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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 08:55

 

Là où le désir s'abîme.

 

 désir1

                                      Facebook.com/Art. Photography.Life - Rodney Smith. 

                                 (Photographie partagée sur la page Facebook de Marie Capel).

 

 

"Ce qui supplée au rapport sexuel,

 c'est précisément l'amour."  Jacque Lacan.

 

 Incontestablement cette image est belle. Mais se demande-t-on pourquoi elle l'est ? Sans doute pour des motifs esthétiques, mais aussi, pour sa valeur symbolique et, oserons-nous dire, allégorique. Car sa sémantique fait immédiatement signe vers une éthique dont nous ne saurions faire l'économie sauf à nous exonérer du sujet qui l'anime. Bien évidemment, chacun aura compris qu'il s'agit de l'amour, de son prélude, de son mince pas de deux avant que ne s'inscrive l'événement existentiel par excellence. Mais encore, utilisant le prédicat "d'existence", nous nous situons dans une manière d'euphémisation de cela qui voudrait faire phénomène et nous amener, d'emblée, à forer la peau des apparences afin que quelque chose tel qu'une vérité puisse apparaître. Le terme "d'ontologie" conviendrait mieux car c'est bien de l'être dont il s'agit, à savoir d'une essentialité prenant place entre deux Vivants dans un instant déterminé, nullement reproductible.

  Les hypothétiques Amants, de part et d'autre de la vitre, se livrent à une mince dramaturgie au sein de laquelle le regard est omniprésent, focalisant la pluralité des significations qui pourraient avoir lieu. Or le regard étant un autre mot pour la conscience, nous sentons bien que nous sommes entrés dans un espace tellement unique que, dès lors, il ne nous sera plus possible de rétrocéder vers un site purement immanent, circonscrit à quelque banalité, à une vision ordinaire des choses. La photographie nous invite à nous polariser sur ce qui, habituellement, nous échappe, cet invisible glissant toujours entre nos doigts à la manière du filet d'eau.

  Mais observons cette vitre. Elle n'est pas seulement une aire de silice, une mince pellicule délimitant les multiples façons d'habiter le monde. Elle n'est pas une frontière entre un dedans et un dehors, un imaginaire et une réalité. Elle nous dit, en langage abstrait, certes éphémère, la nécessité de bien comprendre l'Amour majuscule, cette sorte d'absolu dont nos sens sont constamment alertés à défaut d'en saisir les fondements. Elle le dit, installant une césure entre deux êtres, césure qu'ils auront ou non à transgresser, leurs destin, alors, s'écrivant de telle ou telle manière. A partir de ceci, il nous faut consentir à percevoir les choses selon une architecture phénoménologique s'essayant à décrypter l'indicible en réserve dans toute manifestation, à condition qu'on veuille bien se disposer à comprendre, c'est-à-dire à avoir, avec l'exister, une explication suffisante.

  Mais revenons à ce dont l'image est porteuse : les possibles Amants, de part et d'autre de la mince cloison de verre semblent se livrer à une quête optique, sans plus. Un suspens s'installe qui durera le temps de la mince tâche herméneutique que nous sommes fixés. Nous sentons que les protagonistes sont  en-deçà de ce qui, peut-être, aura lieu, dont eux-mêmes, vraisemblablement, ne sont pas encore suffisamment alertés.

Ou bien la confrontation demeurera celle d'une simple application du regard à dévisager l'autre, ou bien les Voyeurs deviendront amants.

  Ici, nous sentons bien que se creuse un abysse dont nous avons bien du mal à saisir la nature. Eh bien, il ne nous reste plus alors qu'à théoriser (à "contempler", étymologiquement parlant) et à dégager quelques lignes de force à partir desquelles tirer une perception de ce qui, à peine, s'esquisse.

