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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 16:33

 

                                                                                                                                 Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Mais voyons en quoi ce rapprochement entre des univers éloignés peut faire sens, ici et maintenant, alors que nous venons tout juste d'atteindre la seconde passerelle, étroit sentier métallique jeté au-dessus d'une retenue de ciment à partir de laquelle l'Ouche se partage en deux bras, comme souvent, pour alimenter un moulin. Mais nous y reviendrons. Le lieu qui s'y découvre est, à proprement parler, l'illustration du microcosme dans sa dimension symbolique, imaginaire, manière d'événement dont nous ne pouvons que nous emparer pour en faire l'épicentre de nos rêveries sur le monde. Le versoir du petit barrage, parcouru d'une eau tumultueuse, bondissante, gonflée de bulles, tantôt couleur d'écume, tantôt d'ivoire ou d'argile nous incline aux pensées les plus sauvages, aux sensations les plus ouvertes. Chutes continues de cataractes, jaillissement de gouttes, parfois son débit est-il altéré par quelque obstacle en amont pour reprendre par saccades et bonds successifs, eau joyeuse en même temps qu'obsédante, fascinante. Niagara n'est pas loin, pas plus que les chutes du majestueux Zambèze ou les trombes assourdissantes d'Iguazu. Alors on imagine des radeaux de troncs assemblés, quelque horde primitive à son bord, nageant vers l'aval pour de bien mystérieux desseins.

  Et, maintenant, il nous faut parler de l'île minuscule qui, en contrebas de la chute, entourée de deux bras d'eau vive, rochers de calcaire à la poupe, grand chêne majestueux planté vers le couchant, quelques arbrisseaux disséminés sur le plateau herbeux, cette île donc est le refuge d'une manière d'idéalité, l'abécédaire dont notre fantaisie joue afin d'en faire le lieu d'une possible utopie. Le microcosme n'a d'autre secret qu'une telle rencontre, laquelle éploie en un seul empan de la pensée, un unique geste de l'imaginaire, toutes les virtualités y trouvant leurs assises.

  Alors il faudrait dire toute la beauté, au levant, lorsque cette modeste langue de limon émerge du brouillard, que des gouttes tombent du chêne en rosée  scintillante, que l'eau luit de mille feux, les herbes s'allument d'éclats de verre, les rives flottent sur des filaments de lumière. Alors il faudrait inventer une manière de mince cosmogonie, faire émerger des rituels mystico-philosophiques adressant au monde leurs merveilleuses incantations; des processions d'hommes en tuniques blanche, de femmes dans des vêtures vaporeuses, les cheveux bordés d'un diadème étincelant; il faudrait entendre de souples symphonies mêlant leurs notes aux écoulements des vagues, des poèmes récités par des enfants habillés comme des pages; les îliens feraient le tour de leur royaume  pareils à des nuées d'abeilles aux abords des ruches et tout ceci dessinerait les contours d'une géopoétique venu dire la joie simple d'être là, au milieu de l'élément liquide, tout contre les feuilles denses de l'air, sous les arceaux verts de l'unique arbre, lequel serait, à la fois, arbre à prières, pilier central de l'univers, arbre de la connaissance levé dans l'obscurité matérielle, lourde, serrée de tout ce qui contraint et abuse, asservit et rabaisse, coupe et réduit à l'incompréhension. Car, depuis l'observatoire où nous sommes en tant que rêveurs éveillés, nous n'aurons pas seulement contribué à façonner un nouveau monde, à lui imprimer de possibles modes d'être, nous aurons simplement fait croître l'espace d'un émerveillement, la meilleure lutte contre tous les étrécissements de la pensée, l'arme la plus efficace pour combattre les dogmes étroits, mettre à mal les pétitions de principe, les conduites véreuses, les sentiments en forme de peau de chagrin. Ces lieux que crée notre mental, jamais nous ne les abandonnons avec insouciance, jamais nous ne en séparons avec la paix de l'âme. La chute est  rude qui, toujours, suit l'ascension de l'intellect en de fleurissantes et riantes contrées.

  Mais reprenons le "chemin près de l'eau", sans nostalgie inutile, sans regrets, sans arrière-pensée. Et, surtout ne lui assignons  aucun rôle tel qu'une reconnaissance; n'en faisons pas l'objet d'une quête, celle-ci fût-elle spirituelle, ne faisons pas de cette liberté en acte un trajet vers quelque Compostelle. Demeurons sur le chemin, en lui, dans son intime, ne l'amenons jamais à être approché par le biais  d'une comparaison avec tel ou tel sentier dont nous trouverions vite qu'il serait plus sinueux, moins bucolique, autant chargé de réminiscences. C'est du chemin lui-même qu'il faut partir et, sans cesse, y revenir, comme seul lieu disponible au présent de notre conscience. Seul le maintien de cette orbe signifiante peut nous assurer, nous-mêmes, d'une vision adéquate. S'égarer en des visions trop périphériques, se perdre en maintes conjectures sur ses rapports avec ce qui se passe ailleurs serait, déjà, être hors sujet. Contentons-nous seulement, parfois, de lever la tête vers ce qui s'esquisse dans l'horizon proche. Le lointain nous concerne si peu !

 

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