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13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 06:41

 

 

LE MARCHAND DE SABLE

 

         

 

DANIEL

 

  Souvent dans son enfance, vers l’âge de six ou sept ans, Daniel n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il se levait, allumait le lustre de la salle à manger. Il revenait se coucher. Une lame de lumière traversait la diagonale de la chambre. Peu à peu les choses, autour de lui, redevenaient familières. Son bureau, sa chaise, son livre de lecture, quelques jouets sur le tapis. Enfin sortis de l’ombre, ils lui parlaient, ils peuplaient la nuit, ils faisaient à son corps une caresse douce, rassurante. Il aimait bien cette bande de lumière qui éclairait la pièce d’une clarté lunaire. Il la préférait à celle de sa lampe de chevet, trop réelle, trop présente.

  Souvent, la nuit, lorsque l’obscurité battait  ses tempes, que les murs devenaient subitement muets, que le silence ouatait la maison, il trouvait refuge auprès du filament d’une ampoule, d’une veilleuse, parfois de la flamme d’une bougie. C’est elle qu’il préférait, la bougie, avec sa clarté vacillante, la danse des ombres au plafond, son odeur de cire chaude, le grésillement de la mèche, la lente décroissance de la tige blanche, les perles de suif sur les bords de l’assiette qui tenait lieu de bougeoir.

  Il écoutait longuement le silence, quelquefois traversé d’un souffle de vent, du bruissement des feuilles dans les arbres, du hululement des chouettes. Parfois le craquement du plancher annonçait l’arrivée de Maman. Elle entrait doucement dans la chambre, avançait le fauteuil de bois, s’y asseyait, légèrement de biais, un bras posé sur l’accoudoir, l’autre reposant sur ses jambes repliées. Dans le clair-obscur de la pièce, il devinait sa chemise de nuit blanche, à col brodé, ses épaules tachetées de son, l’attache fine des chevilles, la douce cambrure des pieds, les ongles couleur de rubis. Sur son assise d’ébène, elle ressemblait à une reine de la nuit, à un rêve sorti de l’ombre. Dans la lumière sourde, ses tresses, long ruban coulant sur son épaule, étincelaient comme du cuivre. Ses yeux faisaient deux taches claires à l’ombre des arcades. Sa bouche surtout le fascinait, les lèvres rose pâle, les dents très blanches et régulières. Sa bouche d’où sortaient des paroles si douces, si légères  qui lui racontaient des histoires pour l’aider à s’endormir. Alors Daniel ne bougeait plus, se pelotonnait au creux de l’ombre et attendait.

 

   HISTOIRE D’HEMERION                                                                                                                                                  

 

Tout petit, déjà, Hémérion adorait aller au bord de la mer, sur la plage. Il jouait sur le sable, le faisait couler entre ses doigts en longs rubans soyeux. Il aimait le toucher, sentir ses grains, éprouver sa texture. Il aimait le sable frais du matin, quand les vagues l’avaient marqué de rides, le sable chaud de midi qui volait comme de la poudre, qui brillait au soleil, le sable encore tiède du soir, traversé d’ombres longues. Il aimait le sable à l’infini, comme une immense plaine, tout au bord des vagues; il aimait le sable doux où s’enfonçaient les pieds, son glissement entre les orteils; il aimait le sable en cordons, tout en haut de la plage, parcouru d’oyats où le vent ondulait. Et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était l’immense dune qui courait, tout en haut des monticules de sable; son dos, long comme celui d’une baleine, ses flancs qui glissaient doucement vers le large, vers l’Océan. Les jours de grand vent, il l’écoutait chanter, la dune. C’était un chant léger venu des profondeurs de la terre, et il collait son oreille au creux du sable pour bien entendre. Parfois, le chant sortait de l’Océan, comme une longue plainte, une agitation d’algues marines. Mais ce qu’il recherchait le plus, c’était le bruit très long, le grésillement des grains de sable sur la crête et il suivait longtemps leur course au milieu des genêts, sur la tête des pins, les écailles des troncs.

  Souvent, le soir, quand le soleil commençait à décliner, il redescendait la pente de la dune, s’amusant à glisser au milieu des touffes d’oyats. Il emportait toujours, dans son sac de toile, quelques poignées de sable bond. Il marchait rapidement sur le chemin jonché d’aiguilles de pin. La lumière vibrait sur la lagune, sur les berges de vase pareilles à des plaques de mercure. Hémérion mettait sa main en visière au-dessus de ses yeux pour se protéger de toute cette pluie qui coulait du ciel. Quelques gouttes de sueur perlaient à son front, descendaient en minces filaments le long des arcades, l’obligeant à cligner des yeux. Les bateaux des pêcheurs, à contre-jour, remontaient le chenal, accostaient aux pontons de bois. On entendait le rire des hommes, leurs voix mêlées au vent du large, le déchargement des caisses de bois. Les embarcations se suivaient, en longue caravane, dans la lumière très basse qui éblouissait, les confondait en une seule ligne continue.

