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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 10:09

 

Le soir est un abîme.

 

lseua 

(Sur une proposition textuelle de

Pierre-Henry Sander).

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte de Pierre-Henry Sander avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 

Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

  

  "Le soir est d’une brutale froidure après la tiédeur surprenante des derniers jours.. les arbres sont maintenant maigres et dénués de feuilles.. le brun des labours disparaît derrière une brume immatérielle dans l’extase d’une lune montante… la nuit est tombée, mais cette belle journée a laissé un parfum de terre émue… un effroi me vient dans cette durée morte qui tient de la fragilité des choses.. du mystère destinal et la crainte d’y être englouti…"

             

 

                                                       Pierre-Henry Sander.

 

 

  "Le soir est d’une brutale froidure après la tiédeur surprenante des derniers jours..et déjà s'annonce l'hiver et ses rigueurs définitives. Comme s'il ne devait rien avoir après que les frimas seront passés. Cette fin d'automne si belle et mon âme sublimée, portée au seuil d'un ravissement. De la fenêtre du Manoir, il est si doux de se livrer à l'unique contemplation des choses, d'oublier les agitations du monde jusqu'à se perdre soi-même. Peut-être le rêve d'un Saint ou bien d'un Philosophe détaché des habituelles contingences. Le pur désir d'un absolu, le corps où ne reposerait l'esprit qu'à être fécondé, la pensée occupée d'elle-même dans une manière d'ivresse. Les couleurs étaient si belles il y a peu, un mélange savant de teintes d'eau, d'argile et de rouille avec, en contrepoint, des touches plus sombres inclinant vers le bitume, l'étain sourd, le plomb. Contemplant la plaine labourable, ses sillons réguliers, son moutonnement pareil à la dune, combien il m'était doux d'évoquer ces si belles pages de "La Mare au diable", son allure biblique, sa pureté panthéiste - la Nature en son essence, partout perceptible, partout ouverte à l'immédiate donation -, et c'était une fusion dans la glaise même, dans sa touffeur rassurante, son accueil anticipant l'inévitable finitude.

  Sans doute sera-t-on surpris, lisant ma prose, de ma constante disposition à la faille par laquelle accéder au définitif retrait de celui que je suis. Mais sommes-nous autre chose que d'illusoires spectres hantant la face éclairée de l'astre métaphysique ? Je vous le demande. Est-on adoubés à ce réel qui fuit entre nos doigts à seulement nous en éloigner alors que nous feignons d'exister ? Ô combien toute cette comédie serait lassante si n'existait cette harmonie du paysage où, toujours, nous ressourcer, retrouver nos frêles racines et les assurer d'un sol où puiser la poésie. Mais voilà, notre rêve est de brume, nos espoirs une buée se dissolvant sous les meutes de l'air. Ces jours lumineux que je croyais éternels, voici qu'ils s'enfuient avec des allures de coupables…

.. les arbres sont maintenant maigres et dénués de feuilles.., ils ne sont plus que d'imperceptibles élévations se fondant dans le mirage du crépuscule. J'ai dû écarter les rideaux car les minces ossatures des bouleaux, mêlées aux dentelles,  finissaient par devenir imperceptibles. C'est tout de même étrange ces phénomènes qui se dissipent comme déjà pris dans les plis de la nuit. Je préfère les faibles lueurs de l'aube, les prémices du jour à venir, le déchirement des voiles sur la lumière qui, bientôt, féconderont tout, feront leurs mille rebondissements aux angles des marches, sur la crête des vagues, sur le lac s'allumant pareillement à un miroir. Les arbres, ces géants débonnaires, sont beaux, envahis de plénitude lorsque, dans l'éther alangui, ils poussent leurs branches  aux lourdes feuillaisons jusqu'à la cime du ciel.

