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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 09:53

 

  Le retour aux sources, là où nous sommes nés à nous-mêmes, sur une terre nourricière, près d'un paysage fondateur, dans la vibration d'une culture particulière, ce retour, ce cheminement tiennent d'une féerie en même temps qu'ils signent une douleur. Comment, en effet, ne pas éprouver d'émotion, ne pas ressentir en son tréfonds que ce sol que nous foulons, cette ville dans laquelle nous nous immergeons, nous habitent de l'intérieur de la même façon qu'un sentiment nous étreints et nous porte parfois à témoigner, mais dans la confidence, l'intimité. Dans ces moments précieux où l'unité de notre être se révèle, rassemblant en un même creuset les fragments épars de notre existence, l'oreille d'un ami est toujours une aide précieuse. Car seulement celui, celle dont nous avons gagné la confiance pourront recueillir la pure gemme ourlant nos lèvres éblouies. C'est bien d'un éblouissement dont il s'agit, dont nous devons rendre compte, à nous-mêmes, d'abord, à l'ami ensuite, afin qu'une trace mémorielle subsiste après que l'événement sera passé.

  Tout individu, au cours de sa vie, a foulé quantité de sols, multiplié les rencontres, s'est ouvert à nombre d'expériences multiples et variées. L'existence comme un puzzle, le corps comme une diaspora. Tout nous sommes des êtres de partage, des êtres éparpillés en des milliers de menus hasards, des êtres livrés à un constant égarement. Alors nous cherchons comment sortir de cette condition schizophrénique, comment relier les parties éparses, trouver le miroir dans lequel notre vue pourra s'affairer à la synthèse, rassembler le divers afin que l'unité retrouvée, nous puissions nous remettre en chemin.

  C'est toujours en vue de rassemblement sur soi des significations que nous entreprenons ce retour vers la terre de nos ancêtres qui est aussi la nôtre, le lieu de notre enracinement, l'aire de nidification originaire où les conditions furent réunies qui participèrent à notre propre éclosion au monde. Car renier sa terre constitutive reviendrait à  saper les structures qui concourent à notre propre édification. Jamais l'abri ne saurait tenir sans ses fondations, jamais l'arbre croître sans la nappe rhizomatique qui l'assure d'un lieu, d'une assise, d'une parole s'ouvrant dans l'éther. Sans doute la métaphore de l'arbre, par sa riche symbolique, est-elle la mieux fondée à nous introduire à la compréhension de ce que nos événements premiers ont imprimé en nous de force, d'énergie, de volonté de paraître selon notre singularité. Car le-sol-pour-toi n'est jamais le-sol-pour-moi. Il y a certes des confluences, des parties communes, des participations  à la même poussière mais le trajet de la sève est unique qui pousse notre être à réaliser son essence.

  Ainsi, notre quête est-elle toujours reliée au paysage, au chemin qu'on parcourut autrefois, au brin d'herbe dans le creux du fossé, au caillou, à la fontaine que cache un tapis de verdure. Nous avons besoin de cette présence modeste mais nécessaire à la configuration de notre présence actuelle. Toute remontée vers la source - nous sommes des saumons -, s'inquiète d'une telle quête dont la chose ramassée sur le chemin d'enfance témoignera, faisant ses gerbes étoilées lorsque l'ennui surgira ou bien la détresse, laquelle, en dernière analyse, n'est que la perte de nos polarités essentielles. Sans amulette, sans encrier qui, jadis, nous servit à poser les premiers mots sur le papier, sans objet investi d'une aire magique, nous flottons infiniment dans les vêtures trop grandes du destin, nous nous égarons parmi la multitude identiquement au gyroscope fou.

  Afin de coïncider à la quadrature du monde, c'est à la nôtre qu'il nous est intimement ordonné de consacrer une partie de ce temps précieux, seulement justifiable à l'aune d'une urgence à nous y retrouver parmi la grande dérive existentielle. Les mémoires, journaux et autres biographies n'ont d'autre objet que de doter celui qui écrit d'une nécessaire boussole ontologique. Car de l'être, il ne saurait y en avoir qu'à la mesure d'une entente avec le monde, avec nous-mêmes en premier lieu. Ce premier lieu de notre naissance dont nous croyons toujours nous éloigner alors que nous sommes toujours en orbite autour de ce qui fut l'étincelle première par laquelle une clarté put paraître et que, toujours, nous recherchons.

 

 

 

La Semaine Sainte.

