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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 09:10

 

Le décret de l’œuvre peinte.

 

 

lddl-op.JPG 

Barbara Kroll.

Technique mixte sur panneau.

 

 

« Achever un tableau ? Quelle bêtise ! Terminer veut dire en finir avec un objet, le tuer, lui enlever son âme, lui donner la puntilla, l’achever comme on dit ici, c’est-à-dire lui donner ce qui est le plus fâcheux pour le peintre et pour le tableau : le coup de grâce. »

 

                                                      Pablo Picasso - Propos sur l’art.

 

 

 

  Le « travail » artistique est de telle nature que, jamais, par définition, nous ne savons quand il commence, aussi bien quand il trouve son terme. Le « travail » artistique, sans nul doute, commence en même temps que « commence » l’Artiste, nous voulons dire depuis sa naissance. Mais pas seulement lorsque s’est mise en place l’arche biologique dont il est le bourgeon terminal. Seulement à partir du moment où sa nature même est devenue cette constante disposition à l’esthétique dont l’existence lui a fait l’offrande. Quelle est donc la nature de cette temporalité qui l’affecte en propre et le détermine à être ce donateur d’espace en direction de l’autre-que-lui ? Sans doute nous posons-nous la question, le plus souvent, en termes de chronologie, comme si la source du don pouvait recevoir ses coordonnées calendaires d’une manière définitive. Comme le filet d’eau et la source que la baguette de coudrier aurait fait surgir à tel moment déterminé, moment datable, inscriptible donc satisfaisant aux exigences de la raison. Mais il en est des prémices de l’ouverture aux caprices de la création comme il en est du temps en son éternel entêtement à surgir quand il veut, de la façon la plus imprévisible. Comment donc le Peintre en arrive-t-il à peindre ? Par quel processus ? Par quelle faculté :  sublime intuition de l’instant portant en soi l’œuvre en devenir, volonté charismatique imposant son empreinte aux choses, rayonnement « naturel » de l’ego s’attribuant le monde ? Le questionnement est aussi polysémique que sujet à caution car il ne saurait y avoir de réponse univoque à ce qui reste de l’ordre du secret. Car si nous pouvions y voir clair avec une essence telle que l’origine de l’Art, nous apercevrions l’origine même de l’Univers puisque ces deux objets sont transcendants à l’ordre même de notre conscience. Aussi bien que l’Histoirela Religionla Science, tous ces principes universaux qui portent en leur sein leur justification d’être. Nous, les Hommesles Femmes en constituons des « accidents », des manières de soubresauts spatio-temporels alors qu’ils sont alloués à l’intemporel et à l’immatériel. C’est bien pour cela que ces inatteignables nous fascinent, c’est pour cela que nous admirons l’Art et ses Créateurs, non seulement en raison de leur pouvoir démiurgiques, mais parce qu’ils reculent à mesure que nous essayons de nous en saisir. En un mot, ils demeurent dans l’inachèvement car affiliés au régime du toujours renouvelable. Chaque nouvel événement crée l’Histoire, chaque acte de piété porte la Religion vers un futur, chaque découverte tisse de l’intérieur la structure de la Science.

  Bien évidemment, l’Artiste, pour doué qu’il est ne s’exonère pas de ces conditions, étant lui-même, « inachèvement », par essence humaine d’abord, par conviction et passion artistiques ensuite. Car l’Artiste « travaille » l’espace, la matière, la couleur, du-dedans de ces mêmes objets, ce qui veut dire qu’il en est partie prenante, étant lui-même, tantôt fusain traçant l’esquisse, tantôt lavis déposant les ombres, puis blanc de titane allumant les lumières, puis noir d’ivoire pour les premières ébauches des formes, puis bleu de cobalt afin que surgisse ce paysage, cette nature morte, ce portrait. Regardant l’œuvre en voie de construction, nous comprendrons mieux, maintenant, cela qui se dépose sur la surface blanche de la toile de manière à faire événement. Cette ébauche qui commence à émerger n’est rien d’autre que la projection du Sujet sur l’objet, à savoir de l’Artiste dont la forme se détache du fond comme le brouillard s’élève de l’eau dont il participe. Si l’œuvre en devenir était simplement cette trace anonyme, douée d’une manière d’autonomie, alors nous ne retrouverions jamais en elle l’empreinte de son Créateur, de ce Peintre qu’on y devine en filigrane, jamais ne s’élèverait la présence d’un style attestant d’une existence.

