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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 08:53

 

Le peintre et son modèle 

A partir d'un texte d'Eléa Mannel :

Le photographe improvisé. 

 

  

Source : Eléa Mannel.    

   

 Il la regarde en souriant, ce sourire déguisé qui donne de l’amabilité ou de la sagesse aux pensées qui sont les siennes. Il ne la quitte pas des yeux et elle finit par s’accommoder du regard et du sourire, en rougissant. Elle demande enfin ce qui lui prend, de cesser l’insistance d’un regard et les sous-entendus d’un sourire mais il ne dit pas un mot. Pas un cillement, ni même une inflexion de son sourireSes yeux continuent effrontément de se promener sur son corps à elle et il semble vouloir la rhabiller en tricotant ou en tissant sur la moindre partie de son corps, un linge fait du désir qui doit être le sien. Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer. Elle remonte la fine bretelle de son déshabillé que le geste a fait glisser sur son bras et elle ne peut s’empêcher de sourire car elle est certaine qu’il doit la regarder faire et que ce geste si anodin, répondant juste à un besoin irréfléchi, il doit le magnifier. Sa main a juste le temps de se reposer sur son genou que déjà la chaleur d’un baiser sur son épaule dénudée et la bretelle qu’il vient de laisser glisser à nouveau, négligemment retombée au même endroit que précédemment. Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente. Le tableau avait changé et avait-il voulu réparer l’injustice d’un portrait qu’il semblait apprécier comme il était. Alors, effrontément à son tour, elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer.

  Elle allonge le bras et attrape son peignoir en satin foncé où elle glisse ses bras pour se rhabiller mais une interjection vient l’arrêter. Elle doit laisser là, le peignoir, en vague de plis autour d’elle comme si elle s’était élevée de flots reposés, qui avaient encore la couleur de la nuit qu’ils venaient de partager. Elle a bien cet esprit de contrariété qui lui commanderait de ne pas l’écouter, de braver le caprice d’un tisserand, d’un peintre ou que sait-elle mais tout cela l’amuse, en vérité. Elle sent les remous du matelas quand il se lève et fait le tour du lit pour venir s’asseoir en face d’elle, sur le parquet glacé. A bonne distance, il la dévisage encore et son regard descend doucement du cou en passant par les courbures de la taille jusqu’à ses jambes qu’elle a oublié de resserrer. Elle sourit et remonte lentement son genou sur le matelas, dissimulant la féminité qui est la sienne et ramène sur elle la houle de satin. Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours.

     — Ne bouge pas !

Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine, révélant sa musculature d’homme qu’elle avait oublié de remarquer. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché. 

 

 

Commentaire :

 

  Nuit d'amour. Nuit-Minotaure où l'on se laisse aller à la violence du désir, où le corps exulte, où la chair, travaillée de l'intérieur, s'embrase. Volupté, vertige, annulation de soi jusqu'à l'évanouissement, la perte. Plus rien ne compte, parmi les plis denses de l'ombre, que ce corps à corps, cette rutilance de l'instinct, cette sauvagerie. Galop, bruit des sabots raclant le sol de poussière, écume surgissant des naseaux, robe noire luisant sous les assauts crépusculaires, turgescence anatomique alors que les vagues de la passion, une à une, s'écrasent violemment sur la cimaise du lit. Alors on n'est plus que son sexe, que cette boule ignée, ce repli sur soi du cerveau archaïque, limbique et reptilien arrimé à la pure animalité.  On est pris dans les mailles inextricables de l'événement, on n'a plus le recul nécessaire à la vision élargie, à l'exercice du libre arbitre, à la pensée qui s'érigerait en promontoire. Tout dans l'indistinction, l'immédiateté, la matérialité compacte. 

  Mais la nuit ne dure jamais au-delà de cet enchantement dont on ressort fourbus, à la limite de l'inconscience, comme situés sur l'éperon angulaire du rêve. Bientôt l'aube grise fait ses atermoiements alors que s'annonce l'aurore et sa lumière argentée. La chambre bascule soudain dans une autre dimension. Les vagues s'effondrent sur les lames claires du plancher, la quadrature du lit s'illumine, les objets, émergeant doucement de l'ombre, se revêtent à nouveau de leurs prédicats familiers, les formes se métamorphosent. La Nuit-Minotaure devient Jour-Licorne, le noir cède devant l'insistance de la blancheur, les mouvements s'harmonisent, les assauts du corps deviennent de simples caresses, de doux attouchements, parfois même des regards lissés d'une pure grâce. Le limbique a rétrocédé, laissant la place aux surfaces policées du néocortex, à la pointe avancée de la conscience, à l'éclairement de la lucidité. Les amants dérivent sur des eaux calmes, le langage s'apprête à faire son apparition, le cercle des yeux est entièrement occupé à prendre acte de l'altérité, de sa merveilleuse épiphanie, de sa présence sans laquelle il n'y aurait ni ouverture d'un monde, ni déploiement du sens. 

