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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 08:34

 

Le paon ocellé.

 

LE CHERCHEUR D'OR

                                                                                         Photographie : Thierry Chiès.

 

Petite incise mythologique : 

 

  "Argos avait reçu l'épithète de Panoptès (Πανόπτης / Panóptês« celui qui voit tout »car il avait cent yeux, répartis sur toute la tête, ou même sur tout le corps selon certains auteurs. Il y en a en permanence cinquante qui dorment et cinquante qui veillent, de sorte qu'il est impossible de tromper sa vigilance."   (Source : Wikipédia) -

 

 

  Longtemps Argos avait marché dans le dédale des rues, un peu au hasard, dans un genre d'ivresse. La ville, il ne la connaissait pas, il la découvrait comme un naufragé fait l'inventaire de son île : en aveugle, à tâtons, conduisant son corps parmi les débris, les failles, les excroissances du sol. Tout, ici, semblait avoir été affecté d'une étrange aptitude à se développer irrationnellement, bizarrerie à la limite de quelque folie. Les rues s'emboîtaient avec fureur, les trottoirs suivaient de curieuses lignes  déclives, saillies de ciment aux angles vifs, manières de diaclases menaçant, à chaque pas, de l'engloutir. Il sautait de bloc en bloc, évitant les failles du bitume, les longues lézardes parcourant l'échine de saurien de ces faubourgs aux teintes plombées, granitiques, pareilles aux convulsions d'une géologie primaire. Partout la lave fusait en longues giclures, les solfatares faisaient leurs bruits de bondes suceuses, les lapilli parcouraient l'air de leurs éjections  noires.

  Constamment, il fallait être aux aguets, anticiper la chute, le surgissement, le tranchant de la guillotine. Sauter, éviter, esquiver, être hors de soi, là était la seule manière de progresser, de ne pas succomber aux atteintes mortifères. Et les bruits, comment les éviter, alors que les mains soudées aux tympans vibraient à l'unisson de ce mortel sabbat ? Et les regards, pouvait-on seulement les faire ricocher à l'extérieur de sa chair l'espace d'une seconde ? C'était cela le pire, l'insistance des yeux à forer votre peau, à se frayer la voie parmi le réseau carmin de votre sang, à se souder à votre lymphe, à s'immiscer dans le plus menu cartilage de vos os malmenés, menaçant, à chaque instant, de les faire voler en éclats. Argos savait cette exigence d'une vigilance sans faille, cette nécessité d'une conscience aiguisée comme le pieu afin de ne pas périr sous les bombes urticantes de la démesure mondaine. Mais qu'avait-il donc fait qu'on veuille le crucifier, ainsi, dans le tumulte du jour ?  De quoi s'était-il rendu coupable qui justifiât une telle exclusion de tout ce qui, d'ordinaire, ne s'illustrait qu'à l'aune d'une heureuse logique, du cours harmonieux du temps ?

  Aucune question ne suffisait à combler l'abîme dans lequel Argos, à mesure de sa progression chaotique, semblait s'enliser, sa proche disparition n'étant qu'affaire de durée infime, celle d'un battement de cils, de la chute d'une goutte d'eau. Les regards : c'étaient les choses mêmes. Les vitres le regardaient de leurs dards aigus, les portes battant dans le vent ouvraient grand leurs orbites d'ombre, les plaques d'égouts se soulevaient et leurs yeux coulaient le long des caniveaux avec leur consistance de tentacules, les heurtoirs accrochés aux pans de bois s'agitaient en cadence, comme pris d'un violent strabisme, les balustres de pierre marchaient en rangs serrés, gonflant leurs flancs de leurs sourdes mydriases, les serrures, vrilles profondes, faisaient luire le grain acéré de leurs pupilles de jais.

  Nulle part il n'y avait de refuge possible. Les regards sourdaient à l'improviste, se laissant glisser des rambardes, se hissant aux soupiraux, descendant du fût de zinc des cheminées, surgissant des ferrures des volets. Les regards, tels des poulpes, s'enroulaient autour des chevilles, lançaient leurs langues visqueuses à l'assaut des mollets, dépliaient leurs lianes mauves qui enserraient le bassin, oppressaient le torse, prenaient la gorge en étau, s'invaginaient dans l'antre de la bouche, ressortaient par l'étroit boyau des narines et finissaient leur course diabolique, quelque part, loin au-dessus des soucis d'Argos, manière de démesure ourlée de totale incompréhension.