  Mais aujourd'hui, ils n'agitent plus dans les marécages de l'hiver que leurs effigies ossuaires. Comme une vérité qui voudrait s'annoncer après le déchaînement de l'été, ses vagues de chaleur lénifiante. L'été dévie la raison, la recouvre de ses nappes lourdes; l'hiver ou ce qui en tient lieu, alors que déjà s'annonce la bise, avive la conscience, plante dans la chair l'éperon de la connaissance. Il n'y a plus de ruse faisant ses éternels ajours dans la toile du réel, plus d'espace ouvert à l'esquive, seulement l'aridité des heures et notre empressement à nous y blottir, comme si le temps pouvait panser les plaies qui, bientôt, ne tarderont guère à s'ouvrir. Mais je me surprends toujours à agiter ces idées lentes, lestées de plomb dès que le jour décroit. Pourtant le crépuscule ménage un instant où encore installer le rêve avant que la sombre mélancolie ne vienne tout dissoudre dans la cendre, l'impalpable incompréhension.   

  Au travers de la croisée me parviennent, dans une impression de photographie ancienne cernée de tons sépias, les images d'une bucolique nature,… le brun des labours disparaît derrière une brume immatérielle dans l’extase d’une lune montante…et je sais combien le sentiment qui m'étreint est précieux, livrant dans un même empan de la vision, le phénomène au seuil du  sacré et la chute qui, toujours, en est l'inévitable contrepoint. Cette même Lune que je me plaisais à observer, enfant, derrière les volets à demi-ouverts sur le ciel profond avec les bogues des étoiles lançant dans l'espace leurs infinités d'aiguilles. Je revois mon Aïeule, fichu noir entourant ses cheveux chenus, me montrant du bout de son index le bonhomme jetant son fagot au feu dans les perditions de l'astre blanc. Souvent, cette image a hanté ma mémoire et lorsque, autour de l'âtre de la grande cheminée, la famille se réunissait dans le crépitement des braises, je ne poursuivais que de vagues pensées "lunaires" qui, encore à ce jour, m'étreignent de leurs lianes froides et lointaines.

  C'est là le sort notre condition humaine que d'être conduits à notre destin par ce qui, toujours, nous dépasse et que nous croyons pouvoir saisir alors que nos mains sont continuellement vides, griffant l'espace de leurs gestes désordonnés. L'idée du rien surgit peut-être à l'improviste de la contemplation des étoiles dont l'infinie clarté n'est jamais de la nature des sentiments que nous entretenons à leur endroit, lesquels ne sont que des dialogues refermés sur eux-mêmes. Etrange théâtre d'ombres animant des esquisses métaphysiques, les labours, la brume, la lueur glauque d'insaisissables planètes et les tréteaux sont infiniment dressés, et les coulisses crépitent de chuchotements indistincts et le brigadier ne tardera guère à frapper le bois des coups sourds et pulsionnels d'une pesante nostalgie. Mouvements lents du poulpe dans les eaux abyssales, agitations tentaculaires, repliements et extensions auxquelles nous ne pourrions nous soustraire qu'à la mesure de notre soudain réveil, mais par nature, nous sommes des personnages tirant de leur éternel sommeil bien plus de satisfactions que ne nous en donnerait notre position d'hommes debout.

  Mais ce "nous" que j'utilise est sans doute bien abusif et il me faudrait consentir à affirmer ma singularité, à m'exposer comme celui qui vit dans la crainte de la ténèbre si proche alors que nombre de mes semblables paraissent trouver dans la densité de son obscurité des raisons d'espérer et de tracer leur chemin.

… La nuit est tombée, mais cette belle journée a laissé un parfum de terre émue…Maintenant l'imposante silhouette du Manoir se dilue dans l'encre du soir. Je n'ai pas allumé les bougies, préférant à leur lueur vacillante, la certitude des plis d'ombre qui, partout, étendent leur règne. Dans la bibliothèque ne luisent plus que les nervures de cuir des gros ouvrages, les degrés de l'échelle pour accéder à ceux des livres qui montent à l'assaut du plafond, la sourde table de chêne poli, le rythme des poutres dont on ne peut plus percevoir qu'elles sont armoriées. Par la fenêtre restée ouverte sur les nuées de suie me parvient une odeur âcre de feuilles et de limon. Sur les mottes brillant faiblement à la manière de cuivres anciens, je crois deviner encore les effluves subtils de cette journée, manière de presqu'île heureuse avancée dans les eaux hivernales. Il y a comme un reste de joie, un genre de musique alanguie montant de la glèbe, des sons étouffés semblables à ceux d'une sombre poésie qui se lirait à mi-voix, quelque part bien au-delà du vallon, des bosquets, de la carrière de pierres qui clôt le domaine aux curieux.  

