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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 20:47

 

Le temps immobile des mots.

 

2-copie-3 

 

 "Les mots viennent, sans causes particulières, en monologue intérieur.. Une légère brise tiède, exhalant un bouquet embaumé, fait entrer et sortir les rideaux de la haute fenêtre.. sentiment soudain de retrouver la sève généreuse.. cette capacité à faire de la temporalité quelque chose de rare.. de permanent.. il me faut fabriquer d'autres mondes.. creuser dans les gisements profonds de ma vie sociale.. mais aussi de l'imagination.. laisser doucement les mots venir.. s'écoutant et se dégustant eux-mêmes.. étranges et rares.. inoffensifs."

  

 

 Sur un texte et une image de

Pierre-Henry SANDER.

 

 

 Le jour fait son  emmêlement, sa tresse subtile. Juste une esquisse  s'étoilant dans le devenir.  Les collines, au loin, reposent dans la brume. Il y a si peu de présence et, déjà, les choses s'apprêtent à surgir. Mais la pensée est là qui veille et maintient l'événement dans l'irrésolution. Il faut cette ambiguïté, cette vacuité afin que l'heure reste disponible, celée à son propre destin. L'effraction n'est pas pour encore. Il est toujours trop tôt pour la désocclusion . Et que seraient les mots si l'on ne les retenait dans le silence, si l'on ne les mettait au secret ?Comment les envisager, là, soudain, pris de clarté et ne pouvant s'offrir à quelque méditation ?

  Les mots sont là, on entend déjà leur bruissement d'abeille, la montée de leurs flammes, leurs crépitements. Seulement, ils ont besoin de temps, ils ont besoin de s'accorder au rythme de la création. Qui n'est jamais le rythme du monde. Pas plus que celui des hommes. Les mots sont là, repliés sur leur ombilic et la sève bouillonne qui se prend de fièvre. Car les mots sont inquiets. Car les mots sont pressés. Mais de quelle urgence seraient-ils donc pris qui les précipiterait sur la feuille blanche ? Seraient-ils si esseulés qu'ils veuillent faire partager leur émoi ?

  Nous sommes saisis et nos mains tremblent et nos lèvres balbutient et nos yeux sont hagards. Mais qu'y a-t-il donc qui se profile ? Mais les mots pourraient-ils  disparaître, s'absenter de nous et nous cloîtrer dans un éternel silence ? Mais alors que serait la mort, sinon cette pure gemme désertant nos bouches muettes ? Que serait la maladie, sinon cette paralysie plongeant nos membres dans le profond de la glace ? Que serait la vie, sinon cette éternelle litanie faisant ses boucles  vides ?

  Alors nos yeux désertent la pièce plongée dans la brume blanche. Le chat, sur la fenêtre, semble comme en méditation. Rien ne bouge si ce n'est la vague des rideaux qui fait son efflorescence blanche. Tiens, une odeur de camélias, somptueusement, et sa subtile fragrance. Nos narines s'en émeuvent et déjà le temps floral est passé qui ne reviendra pas. Et cette musique semblant naître à la pointe des herbes, flûtée à souhait et qui nous rappelle les sanglots des violons. Mais serions-nous en automne ? L'air est si pur, diaphane, tellement semblable à la douce irisation du printemps. Et, ces autre trilles, que sont-elles ? On dirait les arpèges d'un clavier bien tempéré. La musique est si douce, teintée de mélancolie, liée harmonieusement au paysage. Et puis cette odeur, si indéfinissable, quelle est-elle ? On dirait celle, sucrée, du levain, ou bien celle d'une friandise, peut-être un caramel ou bien un berlingot. C'est si subtil, les odeurs. Mais, oui, l'odeur c'est simplement celle venue du plus loin du temps, quelque part du côté de Combray, pareille au dépliement de la brioche à peine sortie du four. La Petite Madeleine. Faut-il être distrait !  Et cette lumière pareille à un céladon précieux, nous la connaissons, nous pourrions presque la toucher, nous sentons combien elle est unique, opalescente, à la limite de la plénitude. Il y a du Vermeer, là-dedans, cette si belle clarté diffuse des paysages hollandais.

  Mais nous avons failli nous égarer. Nous nous étions disposés à écrire, là, au contre-jour du ciel, surveillé par notre Sphinx taciturne, tout contre notre chère pile de livres, alors que le plateau de la table luisait doucement, pareillement à un lac gelé, sur lequel, muni de nos patins, nous étions censés faire quelques arabesques. Oui, écrire, c'est cela, quelques arabesques sur le parchemin alors que le temps se fige et que les mots se fixent dans l'âme du papier. Du moins le croyons-nous. C'est une telle solitude. Ecrire et le monde s'évanouit et le monde s'absente. Ce matin, nous le savons, alors que la lumière monte dans le ciel avec son écume blanche, nous n'écrirons pas. Nous rêverons simplement. Les mots étaient là que nous n'avons pas su saisir. Ils sont passés, comme cela, facilement, dans les plis du rideau, faisant leur bruit d'étoupe; ils se sont habillés des pétales du camélia; ils ont habité la caisse du violon, pleuré autour de Verlaine; contemplé avec Bach; recherché le temps avec Proust; glissé dans la lumière avec Vermeer.

  C'est ainsi, les mots, parfois - toujours, dit-on,- sont insaisissables. C'est leur destin que de tournoyer, de voltiger, de parcourir du temps, de traverser l'espace. Ils n'ont jamais de repos, ils viennent de très loin, bien au-delà des hommes; ils vont très loin, bien au-delà de nos yeux éteints. C'est leur nature. Un instant, nous avons feint de croire que nous pourrions les épingler sur les pages glacées auxquelles nous les destinions, comme l'entomologiste épingle les scarabées sur la feuille de liège. Ils ont fait semblant, juste le temps de nous faire plaisir, afin de ne pas nous décevoir. C'est fragile un Ecrivain, et cela, ils le savent. Les Ecrivains qui courent après avec leurs grands filets à papillons, comme des enfants espiègles, primesautiers et un peu fous. Parfois quelques papillons, une uranie phosphorescente, un argus bleu, un chiffre pointillé, un sphinx, et alors, quelle fête. C'est si beau, un papillon ! Alors, ça se met à briller dans les yeux de l'Ecrivain. Il y  même des petites gouttes brillantes, pareilles à des larmes. C'est si éphémère un papillon ! Cela dure si peu. C'est pour cela sans doute  que les Ecrivains sont de grands enfants. Ils ne vivent que d'illusions. Parfois, même, on ne les voit nullement attablés à leur table de travail et leur siège est vide. Il paraît qu'ils se prennent parfois pour des mots et passent des heures à voltiger autour de la clarté d'une lampe ou bien derrière une vitre en regardant le ciel. Enfin, c'est ce que l'on dit…

 

    

 

 

 

 

 

 

 

     

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