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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 09:20

 

Le champ aliéné.

 

ca 

Champ de blé aux corbeaux.

Vincent van Gogh.

Musée van Gogh - Amsterdam.

Source : ART MANIAC.

  

 

 On a déjà beaucoup glosé sur l'œuvre de Van Gogh et singulièrement sur celle-ci qui reste empreinte de mystère. S'agit-il du dernier tableau du Hollandais ? S'est-il tiré une balle dans la poitrine alors qu'il venait de terminer sa peinture ? Mais peu importe. Ces questions, au regard de l'art, sont contingentes et leur résolution n'apporterait rien de plus à la compréhension des toiles, pas plus qu'à la personnalité complexe d'un Vincent en proie aux affres de l'exister, dont l'ensemble de la création témoigne à la façon d'un vigoureux cri. Car, lorsqu'on est ce peintre de génie, on n'a de cesse de questionner son art, donc de se questionner soi-même. C'est de l'homme dont il s'agit avant toute autre considération périphérique, c'est de l'homme universel dont Vincent est la figure exacerbée, la déclinaison tragique.Vincent en tant que cristallisation d'une condition humaine totalement ouverte aux déraisons de tous ordres, aux coups de boutoir permanents de l'absurde. La peinture est un exutoire ou, du moins, devrait-elle l'être.

  De son corps torturé, l'on peut sortir par le maniement des couleurs. C'est à cela qu'il faut croire. De son corps en éruption, il faut tirer le jaune, cette irradiation solaire qui envahit le zénith, pénètre l'esprit incandescent, illumine l'âme de son extase fusionnelle. Au jaune l'on ne peut résister. Le jaune est ce contrepoison grâce auquel s'enfouissent  les teintes mortifères, plombées, précipitant la vie dans une sombre occlusion. Le jaune envahit tout, colore tout, sublime tout. Aussi bien le chapeau de paille de l'Artiste, que la chaise de sa chambre à Arles, aussi bien les fameux "Tournesols" dont le rayonnement, l'héliocentrisme sont comme un cosmos s'ouvrant à l'infini, chassant la pieuvre ombreuse de la mélancolie. Peindre le jaune ne peut se faire que dans une sorte de fièvre, un jaillissement de geyser, une éruption volcanique. Au contact de la toile, le pinceau est un calame qui empâte la surface blanche de ses éjaculations rapides, de ses stigmates gravant, dans un geste se voulant salvateur de sa propre nature, le chiffre du monde. Comme une imposition des mains d'un chaman en transe qui pose sur le possédé les signes de la libération. La peinture comme un rituel, un exorcisme, un arrachement de soi en direction d'un être-au-monde  doué d'autonomie, excipant de ses sourdes angoisses.

  On n'est pas Van Gogh sans ce vibrant tellurisme agissant en sous-sol, juste sous la croûte de l'épiderme. Ça bouillonne, ça fuse, ça fait ses scories internes, ça s'agite, ça convulse, ça rue continuellement, ça menace de s'écouler, ça abrase les chairs, ça ronge jusqu'à la charpente d'os. C'est ainsi. Il faut être par la peinture ou bien se disposer à disparaître. Et ceci, Vincent le sait depuis la moindre de ses cellules, à partir des agitations de son sang, des pulsions de sa lymphe. Il n'y a pas de repos intérieur, pas plus qu'il n'y a de halte à l'extérieur du corps. Toute est faucille, yatagan à la lame courbe, dague prête à bondir. Alors l'on peint jusqu'à l'exténuation, tout au bord de la syncope, là où s'atteint le ravissement aussi bien que son envers, la chute mortelle.

  Mais le jaune, intense, vigoureux, palpable jusqu'en sa pâte souple et odorante, maternelle en un certain sens, cache bien d'autres teintes. Il faut tenir compte de la couleur complémentaire, ce bleu intense, violent outre-mer maculant le ciel de ses balafres éruptives. On est aux limites de l'infini, là où les choses, pourvues d'un autre langage deviennent incompréhensibles, non préhensibles, ni par la couleur, ni par les ressources de l'esprit. On est sur le bord de soi, comme prêts d'une étrange disparition dans ce qui, sans prédicat, les possède tous. Alors, comment faire face à l'innommable, sinon en dissimulant l'océan lourd de menaces de traces nocturnes pareilles aux ciels d'orage, de touches de blanc venant tempérer l'ardeur du tout à confondre l'âme dans sa proche perte. Et déjà se devinent les premiers assauts qui signeront l'épilogue. Les chemins divergent et se cernent de vert assourdi, de rouge éteint. La dissonance des couleurs est là qui guette, la pieuvre déploie ses tentacules. Le jaune bascule sous les assauts de ce qui veut dire crimes et passions vénéneuses, présence démoniaque, angoisse peinte à l'aune du sang qui, déjà, vire au sombre. Il est trop tard pour rétrocéder, inventer des tableaux aux teintes douces, équilibrées. Et puis, ce ne serait que simagrées et compromissions. La violence, on l'a en soi de la même façon que l'on a les yeux profonds, cernés de finitude.

  Le champ de blé est, à l'évidence, la représentation de Van Gogh achevant son périple de peintre, son parcours d'homme. Vincent, ce 27 Juillet 1890, lorsqu'il quitte l'auberge pour se rendre devant le paysage qui l'occupe - ou le préoccupe -, a-t-il conscience de son basculement proche, a-t-il une vague prémonition de sa fin, de ce chemin de campagne qui semble ne déboucher sur rien, à la manière d'un destin joué à l'avance ? La présence, dans une des poches de sa veste, d'une lettre destinée à son frère semblerait attester l'idée d'un possible passage à l'acte définitif :

 "Mon travail à moi, j'y risque ma vie, et ma raison y a sombré à moitié".

 Dans peu de temps, il écrira dans l'espace de sa toile les derniers signes, le lexique avant-coureur d'une œuvre bientôt posthume. Les corbeaux, tels des shurikens, ces lames commises à moissonner les têtes, survolent le champ aliéné qu'est devenu Vincent, emportant déjà son âme en direction de cet infini que le bleu voulait rendre présent mais qui, en définitive, n'est que la représentation symbolique d'une absence. Le chromatisme existentiel est ainsi fait qu'il allume ses jaunes vibrants, avant que ne s'inscrive le bleu jouant en contrepoint, alors qu'en sourdine le rouge affûte ses canines et le noir ses mortelles incisives. Van Gogh, tout cela il le savait. On n'est pas un génie à vivre distraitement parmi les hommes. La flamme de la lucidité dévore ceux dont le regard porte au loin. Ceci est, sans doute, une réalité indépassable !

  Antonin Artaud, cet autre génie singulier, avait bien repéré le fait, pour Vincent, de choisir la violence de la peinture, sa radicalité existentielle, la mort vers laquelle elle inclinait, plutôt que de se laisser aller à des compromissions avec son art ou bien en direction d'une société qui ne le comprenait pas, c'est-à-dire, ne l'accueillait pas en son sein : 
 

  "Et qu’est-ce qu’un aliéné authentique ? C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. […] Car un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités".

 Antonin Artaud - " Van Gogh, le suicidé de la société".
                          

 

 

 

 

  

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