  Hémérion  fermait les yeux. De minuscules soleils continuaient à danser sur le fond de ses rétines. Il s’amusait à en suivre les trajectoires et pensait à la course des étoiles filantes. Le vent se levait sur la lagune, chargé d’iode. Une odeur de marée, de varech et de goémon se répandait dans l’air. Bientôt Hémérion reconnaissait le bruit qu’il attendait, un bruit de moteur aux cognements sourds et réguliers, celui d’un long bateau bleu et blanc, portant près de la proue, peint en lettres jaunes, un nom un peu effacé : EOLE.

  Hémérion trouvait que ce nom lui allait bien au bateau, au vieux monsieur aussi, un pêcheur d’huîtres déjà âgé, barbe blanche, yeux très clairs, couleur de ciel et de mer, dans un visage hâlé sillonné de rides. Un soir, alors qu’Hémérion avait passé sa journée à courir sur la plage, à escalader la dune, à jouer avec le sable, à en faire des châteaux, à creuser des tunnels  à y dessiner des chemins, Eole lui avait dit :

« Tu sais, Hémérion, on pourrait dire que tu es comme une dune avec tous ces petits grains de poussière  sur ta peau, tes habits. Tu vas finir par ressembler au Marchand de Sable !                                                     

- Ça  existe pas le Marchand de Sable, c’est toi qui l’as inventé!

 - Hémérion, quand tu as sommeil, que tes yeux te piquent, que tes paupières commencent à se fermer, ta maman ne te dit jamais : « Le Marchand de Sable a passé ? »

  -Non, jamais. Elle me dit qu’un ange a passé, qu’il vient de me caresser avec ses ailes et que je vais bientôt le rejoindre sur un nuage pour la nuit. « Ça fait un nid tout blanc comme de la neige », me dit Maman, et de mon nuage, en dormant, je pourrai voir la terre, les gens qui y habitent, les animaux, les plantes…

  -Est-ce que tu vois aussi des enfants ?

  - Oui, beaucoup.

  - Que font-ils ?

  - Ils rêvent.

  - Tu peux voir à l’intérieur de leurs rêves ?

  - Oui, parce que, du Ciel, on peut tout voir.

  - Comment ils sont leurs rêves ?

  - Beaux comme les nuages où habitent les anges.

  - Hémérion, tous les rêves que tu aperçois sont-ils beaux ?

  - Non, pas tous, il y a des enfants qui font des cauchemars, qui se réveillent en sursaut, qui crient.

  - Alors, tu vois, tous les rêves ne sont pas beaux, blancs comme de l’écume. Certains sont gris, noirs peut-être, un peu comme les nuages d’orage.

  - Oui, tu as raison.

  - Et pourquoi certains enfants font-ils des cauchemars ?

  - Parce qu’ils ont peur de la nuit, du noir… »

Hémérion reste un instant muet parce que, lui aussi, ressent parfois cette menace de l’ombre qui appuie  ses immenses ailes sur son corps.

«Dis, Eole, comment on peut faire pour que les enfants aient plus peur ? »                                                                                                                                                           

  - C’est simple, Hémérion, il faut leur envoyer Le Marchand de Sable.

  - Mais, alors, si je suis Le Marchand de Sable…

  - Oui, Hémérion, c’est toi qui vas rendre aux enfants tristes le sourire qu’ils ont perdu, c’est toi qui vas chasser la peur.

  - Le Marchand de Sable a des pouvoirs, de la magie ?

  - Oui, Hémérion, ça peut se dire comme ça.

  - Alors, comment elle marche la magie ?

  - Eh bien Le Marchand de Sable se sert de la magie du jour, de la magie de la lumière. Sur la plage, sur les dunes, il joue avec le sable, il joue avec la lumière. Chaque grain de sable qu’il porte sur sa peau, sur ses habits, en est imprégné. Chaque grain qu’il met dans son sac de toile jette des rayons, des éclats.

  - Alors, un grain de sable, c’est comme un grain de lumière ?

  - Oui, ça vient de très loin , du fond de l’espace, du fond du temps quand l’univers n’était qu’une énorme boule de gaz, quand n’existaient ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. C’est une haute lumière, pure comme du feu, qui file à la vitesse d’un éclair.

