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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 08:36

 

 

Une petite ritournelle dans la tête

 

 

  Ce matin, sur "Inter", ils ont passé plusieurs morceaux de Brassens. Ça me faisait du bien de boire ma Ricoré et d'y tremper mes tartines en écoutant "La supplique", "Le gorille", "La mauvaise réputation", "La chanson pour l'Auvergnat". Ça me faisait comme un rappel de vaccin  et, un moment, au milieu des vapeurs de la chicorée qui montaient vers le plafond, je me suis pour ainsi dire retrouvé une bonne cinquantaine d'années en arrière. Je regardais le 33 tours en vinyle tourner sur ma vieille platine Philips avec, de chaque côté, les grandes enceintes détachables qui montaient la garde. C'était comme d'écouter "Radio-Nostalgie", d'égrener un chapelet musical intime et à chaque boule de buis, il y avait un nom connu, Brassens; Brel; Ferrat; Mouloudji; Nougaro; Bécaud; Barbara; Gréco; Reggiani. C'était comme de dérouler un film des années 50-60 et il y avait alors, sur la toile blanche de la mémoire, les images de Lino Ventura dans "Classe tous risques"; "Un taxi pour Tobrouk"; le mythe James Dean dans "La fureur de vivre" et "Géant"; et puis Godard; Truffaut; Chabrol et la "Nouvelle Vague".

  Je reconnais, ça m'a un peu remué de touiller tous ces anciens souvenirs, d'entendre ces voix qui, autrefois, m'étaient si familières et qui, maintenant, pour la plupart, sont des voix d'outre-tombe. En écoutant ces airs anciens, c'était un peu de sable qui coulait entre mes doigts, juste une fine poussière qui se diluait dans l'espace et le temps. Oui, je sais, ça me rend un peu mélancolique d'évoquer tout ça et même d'écouter "Les copains d'abord" ça m'a amené tout près des larmes, ça commençait à picoter au fond des yeux et ça c'était pas bon signe, mais pas bon signe du tout et j'ai fermé le poste juste au moment où "Tonton Georges" disait : "Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins". Soudain j'ai plus voulu entendre mais, malgré moi, la petite mélodie elle a continué à peu près toute la journée. C'était parfois juste l'air, parfois les paroles, ça entrait par une oreille, "Non ce n'était pas le radeau de la méduse ce bateau"; ça circulait longtemps dans la tête,  "C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie", ça coulait dans la bouche, "Mais ils s'aimaient tout's voil's dehors", ça descendait dans la gorge, "Jean-Pierre Paul et Compagnie, c'était leur seule litanie", ça gonflait les poumons, "Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart", et jamais ça ne voulait ressortir par l'autre oreille, jamais ça ne voulait déserter les neurones, ça s'accrochait partout, ça suintait dans les vaisseaux, ça perlait en fines gouttes comme sur le front des mineurs dans les veines de houille, ça poissait le ventre à la façon d'un brouillard épais, ça collait aux bras et aux jambes avec l'insistance d'une tunique de caoutchouc. Cette sensation, cet air qui vous tourne dans la tête du matin au soir, vous connaissez ça, bien sûr; on cherche à s'occuper, on allume un feu, on lit un article de journal, on épluche des pommes de terre mais peu importe la nature de l'activité, le refrain est là, collé à votre corps comme une sangsue et il ne vous lâchera pas tant qu'il vous restera un brin de conscience, même le plus infime. Un vrai vampire et après vous n'avez plus que la peau qui flotte autour des os, enfin c'est simplement une image, une métaphore mais, en fait, entre la peau et les os, vous savez ce qu'on y trouve dans cette sorte de baudruche, on y trouve pas que du vide, du néant, non on y trouve la chansonnette mortelle et surtout n'essayez pas de la chasser, elle ne lèvera le camp que lorsque votre peau sera fripée, ruinée, convertie en cendres microscopiques. "Obsessionnel", dites-vous ? Oui, sans doute, mais vous l'avez, vous, la recette qui fait partir les ritournelles de la tête ? Vous l'avez le truc pour pas penser à quelque chose quand ce quelque chose a, comme qui dirait, de l'amour pour vous ? Vous l'avez l'astuce ? Alors, si vous l'avez, gardez-là bien au fond de vous. Surtout ne l'ébruitez pas. De le garder pour vous le secret, vous rendez, en quelque sorte, service à l'humanité. De quelle façon ? Eh bien tout simplement, vous laissez la petite chansonnette occuper les hommes et pendant qu'ils cherchent à la piéger la petite mélodie en forme de va-et-vient, ils ne pensent plus à faire la guerre, à faire l'amour non plus, à dire du mal du voisin, à critiquer la politique et la religion. Vous vous voyez, vous, des fois, prendre votre armure pour combattre les Sarrasins, faire des câlins empressés à votre fiancée, échafauder des plans sur la façon dont vous allez obliger le propriétaire d'à côté à tailler sa haie qui vous prive de soleil; vous vous voyez, des fois, vous en prendre vertement à la baisse du pouvoir d'achat, à l'inanité des lois, aux excès de l'Eglise, à l'intégrisme, aux variations papales dans la toute dernière encyclique romaine; vous vous voyez, des fois, entreprendre de si louables croisades qui demandent conviction et énergie, alors qu'autour de votre tête, volent comme mille abeilles détachées d'un essaim, les mots d'une rengaine dans l'air du temps d'autrefois ? "Le refrain qui tue", comme on dit maintenant d'une façon aussi élégante que pertinente. Vous voyez bien que c'est pas possible. C'est pas juste de l'obsession. C'est une quadrature proprement existentielle. C'est comme si on voulait faire passer Gargantua tout entier par le goulot d'une dame-jeanne, autrement que par la parole. Et d'ailleurs, à propos de parole, on peut éviter beaucoup de choses dans la vie de tous les jours, on peut esquiver une balle de tennis juste en se baissant, on peut dévier une flèche de sa trajectoire, ne pas se faire écraser en passant dans les clous, mais les mots, comment vous pouvez les éviter les mots, expliquez-moi donc cela et je vous dégoterai une chaire au Collège de France et même une supplémentaire pour les cours magistraux à la Sorbonne.

 

 

 

 

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