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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 07:53

 

La passion du paysage.

 

 tpeup

Photographie : Blanc-Seing.

 

    Le paysage dans son face à face nous interroge. D'abord sur lui, qu'en est-il de sa nature, quels sont les rapports que nous entretenons avec lui, en quelle langue nous parle-t-il ? Ensuite, sur nous : comment fait-il phénomène en venant à notre encontre, comment l'intégrons-nous à notre propre vécu, qu'a-t-il à voir avec nos sentiments, nos émotions ?

Non seulement nous ne pouvons éviter ce type de question mais l'interrogation sur la Nature est coalescente à notre existence même. Et la représenter revient à se représenter soi-même. Nous n'avons pas attendu l'arrivée de la psychanalyse pour en faire le constat. Toute création est la projection de l'Artiste à même la chair dense de son œuvre. Plus même, l'Artiste s'incarne dans son tableau : chair contre chair. C'est de sa propre substance dont il s'agit. Et, du reste, comment Celui qui peint pourrait-il s'abstraire en quelque façon de la tâche à laquelle il se livre corps et âme. Il faut cette démesure, cette turgescence, cette infinie tension afin que le subjectile puisse recevoir l'empreinte de Celui qui fait effraction. Toute peinture porte les stigmates vifs, effervescents, vibrants de l'âme qui a infusé la toile, s'y est projetée avec exactitude, parfois avec violence.

  Et peu importe le style, la facture selon laquelle l'œuvre se déploie. La représentation apollinienne du temple grec est aussi bien investie de cette ardeur existentielle que la giration follement dionysiaque de "La Nuit étoilée" de Van Gogh. Par définition, le support est à l'image des célèbres taches du Test de Rorschach, ce sont les traces visibles de sa création qui y figurent et que nous interprétons comme art. L'art, parfois, souvent, n'est que cela : la mise en scène d'une pathologie, ou à tout le moins, d'une préoccupation existentielle, d'une angoisse. Vincent peignant à Arles les cyprès torturés ne peint que son âme en proie aux affres de la folie qui, déjà, étend ses membranes vénéneuses. Du reste la partie terminale de son œuvre est identique à un électroencéphalogramme sur lequel s'impriment les coruscations de la folie. On peut en suivre la vibration, la diffusion rhizomatique, l'enserrement racinaire, la prolifération arbustive. Une lente agonie de l'homme, laissant place à la dimension confondante, sublime de l'art. Plus le Hollandais s'enferme dans les contingences de tous ordres, plus son œuvre signifie magistralement, phénomène de balancier livrant la transcendance à même la progression du mal, de la douleur, de la souffrance. Etranges vases communicants selon lesquels chaque contenant se nourrit de la perte de l'autre : perte de l'âme, gain de l'art. Ce qui, formulé autrement pourrait s'énoncer : toute création en sa vérité suppose le renoncement à soi de l'Artiste.

  Pour l'Ecrivain, par exemple, le texte est la contrepartie d'un don de soi. Le langage ne fait ses efflorescences qu'à la mesure d'une privation, d'une ascèse. Faute de cet impératif, le texte ne s'éclaire que du lumignon de l'insuffisance. Il y a, à l'évidence, pleine affinité et convergence entre l'entrée du texte en littérature et la perte à soi du créateur. C'est le langage qui est premier, l'homme ne parlant qu'à sa suite pour employer la rhétorique heideggérienne. C'est l'œuvre "qui mène le bal" et ceci résonne comme une tautologie car, si tel n'était pas le cas, il n'y aurait pas œuvre, il n'y aurait pas art. Car c'est toujours de ce qui fait sens, à savoir la peinture, le roman, le poème que surgit l'œuvre d'art. Celui qui en est la source, sans doute réel épicentre, mais hautement interchangeable. Par la pensée, supprimer ProustRousseau ou bien Voltaire et la littérature n'en demeure pas moins. Mais, a contrario, ôtez la littérature et, du même coup, vous n'avez plus une seule de ces hautes figures de l'histoire des Lettres.

 

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Paysage de Cagnes (La Gaude)

Chaim Soutine, 1923

 Source : artlover.me

 

   Mais revenons au paysage et à l'un de ses plus sublimes interprètes, Chaïm Soutine. Et voyons ce qu'il y a à connaître de cette vision torturée du monde. On conviendra, en présence de cette peinture paroxystique, qu'il s'agit là d'utiliser une clé de compréhension différente, par exemple, de celle, classique, des peintres contemporains des anciens Grecs pour lesquels la "mimèsis" , - l'imitation de la Nature - constituait les prolégomènes d'une peinture juste. Ici, certainement, aussi, pouvons-nous saisir une "mimèsis", mais elle l'est à l'aune de l'histoire personnelle du Peintre. Toute la série des paysages soutiniens est une large historiographie d'une existence livrée à la démesure du tragique. Les paysages, c'est Soutine en peinture. Les paysages c'est une autobiographie de la dérision, la mise en scène de l'inconcevable, l'allégorie de la condition juive toujours condamnée à errer de diaspora en diaspora, manière de satellite faisant ses révolutions autour de soi sans jamais pouvoir en apercevoir le centre, l'illumination qui ouvre la voie et donne acte à l'aventure de la vie.

  S'appeler Soutine, c'est cela même à quoi il faut se livrer : se défaire de ses ramures de chair, se dévêtir de ses oriflammes de peau, racler jusqu'à l'os afin de retrouver son âme, pure, claire non affectée par les mouvements du monde, les atteintes à l'esprit, les assauts en direction de l'humain. Retrouver son âme, c'est peindre inlassablement, projeter sur la toile ses obsessions, se détourner d'une dette mémorielle, oublier sa situation juive, les souffrances de l'enfance. Être Soutine, c'est fuir les gens, lesquels sont parfois porteurs de ruine, c'est éviter de réaliser leur portrait, c'est confier à la Nature, au paysage la lourde tâche de sauver ce qui encore peut l'être; c'est, sentant la mort proche, brûler ses toiles, juste autodafé d'une existence détruite avant même que de parvenir à son éclosion. Être Soutine, c'est projeter violemment sa passion - sa tragédie - contre le mur de son histoire personnelle, cette taie infiniment tendue, opaque que jamais l'on ne traverse et qui, identiquement à un miroir dément, vous renvoie l'image anamorphique, étrange, incompréhensible de votre présence au monde. La création comme suicide, moyen d'en finir. Chaque nouvelle toile, plus d'art, plus de perte; chaque nouvelle toile moins d'existence, comme la disparition d'une substance intime, l'écoulement continu d'un sang devenu blanc, l' égouttement d'une lymphe lunaire, la fuite d'humeurs vitreuses  et ainsi, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et Mort s'ensuit toujours, la seule certitude qui soit.

  La passion du paysage est cette démesure par laquelle le Peintre consent à son propre évanouissement alors que nous, les Voyants, ne pouvons qu'assister, impuissants à cette magnifique implosion qui en est la condition de possibilité.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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