 - Eole, je comprends pas bien, les grains de sable, la lumière, le sourire rendu aux enfants tristes…

 - Eh bien, Hémérion, c’est simple. Le soir, quand tu jetteras des poignées de sable pour faire dormir les enfants, ce sera comme si tu habillais leurs paupières, leurs yeux, leurs bras et leurs jambes de grains de lumière. Dans le corps des enfants elle fera de longs trajets de la tête jusqu’au bout des mains, au bout des pieds. Elle restera dans leurs corps, y habitera. Ces enfants seront illuminés, éclairés de l’intérieur. Ça fera comme une longue vibration à la limite de leur peau, des ondes autour de leur tête. Ils feront partie du ciel, ils se mêleront à la Voie Lactée, ils fileront à la vitesse des comètes. Et le soir, quand tu regarderas le ciel étincelant, tu les reconnaîtras tous ces enfants.

Oh, bien sûr, au début, ce sera un peu difficile, mais avec quelque habitude, au bout de ta lunette, tu pourras les retrouver ces anciens enfants tristes qui, maintenant, jouent et rient au milieu des constellations. Tu les verras parmi les signes du Zodiaque, sous la forme du Bélier, des Gémeaux, de la Vierge, de la Balance, du Sagittaire, du Capricorne. Ils te feront signe depuis Andromède, Cassiopée, Lyre, Grande et Petite Ourse, Poisson austral. Leurs clignotements d’yeux partiront d’Altaïr, d’Antarès, de Bételgeuse, de Mizar, de Pollux, de l’Etoile Polaire, de Sirius, de Véga.

Ils sauteront d’une planète à l’autre. Ils rempliront le ciel du vol rapide des sternes, des goélands, des mouettes; ils fouetteront les vagues de l’Océan, l’écume, de leurs ailes brillantes. Ils plongeront dans l’eau claire, nageront vite au milieu des cheveux des algues. Ils seront baleines blanches crachant des jets d’eau, dauphins bondissant près des bateaux des hommes; ils brilleront dans les feuilles des arbres, sur les lames des roseaux, dans la rosée du matin. Dans tes yeux aussi, ils brilleront, Hémérion; ils n’auront plus peur de l’ombre, plus peur du noir.

 - Dis-moi, Eole, pourquoi les grains de sable ont autant de magie ?

  - Mais parce que la lumière efface l’ombre, éclaire le chemin. Elle est la connaissance qui permet de vaincre la peur. Tous les endroits sombres, les grottes, les cavernes, les ravins, les puits, font peur aux enfants, parfois aussi aux adultes. Le seul faisceau d’une lampe a vite fait d’effacer les craintes, de redonner confiance. C’est notre imaginaire qui nous joue des tours. Il va plus vite que la lumière, la dépasse et laisse beaucoup de choses dans l’ombre. Allume une torche dans le noir, Hémérion, et ton imaginaire laissera la place à ta raison, à ton envie de connaître, de voir les choses en face. L’imaginaire ferme les yeux, la raison les ouvre. Alors, vois-tu, nous avons tous besoin d’ouvrir les yeux tout grands pour avancer dans la vie, pour approcher la vérité.

-La vérité ?

-Oui, la vérité, Hémérion. C’est comme une étoile qui brille tout au fond de la nuit et nous indique le chemin à suivre. Comme pour les nomades du désert qui guident leurs pas, ceux de leurs chameaux sur la marche de Vénus, la Belle Etoile, la plus radieuse des planètes, la première à l’orient avant le lever du soleil, la première à l’occident, avant le coucher du jour. »

 

 

 Maintenant la nuit est tombée sur la terre. Une nuit dense où seules quelques étoiles commencent à trouer le ciel. Hémérion presse le pas. Il sait qu’une multitude d’enfants  attendent son passage. Il va vers l’orient où la Lunedessine un croissant d’argent. Le vent s’est levé, une brise douce qui fait bouger les branches, les feuilles. Hémérion plonge sa main dans le sac de toile, y puise une poignée de sable qu’il fait tomber sur le chemin. Cela fait une traînée d’étoiles qui brillent à la pointe des herbes. Eole avait raison : c’est pareil le sable et la lumière. Ça a la même douceur, la même couleur, ça fait luire les yeux, ça illumine les mains. Hémérion le sait, maintenant, c’est en lui comme une croyance; il le sait au plus profond de son corps, dans le souffle de ses poumons, dans le sang de ses veines, ça anime sa peau, ça court dans ses cheveux, ça éclaire son front comme aux premières lueurs de l’aube : il est, vraiment  Le Marchand de Sable, il ne le savait pas, il est un peu comme un enfant-roi, un rayon de soleil, une réverbération sur l’eau des rivières.