  Car créer, avant tout, c’est exister, c’est faire phénomène depuis sa silhouette d’Hommede Femme et apposer sur le monde la figure d’une essentielle singularité. Le style est toujours la marque irréfragable d’une destination de soi en direction du  regard de l’Autre afin de témoigner d’une vie en devenir. Créer c’est, en une certaine façon, procéder à sa propre exhumation dans le but de renaître à soi. Car la création initiale, jamais nous ne l’avons choisie, l’Artiste y compris qui rejoue aux dés d’un hasard organisé la partie de l’être-jeté dans le marécage des contingences. Créer, c’est assumer cette part de vérité et de liberté sans lesquelles l’œuvre n’est affectée que de fange et d’inconsistance native. Regardez donc une toile, trouvez-y cette authenticité, ce libre mouvement des différentes parties entre elles, cette facile circulation des lexèmes se disposant en une heureuse sémantique et, alors, vous serez assurés d’être devant l’une des esquisses possibles de l’Art.  Ici, Barbara Kroll nous propose en une émouvante simplicité, en même temps qu’avec une belle générosité cette peinture en train de procéder à sa propre élaboration. Entière fascination que d’entrer, comme par effraction, dans l’Atelier du Peintre et d’y découvrir cette subtile alchimie par laquelle le quotidien se transfigure pour accéder à une cimaise. Certains s’étonneront peut-être de ne découvrir qu’une ébauche de ce qui sera ou bien peut-être sera biffé et reconduit à son propre effacement. Merveille que de voir cela qui, sous nos yeux assoiffés de savoir, va dérouler sa subtile métamorphose pour advenir au plein jour de la vision. Mais déjà nous suffit ce fragment comme s’il était porteur d’une future totalité et, du reste, ne signifie-t-il pas dès maintenant autant que l’œuvre achevée qui en sera le stade ultérieur ? Et puis, et ceci est un problème fondamental au regard de la signification, à partir de quel moment peut-on décréter l’œuvre achevée, selon quels critères : de temps, d’espace, de forme, de fond, de quantité, de qualité, selon quelles modalités ? L’on voit bien que le recours aux catégories, pour signifiantes qu’elles sont, ne suffit pas à épuiser le sujet, loin s’en faut. Le décret de l’œuvre accomplie appartient en propre à l’Artiste lui-même. Nous n’en serons que les témoins différés dans un futur et un espace différents. Alors, lorsque nous rencontrerons la proposition plastique en son destin terminal, nous la recevrons toujours de telle ou telle manière, selon quantité de critères dont la variété n’égale que la valeur approximative. Car la subjectivité sera à l’œuvre et dictera ses propres inclinations, ses humeurs relatives, ses considérations esthétiques, parfois éthiques ou bien sociales. Peu importe. Ou plutôt, ceci importe afin que la pluralité des regards aménage autour de la Toile une aire suffisante, un nomadisme intellectuel et affectif sans lesquels toute proposition ne peut que sombrer dans l’étroitesse d’une vision unique. Cette esquisse nous plaît telle qu’elle est parce que nous pouvons y déceler ce jet de l’Artiste dont nous parlions il y a peu. Nous y lisons : dans la teinte compacte et sourde des cheveux la parfaite maîtrise et le presque achèvement ; dans les traits de la mine de plomb le doute constitutionnel d’un destin commençant à peine ; dans le lacis parme indistinct l’essai de figuration sur la scène du monde encore dissimulée par un voilement ; dans le tracé plus soutenu de l’arcade droite la possibilité d’une vision où,  bientôt,  l’éclair de lucidité surgira sous l’espèce d’une pupille noire au fond d’une sclérotique blanche ; dans la partie grise la tache originelle alors que l’existence en réserve n’y a pas encore imprimé les stigmates de la douleur, les signes de la joie ; enfin, dans la vêture les traits d’une quotidienneté à l’œuvre.  

  Bien évidemment, ceci que nous y avons décelé est simplement question d’affairement personnel et mille autres perspectives pourraient encore trouver à s’y loger. Le travail achevé, sans doute sera-t-il temps de porter un autre regard car l’Artiste en aura fait ce que sa conscience aura tracé comme chemin vers le possible. D’ores et déjà nous disons qu’il y a œuvre, qu’il y a pluralité de significations, ce dont un regard porteur d’Art se dote toujours comme d’une empreinte à suivre afin d’être en chemin vers plus loin que soi. L’acte transcendant est toujours une décision de cette nature. Combien d’esquisses, sous les verrières créatrices, ont vu leur destin basculer dans l’abîme de quelque rémission à poursuivre la tâche entreprise. Il est toujours périlleux pour le Plasticien de se trouver au milieu du gué. La rive opposée est toujours un mystère qui appelle, un secret qui rejette. Souvent la tentation est grande de demeurer sur le bord d’une création car celle-ci exige toujours la confrontation à la solitude. Autrement exprimé le face à face avec soi-même. Face à la toile qui le regarde depuis son visage vide,le Peintre entretient ce colloque singulier identique à celui de « Simon du désert » dans le film de Buñuel. Le diable rôde toujours afin d’empêcher la poursuite du projet humain. Les cimaises des musées s’éclairent de ces morceaux de bravoure qui ont échappé à cette traversée au milieu des sables emplis de silence et de méditation. C’est la raison pour laquelle nous regardons l’Art avec le respect de ce qui a frôlé la mort de si près qu’il ne reste plus qu’une gloire de lumière dont nous prenons acte avec un réel bonheur. Cependant, ce qui nous demeure caché, c’est  le frisson sacré qui a précédé sa mise au jour. Un pur acte héroïque dont le Créateur est l’emblème le moins visible puisqu’il demeure dissimulé dans la texture même de l’œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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