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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 10:49

"La nausée". Lire l’œuvre au plus près. Dans sa matérialité. Lire sans distance, comme le bûcheron enfonce le coin d’acier dans l’écorce, l’aubier, pour atteindre le cœur, l’âme du bois. Lire dans un corps à corps avec le texte. Chair contre chair. Pulpe contre pulpe. Là seulement est la sensation d’un vécu à l’état pur, d’une existence en sursis, tout au bord de l’éclosion. Mais d’abord il faudra le suspens, la confrontation. Lire au plus près. Dans le tumulte, l’abrupt des mots, leur incontournable densité. Il n’y a pas d’échappatoire. On ne peut lire "La nausée" qu’à s’immiscer dans l’existence de Roquentin, à en ressentir l’irrépressible surgissement. Nécessité d’une fusion. (...)

 

(...)  Car la nausée avant d’être un concept est simplement une matière, une vêture qui enserre le corps, une sorte de cuirasse où l’existence ne se manifeste encore qu’à la façon d’un phénomène tellurique. Un tremblement, un vertige. Dès lors nulle aire où déployer les orbes du langage, où asseoir les fondements de l’intellect, les prémisses du sens. A défaut d’exister, il faut se contenter de vivre. Au moins provisoirement. Et penser accessoirement. Pas plus que Roquentin, le lecteur ne peut se soustraire à cette exigence, cette nécessité. Il faut donc lire le texte au plus près, dans une manière d’égarement, comme en apnée. La respiration viendra plus tard. Trop tôt elle serait fatale, trop tôt elle suffoquerait : le sens ne peut naître que d’un long métabolisme, jamais d’une irruption soudaine. (...)

 

(...) Le marronnier auquel appartient la racine ne s’illustre jamais sous la figure du symbole, pas plus que de la métaphore ou de l’allégorie. L’arbre-racine est avant tout du végétal qui existe, me fait face et, par sa simple présence interroge la mienne. Relation dialectique où une existence en vaut une autre ; une racine, un homme. (...)

(...) Par définition, la racine sartrienne n’a pas choisi le sol où croître, sous le banc du jardin public de Bouville, pas plus qu’elle n’était prédestinée à révéler à Roquentin la nature contingente de son existence. Arbre ; banc ; galet ; racine, ne donnent lieu qu’à des fermetures, à des non-sens, à des considérations apophatiques qui reconduisent toutes choses à leur négativité, à leur nullité. (...)

 

(...) Epiphanie arcimboldienne s’il en est où l’apparence humaine se brouille dans un entrelacs de tubercules, excroissances, racines emmêlées et confuses. Or, être immergé parmi les choses, revient à nier sa propre identité, à diluer son essence dans le magma, à fondre sa fragile concrétion humaine dans la "pâte de l’existence". Sartre sait admirablement nous y conduire, par la seule force du texte, la puissance de la narration. Car si "La nausée" est œuvre philosophique, elle est tout autant roman. (...)

 

(...) Or "La nausée" n’est jamais "lumineuse", elle ne s’abouche qu’à la noirceur, à l’étroitesse de la contingence, à la cécité de la finitude. Parcours narratif, progression dans les empreintes de Roquentin, de ses actes, de ses étonnements, de sa confrontation à la dureté du réel, à sa densité incontournable. Une sorte de "parti pris des choses", une lecture au plus près. Le praticable sera celui du quotidien, du prosaïque, de l’ordinaire. Tout lecteur est invité à exister parmi les choses, dans les feux éteints d’une nécessaire clandestinité. Se fondre. (...)

 

(...) "Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais ; je ne reçois rien, je ne donne rien."

Superbe solipsisme qui anticipe la prise de conscience de l’inévitable déréliction. Le répit sera de courte durée. Le temps que durera l’illusion de la création, croyance proustienne en la capacité d’une écriture salvatrice. Mais bientôt Monsieur de Rollebon sera reconduit aux oubliettes de l’Histoire. Puis tout s’enchaînera inexorablement, une sorte de descente aux enfers. Le sens s’hypostasiera continuellement, chaque acte, chaque chose s’absentant peu à peu de la scène sur laquelle évolue Roquentin. (...)

 

(...)"Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontre rien de ferme, il s’ensable. Evidemment, il y a là un nez, des yeux, une bouche, mais tout ça n’a pas de sens, ni même d’expression humaine."

On ne saurait mieux dire l’enlisement en soi, la perte de toute signification. Et cette perte, ce rétrécissement du monde, ne concerne pas seulement Roquentin . Bien évidemment, les autres sont pris dans le tourbillon. Ainsi l’Autodidacte chez qui commencent à se dessiner les premiers linéaments de l’animalité :

"Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée un jour...J’avais pensé à un gros ver blanc." (...)

 

(...) Et puis, encore, cette régression reptilienne, un enfoncement dans l’ombre de la terre :

"L’absurdité ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois."

Ici il ne saurait s’agir d’une sorte d’allégorie qui mettrait en scène le péché originel du Jardin d’Eden, par l’entremise du serpent. Non, l’animalité est brute, réelle, métaphysique, simple préparation à la révélation ontologique. (...)

 

(...) La racine, quant à elle, parachève l’œuvre néantisante des choses :

"...et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là."

Impossible, là aussi, de ne pas repérer l’irruption fondatrice du Néant, le ressort ontologique qui l’anime, le saut vers la transcendance, dont Roquentin est subitement investi. Il vient de franchir l’épreuve onto-existentielle majeure :

"Et puis j’ai eu cette illumination." (...)

 

(...) "...je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l’existence nue."

Mais de l’existence assumée, passée au crible de la conscience, mesurée à l’aune impitoyable de la lucidité. Vision prosaïque, parfois à la limite de l’obscénité :

"Gras, chauds, sensuels, absurdes, avec les oreilles rouges." (...)

 

(...) La transcendance du langage, un moment occultée, se manifeste à nouveau. La mission dont Bouville semblait, à son insu, avoir été chargée, vient de se terminer. Il n’y a plus guère de place pour d’autre révélation, d’autre illumination :

"Je suis parti, je suis rentré à l’hôtel, et voilà, j’ai écrit." (...)

 

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