  Ça chante autour de lui, ça fait une musique très longue, un sifflement de flûte indienne. Chacun de ses pas soulève une poussière d’or qui, longuement retombe, gardant la trace claire de ses pieds nus. Hémérion ouvre la nuit de sa marche calme, assurée. Parmi le tremblement des feuilles, les crissements des insectes, le clapotis de l’eau, il entend parfois des paroles qui viennent de très loin, des mots qui creusent l’ombre, un souffle très long, comme une respiration, un murmure, une voix rassurante. Peut-être celle du vent, venue de l’Océan ; celle d’Eole que le sommeil n’habite pas encore ; celle du miroir des eaux qui reflète la clarté du ciel.

  Hémérionest maintenant très haut sur la voûte céleste, quelque part au milieu des étoiles, du côté d’Aldébaran, d’Orion, en route vers la Licorne, l’Hydre, le Lion. De ses mains s’envolent des nuées de sable, des milliers de grains de lumière qui parcourent l’espace, illuminent les galaxies, filent au milieu des trous noirs. Des milliers et des milliers de grains pareils à de minuscules oiseaux qui traversent les nuages, comme des vols d’étincelles attirés par la terre. Dans leurs chambres, les yeux des enfants sont des aimants tournés vers le ciel. Ils captent les fines poussières qui, bientôt, ferment leurs paupières. Juste avant de s’endormir, ils entendent, au dessus de leurs têtes, des voix très douces qui leur disent :

« Mes chéris, c’est l’heure de dormir. Le Marchand de Sable a passé ».

  Il paraît qu’à ce moment-là, tout en haut du ciel, les étoiles font un lit à un enfant très fatigué par un long chemin. Il essaie de résister au sommeil en écarquillant les yeux. C’est alors que des grains de sable apportés par Eole, le Dieu du vent, recouvrent son visage. Il chute dans le sommeil  et  il voit un enfant qui lui ressemble courir sur la plage, faisant glisser ses pieds sur les rides de sable, monter sur la dune, sur son dos pareil à celui d’une baleine, écrire dans la poussière d’or, un nom qui ressemble au jour, aux étoiles, à la lumière, au sourire des enfants qui n’ont peur ni de l’ombre, ni du noir et voyagent jusqu’au bout de la nuit.

         

       

    DANIEL

 

  Sur les dernières paroles de sa mère, l’enfant s’est endormi. Maintenant il plonge dans le rêve, comme au milieu du grand Océan, entouré de bulles claires, d’algues souples aux filaments très longs, du corps transparent des méduses, de la danse des poissons-lunes. Venues du fond de l’eau, là où la lumière joue avec l’ombre, des voix montent jusqu’à lui. Ce sont des chants pareils à celui des sirènes, des chants d’enfants, des voix portées par le vent, celle d’Hémérion qui court en haut des dunes; parfois aussi, il perçoit des voix plus graves, celle d’Eole qui pêche dans la lagune, des voix puissantes qui résonnent au fond des cavités marines, celle de Neptune, le dieu de la mer.

  L’enfant se laisse bercer par l’Océan, par la nuit, par les ombres qui courent au plafond de sa chambre. Maintenant la lumière est éteinte dans la salle à manger. Une faible clarté perce les fentes des volets. Mamans’est recouchée. Elle écoute le silence. Parfois quelques bruits : craquements de plancher, de charpente, grincement d’une porte poussée par le vent. La nuit coule telle une rivière, s’étale autour de la maison, à la façon d’un lac, d’une eau immobile. On n’entend plus rien, sauf le souffle régulier de l’enfant, la voix silencieuse du rêve. Maman éteint sa lampe de chevet, remonte les couvertures, s’abandonne au sommeil.

  Bientôt la nuit ne sera plus qu’une tache d’encre diluée dans la cendre de l’aube. Daniel sombrera dans des songes au long cours. Sans bien le savoir, il sera devenu le gardien de la Belle Etoile. Il y aura alors, entre lui et Vénus, un immense secret que seuls les hommes éveillés, les astronomes, les navigateurs, les explorateurs, les nomades du désert, les bergers, les enfants au rai de lumière pourront découvrir, car leurs yeux sont ouverts, depuis la nuit des temps, à l’infini mystère du monde.

 

 

 

 

 

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