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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 16:43

 

                                                                                           Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Le parcours, maintenant bien entamé, ne tardera guère à trouver son épilogue. La Résidence des Aînés à peine quittée, l'on rejoint l'Île du Foulain, petite enclave de vie paisible, où tout semble se dérouler sur le mode de l'insouciance, pareillement  à un retour à une nature calme, authentique, telle qu'elle pouvait s'illustrer autrefois alors que la société industrielle n'avait pas encore essaimé son cortège de nuisances et semé son lot de défigurations. Quelques traces d'une légère urbanité cependant, sous l'espèce d'un chemin de castine, de bancs, d'une butte aménagée afin d'accueillir le jeu des enfants. Une sorte de "jardin public" incitant plus à une hasardeuse déambulation qu'à la pratique d'activités au cadre trop contraignant. Donc, finalement, une impression de liberté que viennent renforcer l'écoulement des eaux paisibles de l'Ouche et de son canal de dérivation, lequel alimente toujours le dernier Moulin que nous trouverons sur notre parcours. Mais son ample bâtisse, sa façade trouée de nombreuses fenêtres, ses dépendances ne résonnent plus du bruit des chutes d'eau, du grincement de la roue qui entrainait poulies et courroies afin que les métiers à tisser puissent faire leurs allers et retours entêtants de navettes, que la fabrication de papier y trouve matière à exister. Aujourd'hui tout a été entièrement rénové, laissant la place aux activités d'un centre social et d'un centre aéré.

  Souvent des personnes âgées du foyer proche viennent y faire un peu d'exercice de façon à ne pas sombrer dans une vie trop sédentaire privée d'exercice physique. Mais nous ne pouvons nous absenter de ce lieu sans faire une rapide incursion dans la Provincia de Zamora.  

Certes le bond surprendra qui nous aura conduits, tout droit, des riantes collines s'étendant aux environs de Saint-Prieur, jusque sur les terres de Castille et Léon, grand ouvertes à sur l'espace, portant fièrement de solides moulins à vent aux ailes immenses, de généreuses vignes, des mesas qui élèvent leurs barres de rochers vers le ciel. Mais "Provincia de Zamora", après être une magnifique région d'Espagne est aussi le sobriquet que j'ai attribué, en toute estime et "amitié" - nous nous connaissons si peu -, à un vieux monsieur âgé de 93 ans, grand, massif, au fort accent castillan, semblable en cela à la rudesse pleine de charme de son pays d'origine.

  "Zamora", pour faire court, est un de ces immigrés ibériques venus chercher, en France, un travail qui faisait défaut à sa région, s'implantant, se mariant ici, fondant une famille, travaillant dur à Fanlac auprès des hauts fourneaux à l'époque de la métallurgie flamboyante, dans les deux sens du terme. Il n'en reste plus, aujourd'hui, qu'une manière d'activité de substitution qui s'époumone et menace, jour après jour, de disparaître. Zamora, chaque fois que nous nous sommes rencontrés - il fait, tous les jours son petit périple autour de l'île, s'asseyant régulièrement sur l'un des bancs afin d'y faire une pause -, nous a tenus le même discours sans doute un peu nostalgique, sans doute obsessionnel, sans doute sans concession. Les points saillants qui en ressortent s'égrènent immanquablement de cette manière : beaucoup de travail; jamais un jour d'absence; nombreux remplacements au pied levé des "fainéants" qui ne voulaient jamais travailler. Afin de faire diversion, nous lui parlons de son pays, de sa beauté, de son authenticité. Il acquiesce, sans doute plus par politesse que par intérêt. La Castille, autrefois, il y allait régulièrement pour retrouver la famille, les amis. Mais maintenant, l'âge aidant, il semble avoir été atteint d'une étrange amnésie lui faisant faire l'économie de souvenirs peut-être trop douloureux, à moins que son havre de paix actuel ne relègue au dernier plan un pays qu'il a quitté depuis si longtemps, qu'il ne s'imprime plus sur sa conscience qu'à titre de document, semblable en cela à un parchemin sur lequel seraient écrits, pour l'éternité, son patronyme, sa date de naissance, simples coordonnées topographiques sur une carte jaunie par les assauts du temps. C'est toujours un grand plaisir de faire la rencontre de ce gentil "radoteur" qui, malgré sa voix tonnante, ses jugements à l'emporte-pièce, n'en semble pas moins être le plus brave des hommes. L'existence reçoit aussi sa part de saveur, ses épices à nul autre pareils, de ces rencontres fortuites où, en l'espace de quelques mots, s'esquissent les racines et nervures de toute une vie.

  Sur ces considérations qui mériteraient bien mieux qu'une attention distraite, nous nous apprêtons à franchir à rebours la passerelle que nous avions empruntée au début, comme si ce parcours, à défaut d'être initiatique, ne faisait que dessiner la métaphore rapide de l'exister.

 

 

 

 

 

 

 

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