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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 08:34

 

Le rouge et le noir.

 

lreln.JPG 

 Nadège Costa Photographe.

 

  Nous apprêtant à lire cette image, nous marquons un instant d'arrêt afin que le temps se dispose à dévoiler des nervures de sens que nous intuitionnons. Si cette forme nous interpelle, c'est qu'elle contient, pour nous, une matière dans laquelle puiser quelque affinité. Jamais de choix au hasard qui résulterait d'une volonté se situant à l'extérieur de nous. Dans notre relation au monde, c'est toujours depuis notre intérieur que nous projetons vers les choses, humaines ou bien simplement matérielles, la courbure de nos sensations. Tel calice de fleur qui nous enchante en laissera bien d'autres indifférents. Notre subjectivité est ainsi faite qu'elle ne cède en rien sa singularité afin que d'autres que nous puissent en faire leur mode de lecture. Nous lisons l'univers avec le cercle de nos yeux,  le lisse de nos paumes, les conques de nos oreilles ouvertes au bruissement particulier dont notre mémoire a gardé la subtile empreinte. Pour cette raison, lorsque par exemple nous regardons une photographie, il en va bien sûr de l'Artiste qui l'a mise en scène, de nous-mêmes qui l'accueillons et, surtout, de la synthèse de deux regards dont l'œuvre est la sublime résultante. Là, au croisement des consciences, s'installe un colloque singulier mettant en présence deux perceptions convergentes d'un même univers. L'osmose est ce principe qui recueille en un lieu unique des expériences sans doute divergentes, mais nécessairement confluentes dès l'instant où l'image révèle son rayonnement.

  Ce qui vient, ici, de recevoir le prédicat "d'osmose", aurait pu aussi bien se satisfaire de celui "d'amour"d'amour platonique, s'entend, où le Beau est la finalité à atteindre. Ainsi l'objet visé, ce qui se donne à voir sur la surface glacée du papier, s'installe comme l'espace de deux désirs complémentaires : celui de l'Artiste nous conviant en son intimité; celui que nous manifestons à l'égard de la proposition esthétique, et que nous plaçons au centre même de notre intérêt. Ici, à l'évidence, il est question de corps, mais de corps se donnant dans la réserve, juste à la limite de l'effraction qui le précipiterait dans une difficile contingence. Le visage, dissimulé par le cadre de l'image dit la donation dans la pudeur. La chair d'ivoire, dont on devine la soie, demeure dans une manière de demi-présence comme pour mieux dire le possible recouvrement, l'esquive à jamais possible, le retrait parlant toujours plus le langage de l'art que l'exposition qui appellerait l'idée peccamineuse et deviendrait simple allégorie religieuse et morale. Si "la pomme" existe, elle n'apparaît que dans l'esquisse, le sous-entendu, le filigrane de l'image. Le repliement du bras soutenant la vêture joue dans le même sens d'une parution sur le point de s'absenter. La partie inférieure du corps n'est qu'un genre de halo indistinct, d'évanescence, de refuge dans la densité de quelque mystérieux albâtre.

  Cette Jeune Femme, aussi bien, pourrait s'effacer de la scène de l'exister, être remplacée par son double de plâtre ou bien de pierre, devenir sculpture marmoréenne et nous n'en serions nullement affectés. Une manière de posture hiératique oblitérant sa propre matérialité à mesure que nous en prenons acte, ou bien "possession". Ce qui revient au même, puisque nous perdant en elle, dans sa contemplation nous devenons son objet. Retournement en chiasme de la situation esthétique où le Voyeur devient Celui-qui-est-VuLe Possédant-Possédé. Car, si cette image gravite en notre centre avec sa charge d'émotion, c'est seulement à l'aune d'une volonté de l'Artiste de nous toucher au plein de notre ressenti, donc de migrer dans notre chair, là où seulement l'œuvre trouve sa niche ontologique. Tant que cette effraction charnelle n'est pas réalisée, l'objet de la représentation demeure un satellite faisant ses révolutions autour de notre conscience. Attendant d'y être accueilli. C'est en ce sens que nous pouvons dire que l'œuvre est lieu de co-appartenance : la chair créatrice se fondant dans la chair réceptrice. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci, mettant en présence une intention donatrice et ce qui, nécessairement, doit jouer en miroir afin que la réception de l'œuvre puisse trouver son site.

  Mais revenons au début de cette thèse qui fait des deux Protagonistes de l'image des Passants marchant de concert.  Il convient d'abord de théoriser quelques perspectives, du point de vue du Regardant. Quelles sont donc les motivations qui ont arrêté son choix sur cette image ? Sans doute les couleurs ont-elles joué un rôle. Leur juste économie; ensuite leur affrontement, n'est sans doute pas étranger à une perception singulière du contenu. La collision est belle qui fait se rencontrer dans l'étroitesse voulue du cadre, la densité compacte du Noir, alors que le Blanc affirme sa joute neigeuse, son inclination à se relier à sa symbolique originelle. La chair est là, dans sa troublante écume, si près d'un fondement qu'elle pourrait aussi bien s'absenter à tout moment. Le Noir l'assiège comme pour dire sa prétention à ne résoudre la présente polémique qu'à l'ombre ténébreuse de la finitude.

  La tension exacerbée par la dialectique de ces deux valeurs extrêmes plonge le Voyant au cœur d'une condition tragique. La sienne, celle de l'Artiste ensuite, dont le parti pris était celui de ce violent affrontement. On ne peut y échapper qu'à renoncer à sa propre lucidité. Or l'art ne saurait permettre ce genre de dérobade. Nous sentons bien qu'il y a danger, qu'il est inscrit dans cette étrange partition que jouent, chacun pour leur part, les deux opposés de la gamme chromatique. Etrange balancement de l'aube blanche au crépuscule déjà pris de nuit. Blanc-Noir-Blanc-Noir, comme pour dire le rythme immémorial du nycthémère par lequel nous apparaît, toujours, notre temporalité humaine. Mais temporalité finie aussitôt que commencée. C'est cette certitude-là qui court tout au long de l'image; cette mesure de l'instant s'abolissant dans la prochaine mesure de l'instant. Si nous nous sommes arrêtés aussi longtemps devant l'icône, c'est pour mieux prolonger ce temps dont nous sentons bien qu'il nous tisse de ses nappes de fils existentiels. Nous en percevons l'éternel mouvement à défaut de pouvoir y imprimer notre volonté.

  Cependant nous n'éprouvons aucune tristesse, nulle mélancolie. Pourrait-on faire le reproche au temps de nous habiter comme notre ombre ? De nous conduire au-devant de notre destin avec l'assurance que ce dernier est irrémédiablement scellé ? Le temps succède au temps comme l'évidence qu'il est, dont nous faisons notre habiter quotidien. Parfois, dans sa trame illisible parce qu'attachée à nos pas, s'illumine la flamme atténuée d'un Rouge, la couleur du désir, de la vie, que vient renforcer l'éclair rubescent des lèvres. Il n'est placé là, tout au bord de l'image, qu'à la manière d'un ravissement proférant sa parole entre les rives du Blanc originel, du Noir clôturant. Ainsi tout langage est-il cette étincelle lancée contre les servitudes existentielles. Brillant le temps que la mutité des choses le reprenne en son sein. Rouge Noir : la Passion contre l'Absence. Notre contemplation en était la quintessence. De cela il nous faut faire une certitude !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

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