  Donc, les Amants sortent tout juste de cette nuit féconde, encore ivres des rives dionysiaques sur lesquelles, il y a peu encore, ils flottaient pareils à une écume, à un flux sans fin, semblables  à des enfants émerveillés devant le cadeau qui, soudain, comble leurs mains étonnées. Cependant tout n'est pas si évident, puéril, primesautier. La nuit porte toujours, en quelque coin secret, des sortilèges dont on ne s'exile jamais avec aisance, comme s'il s'était agi d'un simple détail. Sourires et regards alternent, comme dans une chorégraphie. Sourires et regards qui ne tiennent pas nécessairement le même langage.

  L'Amant n'est pas ce simple Don Juan à la recherche d'une nouvelle conquête. Il n'est pas uniquement libertin, il porte en lui, encore, comme une épine se loge dans la plante du pied, la marque insigne du Minotaure. La fougue, l'impétuosité, l'instinct de domination le parcourent, fouettent son sang, drainent sa lymphe, dilatent ses humeurs. Il est la turgescence même, la divine explosion, le battement de la vie jusqu'en ses plis les plus intimes.

  L'Amante, elle, par opposition à cette tempête contenue à grand peine, fait figure d'une eau calme, disponible, attendant la douce effusion, l'attention, une manière de recueillement propice à faire naître le sentiment, à dévoiler une esthétique, à ouvrir l'instant sur une pure présence, celle, par exemple, du tableau, de l'esquisse, de l'estompe.

  C'est ainsi, les choses ne sont jamais égales, ni dans la nature des individus, ni dans leurs comportements, ni dans le ressenti relatif au vécu. L'Amant est, par essence, cette continuelle disposition aux jeux d'Eros, cette permanente brèche par où s'engouffre toute volupté disponible, tout désir en voie de s'accomplir. L'Amante, elle, est la conque attentive au déploiement de la vie, la condition même de son efflorescence, le lieu où le désir prend corps avant de croître dans l'espace libre du jeu existentiel. Il y a donc conflit, il y a donc un moment décisif par lequel les choses s'articulent afin de signifier. Souvent, l'accord réunit les amants dans un même projet, un même acte, une même résolution d'abolir les tensions internes. Mais, avant cela, se déroulent les figures de la séduction, s'irisent les mille facettes de la complexité humaine.

  Ici, pour le texte qui nous occupe, l'Amant-Minotaure use et abuse de son regard, pareillement à l'usage d'une arme ou bien au recours à la fascination et nous pensons au cobra tenant sa proie sous sa vue incandescente. Le mot "regard" ou ses équivalents sémantiques bénéficie, dans ce court extrait, de onze occurrences, autrement dit, l'acte de la vision se métamorphose en impératif, soumission, volonté de domination. Le regard comme moyen coercitif, comme imposition, fourches caudines sous lesquelles passer afin que quelque chose advienne de l'ordre du devenir :

"Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente."

"Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours."

  Et, en contrepoint  de cette volonté farouche de l'Amant-Minotaure, joue le sourire de l'Amante-Licorne, ses gestes de douce défense - "Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer." -, - "…elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer." - et, déjà, son consentement à s'inscrire dans le projet qui lui restituera sa liberté après qu'elle aura accédé à la demande de celui  dont le destin semble lié de près à son sort.

  Alors, au moment où, logiquement, la fiction devait trouver son épilogue, surgit celui que l'on n'attendait plus, à savoir le langage, de la façon la plus surprenante qui soit :     

 "— Ne bouge pas !"

  "Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine  […]. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché." 

  La chute est aussi brutale qu'inattendue; elle est une triple libération : de celle à qui elles est destinée;  de celui qui la profère, lequel reprend subitement une liberté à laquelle il semblait avoir renoncé afin de s'accorder pleinement à sa "nature"; enfin du lecteur tenu en haleine, sur le point d'assister à la "scène primitive". En réalité, on est amené à se demander si la dramaturgie qui avait été installée, mettant en présence la brutalité de l'Amant-Minotaure face à la fragilité de l'Amante-Licorne, n'était pas simplement la mise en scène, d'une façon subliminale, d'une autre perspective en apparence bien éloignée d'une danse nuptiale, à savoir la haute stature de L'Artiste imposant à son Modèle la pose esthétique à adopter avant que l'art ne transcende la simple réalité. Toute photographie, toute œuvre aboutie ne peut s'exonérer d'une telle exigence. Picasso lui-même ne nous contredirait certainement pas, lui, l'Artiste métamorphosé en Minotaure à la grâce de son seul génie, pas plus que ses Muses qui, sous la "férule" du Maître gagnaient ainsi les cimaises des musées en même temps qu'elles s'inscrivaient, de la plus belle manière qui fût, dans la merveilleuse histoire de l'art.

 

 

 

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