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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 16:35

 

                                                                                             Texte à la mémoire de GILBERT.

 

La passerelle quittée, la vue s'élargit, plane au-dessus de la plaine d'herbe, trouve sa limite sur un local de ciment tout en longueur, sur la butte haute où, autrefois, passait le train qui, par  la vallée du Dol, gagnait Callonges avant de monter sur les hauteurs du Causse. Un pont de briques enjambe l'Ouche alors qu'un mur partiellement déconstruit ouvre une brèche vers les bondissements de l'eau. Ce coin est secret. Ce coin est mystérieux. Sur la masse sombre des taillis, l'ombre portée du pont, se découpe une grande arche de lumière comme si, soudain, l'on débouchait sur une vaste plaine après avoir franchi d'étroits défilés, des ravins pris d'ombre. C'est pour cette raison, sans doute, que les amoureux, de tout jeunes adolescents ,viennent graver leurs serments sur le parchemin des pierres avant de retourner  vers la ville où s'écrivent les mots de la socialité, de la rencontre à plusieurs.

  De cet endroit apparaissent les premières maisons. De la ville ? Non, il faut la nommer différemment. Du village ? L'appellation ne convient guère mieux. En réalité la colline où courent les habitations éparses ressemble à ces refuges dispersés sur les terres ingrates où les nomades essaient de fixer leur existence. Ce côté-ci de Fanlac présente une bien singulière configuration. Les bâtisses, plantées d'une manière hasardeuse, semblent davantage le résultat d'une fantaisie que d'un plan concerté. Emmêlement de la ville et de la campagne. Urbanité laborieuse ayant conquis peu à peu quelques territoires de ruralité, comme un polder gagne sur la mer son espace terrestre. Empilement de maisons anciennes que viennent tutoyer des landes parcourues de mouton, habitat ouvrier pareil aux constructions répétées  d'une même architecture : une manière de corons sous le ciel du presque midi. Puis, au bas de  ce paysage  métissé, non loin du parcours serein de l'Ouche, quelques bâtiments industriels, un petit centre commercial, langues avancées de la consommation en territoire encore empreint de simplicité, relié à ce qui pourrait se nommer une origine. Mais cette incursion dans une géographie aussi inesthétique qu'inintéressante ne saurait se justifier qu'à être brève : une sorte de parenthèse dans le rêve. Parfois s'agit-il de s'éveiller afin que, surpris par une trop vive clarté, nous ne songions qu'à regagner la rive multiple et foisonnante du songe !

  Parfois, en été, lorsque la chaleur a regagné son antre, que les herbes se redressent sous les alizés des premières fraîcheurs, que les grillons, antennes noires pointées vers le ciel, se risquent à lancer leurs stridulations dans l'air, alors que dans les cubes des maisons on est encore assommés des derniers assauts de la canicule, il faut sortir et gagner cette sorte de prairie qu'on pourrait imaginer vaste mais qui, en réalité, est de menues dimensions. Alors, marchant sur le sol lézardé, pieds nus, comme les peuples primitifs, s'avancer lentement puis se poster sous l'arche du pont et ne plus bouger, comme si, de cette manière d'affût, devait émerger une merveille. L'attente est, en elle-même, déjà un événement, une disposition à l'ouverture. Le silence est alors celui du crépuscule, ligne à peine perceptible avant que le jour ne bascule. Image inversée de l'aube, lequel est une pure naissance, un hymne à Eros, le crépuscule est une fin, une chute, pourrait-on croire dans le domaine sans issue de Thanatos. Mais ceci est une pure illusion. La nuit est féconde par essence, grosse du rêve qui fait des hommes des êtres livrés à une insondable liberté. Aussi certains réveils sont-ils douloureux, pareils à l'amputation d'une sublime excroissance qui, un instant,  avait été le prolongement imaginaire d'un corps enclin à coloniser l'espace.

  Mais demeurons dans l' ellipse de clarté, sous le pont, alors que déjà l'herbe s'assouplit sous l'insistance de l'eau si proche. Faisons de notre insouciante anatomie un pur recueil, là où, d'un instant à l'autre, quelque chose pourrait paraître de l'ordre de l'inhabituel. Nous le savons, c'est toujours dans ces moments de repos de la nature, à la jointure subtile du jour et de la nuit que se manifestent à notre conscience des phénomènes s'apparentant, parfois, à des révélations. Oh, bien sûr ce ne seront jamais de pures joies, pas plus que des extases pareilles à celles des saints face au Transcendant et, d'ailleurs, consentirions-nous seulement à accueillir ce genre de bouleversement qui métamorphose une vie en quelque chose qui la dépasse ?  Non, une telle amplitude ne sera pas atteinte. Seulement une mince offrande nous disant la faveur à nulle autre pareille d'exister et de goûter aux sucs qui, parfois nous traversent avec la persistance du simple vol de l'éphémère.