  Oui, c'est bien cela, " un parfum de terre émue", une fragrance venue du milieu même des choses, de la densité de la matière, une odeur faite de la poussière du temps, poncée à la lumière des émotions, doucement alanguie, comme une résurgence de quelque souvenir. Mais comment cerner un parfum dont le caractère est, surtout, d'être volatile, impalpable ?

  "… Un effroi me vient dans cette durée morte qui tient de la fragilité des choses…, de ce temps sans contenu, de cette outre vide sur laquelle s'ouvre la fin du jour. Comment survivre à tant de doucereuse beauté, comment enjamber la longue nuit alors que mes pieds sont devenus de cristal, que mes membres ont la consistance du papier, que mon âme n'est plus que le reposoir de toutes les tragédies de la terre. La terre est là, devant moi, j'en devine les flancs rebondis, les entrailles vivantes que l'araire a déchirées de sa lame profonde. Est-ce là l'image d'un meurtre continuel que commettrait l'homme afin de pouvoir assurer sa survie ? La terre entaillée, lacérée, commise à subir la violence, la folie des hommes. Mais, s'est-on suffisamment aperçus que la terre est notre Mère, notre génitrice, l'abri par lequel nous sommes au monde ? Il y a tant d'égarements, de chemins qui ne mènent nulle part. Pas même dans la clairière salvatrice que les arbres ont envahi de leurs troncs pressés.

  Mais quel est donc cet enserrement que je sens fondre sur  ma poitrine, mais qui sont ces lianes qui font à mon corps un lit de ligatures serrées, mais qui donc emplit ma bouche de terre alors que ma respiration n'est plus qu'un sifflement sinistre ? L'effroi m'a donc envahi de son haleine mauvaise, la peur s'est invaginée au profond de mes viscères, je la sens comme un nœud de reptiles annelés, l'angoisse a bloqué ma carotide, je suffoque, je halète, je ne vis plus que par saccades, par intermittences, en pointillés et la vie n'est plus que ce faible lumignon en train de vaciller, combien de temps encore de cet horrible piétinement, de ce suspens, de cette invasion par l'étrange de ce qui n'est plus moi mais déjà l'autre que moi en partance pour l'espace sans espace, le temps privé de temps. Depuis toujours, je la savais cette fatale irruption dans mon enceinte de peau de ce néant tellement abstrait qu'on finit par ne même plus le redouter, par le croire inexistant.

  Depuis l'aube de mon existence je la savais cette brutale survenue "du mystère destinal et la crainte d’y être englouti…", et me voilà déjà hors de moi, plus loin que la lisière de mon corps, la courbure de mon esprit, la plénitude de mon âme. Le Manoir, je l'aperçois, pareil à l'infiniment petit, recroquevillé sur sa butte de terre; le lac est une flaque d'eau cernée d'ombres, les champs de minuscules carrés qu'entourent le moutonnement étonné des arbres maintenant dépouillés de leurs feuilles. Par la croisée j'entrevois les gros volumes de cuir qui font le gros dos parmi les vagues de parchemin. Dans la cheminée volètent, tels de mystérieux papillons, quelques nuées de cendre. Mais quelle est cette faible lueur, à peine plus que l'éclat du lampyre dans les savanes d'herbe, cette étincelle si peu sûre d'elle-même ? Mais ne serait-ce pas mon âme qui ferait l'école buissonnière ? Elle est tellement habituée aux douceurs de la terre, aux complaintes de l'argile, aux caresses du limon. Sans doute est-elle effrayée à la seule idée de se confronter à l'immensité de l'éther, à la démesure de ce qui tutoie les étoiles, à l'éclat laiteux de la Lune ? Voyez-vous, c'est toujours comme cela. Quand le corps s'absente, l'âme est orpheline. Quand l'âme s'absente, le corps est perdu. Mais qui donc créera à nouveau mon unité perdue ? Je vous le demande. Il fait si froid, ici au fin fond de l'univers, parmi les milliers d'yeux des étoiles et la giration infinie des planètes ! 

 

 

 

 

 

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