  Multiples visions accrochées à son anatomie stupéfaite, déliquescente, Argos dépassa les terrains vagues d'une friche industrielle. Des bâtisses à demi détruites dressaient dans le ciel d'étoupe leurs piètres moellons de pierres moisies. On arrivait comme au bord ultime du monde, dans un genre de non-lieu où l'effigie humaine n'avait plus cours, seulement une symphonie faisant vibrer sa mince désolation, racines émergeant du sol gangréné comme elles l'auraient fait au-dessus des eaux d'une mangrove crépusculaire. Puis un chemin s'élevait lentement au milieu d'un paysage volcanique, long cône couvert de cendres et de scories. Il n'y avait plus maintenant ni maisons, ni végétations, ni objets, seulement une immense désolation lançant vers le ciel sa plainte de pierre ponce, son cri de métal usé.

  C'était étrange, soudain, cette sensation de liberté, d'allègement, de flottement de graminées sous des poussées alizées. Tout paraissait se dissoudre dans l'eau lissée du ciel, sous l'écume légère des nuages. La courbure de l'éther était immense, la clarté habitait toute chose et c'était comme la levée d'une aube nouvelle. Autour du corps d'Argos, subitement, les mailles serrées se défirent, les liens glissèrent, les chaînes de l'aliénation perdirent leur lourdeur d'airain, leurs sombres glaçures de cryptes. C'était un chant qui gagnait l'espace, un bruissement d'étoiles, une translation de toute chose vers un but qui paraissait infini. Les regards urticants avaient replié leurs rayons aigus, et, maintenant il ne restait plus que ce souvenir de cette vision inquisitrice, invasive qui avait fait ses remous mauvais.

  Bientôt Argos arriva au sommet du volcan. Les flux de lave et de cendre allaient et venaient le long de la crête assouplie. Du haut de la colline grise la vue était immense, le regard portait au loin, bien au-delà de ce que toute conscience pouvait contenir de significations latentes. C'était simplement beau. Argos était habité d'une étrange plénitude. Sa vision se fragmentait en milliers de perspectives qui ricochaient sur la scène du monde. Il voyait la caravane des vagues bleues ourlées d'écume, il voyait le chapelet des îles couleur d'obsidienne plonger sous la ligne de brume, les voiles de poussière rouge poussés par l'harmattan, le moutonnement des dunes avec le balancement des palmiers aux têtes échevelées, les huttes de terre brune près des oueds aux pierres blanches; il voyait les caravanes de sel, loin, du côté de Taoudénit, les théières bleues d'où coulait, en un mince filet, le thé pareil au safran, les mains des femmes décorées au henné, les acacias dressés dans le ciel brûlant, il voyait l'eau claire bruisser  le long des acéquias remplis de bulles, les puits à balancier avec leur outre de cuir bouilli ruisselant de gouttes; il voyait tout, jusqu'à la courbure des étoiles, jusqu'à l'immense floraison humaine qui, partout, faisait son hymne à ce qui se montrait, dévoilait ses nervures, arborait ses coutures, délivrait le plus mince de ses sillons. Comme une gravure creusée dans le cuivre laisse deviner l'acide qui l'a longuement travaillée avant que ne surgisse l'œuvre, l'effusion de l'invisible sur la peau granuleuse du visible.  

  Peu à peu, le corps d'Argos, pareil aux ailes du Paon de jour, se couvrait de milliers d'ocelles brillants, de centaines d'yeux où se diffractaient, à l'infini, les facettes vives du déploiement, la polysémie aux ressources toujours renouvelées  de tout ce qui s'offrait avec prodigalité, partout où une conscience était là pour accueillir, faire sens, porter à l'incandescence ce qui pouvait l'être.  Tout ruisselait, tout se disposait à ouvrir une trappe par laquelle se dévoilait le ciel du monde, son scintillement de constellations, sa trace brillante de comète. Longtemps Argos demeura en haut du cercle fécondé par la nuit alors qu'en bas, dans la ville, les regards s'éteignaient petit à petit pour renaître, bientôt, dans la lumière du jour. Jusqu'à présent, Argos avait été regardé par le monde. Désormais, c'était lui, Argos, qui regarderait le monde !

 

 

 

 

                                                                                                 

 

 

 

 

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