  Tendons l'oreille afin que rien ne nous échappe. La voilà celle que nous attendions, elle est si rare. Une souple modulation, un "tiou tiou tiout" à peine audible, par trilles successives de trois émissions alors que le calme est partout installé. "Tiou tiou tiout", ce si beau chant résonne longuement en nous, à la façon d'une comptine d'enfant, d'une innocente bluette qui, bientôt, ne sera plus qu'un vague songe d'été, peut-être une simple hallucination d'une conscience égarée, abusée par une journée de fournaise. Et pourtant nous les voyons bien les trois oiseaux magiques, les si belles et énigmatiques huppes, les oiseaux sacrés, les Simorgh des anciens Perses. Oiseau mythique en même temps que mystique auquel  le célèbre Sohrawardî, figure centrale de la  philosophie néo-platonicienne du XII° siècle, a consacré une place éminente dans ses récits initiatiques. Merveilles d'interprétations ésotériques des textes du Coran, magnifique travail herméneutique qui, en dehors même de toute croyance, nous porte loin, vers des rivages inconnus où rêve, imaginaire, merveilleux se fondent dans un identique creuset. Repris encore de nos jours dans la littérature et l'art, le thème du Simorgh est fécond, plein de significations multiples débouchant sur une réflexion de la place de l'homme dans l'univers.

   Ecoutant le chant à peine flûté de ces étonnants oiseaux, regardant leurs  élégantes silhouettes, long bec en faucille, crête de plumes cernées d'ombre, fin corps oblong que vient frôler la palme de l'aile noire et blanche; observant le souple balancier de la queue, les pattes aussi fragiles que des tiges de verre, nous ne nous doutions pas  que ces simples apparitions nous emmèneraient si loin de nos propres assises, vers des contrées féeriques. L'espace de ce chant rapide, le temps de quelques sautillements et, déjà, les belles huppes sortaient de notre champ de vision. Non de celui de nos confluences oniriques. Certes, cette ode à une mince apparition peut-elle pêcher par un facile lyrisme, par une inclination à faire se dissoudre l'exister dans les mailles d'un idéal inatteignable. Sans doute. Mais là, sous l'abri du pont, dans la fin du jour s'était allumé un rapide et efficient contre-feu, un antidote au poison parfois vénéneux dont toute civilisation a le secret, qu'elle paie souvent de sa vie. Les civilisations sont mortelles. Paul Valéry, en poète visionnaire (mais ceci est, bien évidemment un pléonasme) nous avait avertis ! Oublier le Simorgh, c'est aussi s'oublier soi-même et accepter, ultimement, la disparition de toute chose comme une fatalité. Jamais les œuvres, quelles qu'elles soient, ne s'absentent définitivement si l'on prend soin de les archiver dans un coin de la mémoire.

  Les huppes se font rares. Oiseau secret, méfiant par instinct, oiseau au vol rapide nous ne l'observons qu'en de rares moments, ce qui, du reste, en fait le caractère précieux. Bien évidemment, le chemin près de l'eau nous réserve d'autres rencontres animalières. Plus habituelles mais non moins intéressantes. Les oiseaux d'abord. Liés de près à la notion de territoire, nous les apercevons toujours dans le même environnement, aux mêmes heures comme si, en leur intérieur, quelque horloge biologique en réglait le rythme. Des pies surtout, sautillant au bout de leur long balancier noir, picorant les vers que les prés humides leur fournissent à foison. Mets également appréciés de placides corbeaux, mais aussi des pics verts, espèce farouche partant subitement en vols saccadés, un cri est toujours associé à ces fuites subites, vers les arbres troués qui leur servent de refuges.

  Après les sauvages, il faut dire un mot des animaux domestiques qui longent le sentier, bien que l'habitat y soit clairsemé.  Souvent, au prétexte que nous les côtoyons souvent, menus félins et humbles canidés finissent par passer inaperçus, se fondant avec le paysage familier dont ils émergent au même titre que le feraient des fleurs dans l'entrelacs complexe d'une tapisserie ancienne.  Les chiens, chats et autres oiseaux de cage feignent-ils de s'accommoder de cet état de choses ou bien pensent-ils que les humains sont ingrats, anthropocentriques, ne les considérant qu'à l'aune du regard qu'ils portent eux-mêmes sur leurs maîtres ? Et, dans cette vue simple des choses qui semble constituer l'alpha et l'oméga de toute intellection quadrupédique - certains leur prêtent des dons autrement plus élaborés ! -, la manifestation bruyante et récurrente d'un hôte familier du sentier peut-il seulement apparaître comme un désir de briller aux yeux des rares passants qui s'y aventurent ? 

 

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