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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:48

 

Le temps perdu.

 

 

 café

                                                                        Source : non identifiée. 


                                                            

  Qui est-elle l'Esseulée dont à peine nous devinons la fragile silhouette alors qu'un reflet dans la glace vient nous dire la rareté de l'instant qui passe ? Est-elle en partance vers un horizon dont, encore, elle ne semble guère percevoir qu'une improbable ligne de fuite ? Ou bien est-elle arrivée à son port d'attache dont elle figurera l'invariable et fidèle cariatide ?

  Nous pourrions l'envisager sous les traits d'une pierre d'obsidienne, là tout contre le faux-jour de la banquette, presque absente d'elle-même, déjà inclinée vers une manière d'abolition de tout ce qui pourrait signifier dans la verticalité de la lumière, tout près de la lame tranchante du jour. Simple gemme refermée dans sa gangue d'ennui. Simple mortelle ne vivant qu'à connaître la rigueur de la chair, l'évanescence du souffle, le long flux-reflux du sang dans le corridor étroit de la taverne humaine. Le cachot anthropologique est-il vraiment d'une autre nature que cette espèce d'indistinction dans laquelle sombre toute chose alors que l'attente fait, alentour, ses murmures d'effroi, ses remous de sépulcre, alors que la pieuvre de l'angoisse déploie la cathédrale immense de ses tentacules ? De vrais tuyaux d'orgue qui déversent, sans fin, des sons d'outre-monde dans la spirale violée de la cochlée ?

  Mais nous pourrions aussi bien, l'Esseulée, la décliner sous les traits de la passante en quête d'aventure, juste de rapides amours dans la chambre aux rideaux tirés sur la clameur du jour. Juste une halte. Juste un rapide essoufflement sous les coups de boutoir des nuées blanches qui frappent au carreau alors que l'Amant rencontré, celui que le hasard aura désigné parmi la meute des loups, se dissoudra dans toute cette blancheur, le temps d'une cigarette. Tout dans la cendre. Tout dans le non-retour. Tout dans la violence de l'acte qui, jamais, ne s'effacera du registre étroit du corps, et la mémoire sera loin, bien au-delà de l'énergie primitive, de l'éclair pulsionnel. Dans l'espace du désir, à nouveau, et les orbes bourdonneront, feront leur bruit carnés, leurs remuements ossuaires, leurs stridulations infinies. Car, avec cela, nul n'en a jamais fini. Pas même les morts qui vivent dans le souvenir de ceux auxquels ils ont laissé la lourde et impossible dette de témoigner.

  Mais, peut-être, ne nous laissons-nous abuser qu'à l'aune de notre sens inné du tragique. Que sont ces hypothèses, sinon des signes avant-coureurs d'une finitude annoncée ? Sans doute. Mais ô combien, à chacune de nos respirations, à chacun de nos serments, de nos baisers joue en écho le ténébreux refrain de Thanatos, combien résonne avec férocité à nos âmes sensibles la grande faux moissonneuse de têtes.  Certes, nous nous baissons continuellement. Certes nous évitons, nous esquivons. Certes nous sommes inconscients. C'est pour cela et comme cela que nous existons sur le grand praticable du monde.

  Que l'Esseulée, - c'est toujours et irrémédiablement inscrit dans notre essence humaine - se soit assise sur le lisse du cuir, tout près de la table éclairée par un clair-obscur aussi subtil que celui de Rembrandt, qu'elle ait donc choisi ce lieu, ce temps, afin d'y exister selon quantité d'esquisses lesquelles toujours nous fuiront, cela a si peu d'importance. Ce ne sont, après tout, que de simples événements, des balbutiements de la vie.

  Cependant, dans cette belle image, ce qui parle fort, ce qui témoigne par-dessus tout, c'est cette incroyable force existentielle venue placer le regard dans une insoutenable tension temporelle. Le regard au passé, tellement égaré du présent, si peu accessible au futur, ne fait que poser la question ontologique dont jamais nous ne pouvons nous abstraire, que Leibniz élaborait déjà en son temps, avec une belle acuité. La même, sans doute, qu'écrivait Proust au travers de milliers de pages dans "La Recherche", obsession d'un temps aboli se résumant à la confrontation de l'être et du néant. Jamais nous ne dépassons cette question fondamentale qu'à mieux l'oublier. Pour cette simple raison nous nous essayons à regarder notre image dans le miroir. L'énigme est toujours dans le reflet lui-même. Qui, parfois, reçoit le nom "d'illusion".   

 

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