 

 

  L'approche de la Semaine Sainte, celle qui vibre dans le cœur de tous les Andalous, c'est cette espèce de fièvre qui s'empare de Séville et alors la ville entière devient le lieu du vacarme, du tapage, de l'agitation, des mouvements colorés et chacun se sent appartenir à cet étrange hourvari, et chacun se fond dans le courant impétueux qui, jour et nuit, s'écoule dans les ruelles, les places, les avenues. Des camelots par dizaines, des enfants, des hommes et des femmes de tous âges vendent des ballons, des cigarettes à la pièce, des billets de loterie, des images saintes, et ce fleuve humain est à l'image des antiques caravansérails où la vision devient vite floue, où l'on n'a plus de repères, où l'on se perdrait pour ne plus jamais se retrouver et Ramon semble un peu étourdi et ravi à la fois de ce joyeux tumulte dont il est, lui, devenu partie intégrante. Puis, bientôt, le Sierpès, la rue étroite et sinueuse qui se fraie un passage entre la campana et la Plaza San Francisco. C'est le lieu incontournable de Séville, là où l'âme espagnole se révèle au grand jour, où elle livre ses multiples facettes, depuis les flamencos, sombreros gris perle que les anciens toreros portent fièrement au-dessus de chemises blanches éclatantes aux cols empesés, jusqu'aux amples mantilles noires arborées fièrement par les Sévillanes aux longues robes de velours.

  De jour comme de nuit, cette rue est vivante, elle bat au rythme de la Semaine Sainte et de la Féria qui approchent, elle parle dans les cafés, les tavernes, les "cervezas" où les bières coulent des fontaines en longs rubans couleur de miel et d'opale; elle s'agite dans les remous de la foule; elle fait sonner les hauts talons des femmes, les sabots ferrés des bourricots, elle éclaire les visages de lueurs festives.

  Bellonte et moi, sentons que l'influence de la cité andalouse commence à se diffuser chez Sarias, qu'elle remonte les fibres de sa chair, coule dans ses veines, glisse sous sa peau, allume dans ses yeux d'étranges lueurs, et cette amplitude qui s'installe en lui, qui l'amène à connaître son entièreté, nous en voyons l'illustration vivante alors que nous gravissons l'immense minaret de la Giralda où la ville se déploie à la façon d'un large éventail, livrant sa multitude de clochers, de couvents et d'églises, sa Plaza de Toros où, le dimanche de Pâques, seront estoqués les six premiers taureaux de l'année et, tout en bas, entre les tours et les clochetons ouvragés, le Patio des orangers à l'ordonnancement régulier avec les touffes brillantes de ses arbres, sa fontaine circulaire entourée de quatre ifs, hautes et frêles chandelles plantées dans la brume solaire.  

  Puis, soudain, nous passons sans transition, de ce tourbillon de lumière à un autre tourbillon, celui de la foule des curieux et des croyants qui a envahi les rues de la ville pendant la nuit du Jeudi au Vendredi saint. C'est une sorte de vertige qui s'est emparé des sévillans et qu'ils nous transmettent de toute la force de leur mystique, de leur passion, de leur sens de l'évènement, de la tragédie aussi, sans doute. Bellonte, Ramon et moi faisons maintenant partie de ce grand corps qui ondule tout au long du Sierpès, cherchant à voir les statues qui, bientôt, vont quitter leurs églises paroissiales. C'est la Esperanza qui sort la première, puis Jesus Nazareno escorté de sa confrérie étrangement silencieuse puis Jesus du Grand Poder. La foule se presse alors que la déesse des Gitans se dirige vers le pont du Guadalquivir, accompagnée de son Messie.   

  Plus tard, dans la nuit, ce sera le tour du Christ de la Salud et, enfin, le Crucifié de la confrérie du Christ au Calvaire. Puis le char étincelant de la Esperanza franchit le pont Isabel II et la foule est dense et les milliers de têtes sont une marée humaine, et les milliers de cous sont tendus et les yeux grand ouverts pour essayer d'entrevoir un peu de la lumière d'Esperanza, la Reine de la nuit. Nous ne savons pas si Ramon, par delà le temps, a retrouvé la terre de ses ancêtres et ce que nous savons, en tout cas, c'est qu'il a été envahi par le silence, mais ce silence était-il un aveu, la rencontre d'une vérité ou l'expression muette face à l'évènement inattendu ? Sans doute Sarias serait-il incapable, lui-même, de formuler ce qui, intérieurement, l'a habité, l'espace de cette nuit sainte.

 

 

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