mieux" qu'on finit par en rester bouche bée tellement y avait rien à ajouter à tant de massive évidence. On s'accorda sur le fait non moins évident que le Siège du "Club des 7" était une sorte de lieu géométrique de la petite cité d'Ouche et que, somme toute, il était plutôt logique d'avoir échoué sur ce coin de la Place du Marché, un peu à la façon dont les bois flottés se retrouvent sur les plages de galets des rivières quand la crue se retire et, du reste, pour pas demeurer dans le flou, je vais vous la décrire, la Place, ça vous fera comme un imagier d'Epinal  que vous pourrez faire défiler devant vos yeux comme une grosse boule de plastique avec de l'eau dedans, un village en couleurs, et quand on la retourne, la boule, ça fait plein de neige qui convoque Noël sur le paysage et alors on redevient enfant et on applaudit des deux mains et on recommence et même parfois on peut voir sur les miniatures qui flottent, une église, une place, des bancs, des petits personnages assis dessus et même ces personnages nous ressemblent comme deux gouttes d'eau, nous les très heureux adhérents du "Club des 7", et avec votre loupe de philatéliste, derrière laquelle vos yeux seront dilatés comme des yeux de grenouille, vous essaierez de nous reconnaître, vous avez maintenant assez d'indices pour cela, et vous vous direz peut être : "Attends, celui-là qu'est au milieu, c'est Bellonte ou c'est Labesse ?, à moins que ça soit Sarias ou peut être Garcin ?".

   Ça fait rien si vous tombez pas juste du premier coup, s'il vous faut faire une seconde pioche et puis, je reconnais, on est tellement attachés les uns aux autres qu'on fait comme les grappes de fucus sur les rochers, et quand quelqu'un tire sur un bout de filament, y a tout le paquet qui vient et alors les boules vertes qui sont tellement pareilles, on a le droit de les confondre, peut être même le devoir, et pour faire la différence, il faut une vue un peu aiguisée, un poil de curiosité toute saine et alors on est content quand on arrive à élaborer le distinguo, il suffit de trier un peu et de mettre les pièces dans les bonnes cases.

Je vous l'avais promise l'image d'Epinal, eh bien la voici.

  "Tenez, venez donc vous asseoir à côté de Jules Labesse, sur le banc peint en vert et Jules aura le plaisir de vous faire faire le tour du propriétaire. Comme vous pouvez le voir, on est bien sur notre Place, on peut pas même être mieux. Ça vous fait quoi comme impression d'être assis sur le banc, tout entouré des maisons d'Ouche qui sont si jolies, de ses petits immeubles pareils à des jeux de Lego et de ses commerces avec tant de couleurs qu'on se croirait à Disneyland ? Et puis, je sais pas si vous avez remarqué mais la Place du Marché, c'est semblable à un cocon doux et moelleux avec sa forme bien fermée, avec ses platanes aux larges feuilles qui font comme des gros tampons d'ouate du début de l'été jusqu'à la fin de l'automne, avec les bordures en ciment qui sont arrondies et ça fait penser à des coussins, avec les capots des voitures et leurs museaux de chiots, avec les quelques passants qui flânent et qui sont si gentils et qui vous disent bonjour comme s'ils vous envoyaient des baisers, même à moi, ça me fait toujours l'effet d'une grosse boule de guimauve qui vient me caresser les joues et puis le vent, sur la Place, il est tout doux et soyeux comme la peau d'un bébé cause aux immeubles qui lui font comme des langes et alors, je peux vous dire, quand vous y posez les fesses sur le banc du "Club des 7", eh bien je peux vous dire que c'est comme la glu du Père Abel pour choper les pinsons, ça vous y scotche un moment sur votre banc et quand vous le quittez vous vous sentez tout drôle et même vous n'avez plus en tête que l'idée de venir vous y blottir derechef. Oui, je sais, à l'instant même vous pouvez pas encore éprouver tout ça, quoique je vous sente un peu nostalgique".

 

 

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