  Disons simplement que, des Voyeurs aux Amants, la distance est identique à celle qui sépare l'objet d'une contemplation à l'usage même de cet objet. D'un côté une réalité hallucinée, de l'autre sa mise en acte, sa réalisation et, déjà, après l'atteinte de son point d'acmé, le saut dans l'ultime, puis l'occlusion de cela qui avait été ouvert.

  Dès lors, comment ne pas réduire le propos à l'Amour majuscule (une manière d'absolu disions-nous) se confrontant à l'amour minuscule (toujours trouvant son épilogue dans l'accomplissement d'un acte).

  Dans la photographie qui nous est proposée, la vitre joue un rôle essentiel en tant que condition de possibilité de ce qui pourrait advenir. Ou bien le désir des Amants s'y abîme dans une tension non résolue, ou bien ce désir s'actualise et devient événement existentiel. Nous percevons bien, quoique intuitivement, l'importante différence de nature au fondement des deux situations.

  Alors il convient, certainement, de prendre symboliquement la place des deux existences qui se font face. D'emblée nous réintégrons notre urgence à vivre, à éprouver dans la briéveté, cet instant d'éternité dont, autrement nous ne serions guère assurés. D'abord nous sommes Hommenous sommes Femmes et le désir coruscant est là, qui fait notre siège, lance à l'intérieur de nos édifices de chair ses meutes de scories, ses longues flammes blanches, ses bombes ignées et alors, nous nous soumettons, sinon à notre destin, du moins à notre condition mortelle. Nous voulons fêter Eros afin que Thanatos reflue vers quelque antre chtonien, ténébreux, cerné de néant. Nous choisissons d'exister à défaut d'être. Nous choisissons d'offrir à nos mains fébriles la pulpe immédiate du sens, à nos yeux hagards la certitude de l'épiphanie soudain hautement disponible, à l'égarement de nos sens la plénitude  de l'étreinte.

  A cela, être situés dans notre repaire anthropologique, nous ne pouvons bien évidemment nous soustraire. Sans doute la fête charnelle aura-t-elle lieu, le déchaînement dionysiaque convoqué, l'aventure sensuelle portée à son incandescence.

  HommesFemmes, nous ne pouvons nous assumer que dans la quadrature de chair et de sang qui nous a été assignée. Mais ceci ne nous ôte pour autant la capacité de nous envisager selon quantité de silhouettes dont nous aurions pu nous revêtir. Le refuge dans l'acte d'amour sonne comme un retour à la cavité amniotique primordiale : une nostalgie de notre cosmogonie originelle. Ceci signe une progression horizontale au bout de laquelle se trouve toute immanence, toute quête de concrétude, toute aspiration à nous invaginer dans la compacité du réel.

  La contemplation de l'Amour majuscule emprunte, quant à elle, la rigueur d'une exigeante ascension verticale, transcendant tous les objets qu'elle croise et qui sont étrangers à cette quête. Un pur platonisme. Donc, si nous mettons en relation le désir accompli et le désir halluciné, nous pouvons faire l'hypothèse que le premier, pour user de termes platoniciens, réalise une dialectique descendante, en direction des "beautés d'ici-bas", alors que le second, parvenu à la nécessité de Principe, en décrit la dialectique ascendante, donc la Beauté parfaite, donc l'Amour absolu.

  Nul doute que nous soyons des chercheurs d'absolu, mais d'abord, nous sommes HommesFemmes, objets de chair et, chacun de nos pas hypostasie cet absolu pour nous porter au-devant de ce qui s'offrande avec autant de bonheur et qui se nomme, tout simplement "amour".

  La minuscule porte toujours, en quelques uns de ses plis, la Majuscule. De cela il faut être pénétré afin  de nous exiler au-delà de nous-mêmes dans la contrée des mirages infinis, là où se déploie la vaste symphonie des choses.

  Et, maintenant, il est temps de reprendre la belle citation de Jacques Lacan, placée à l'incipit de cet article :

 

"Ce qui supplée au rapport sexuel, c'est précisément l'amour."

 

regrettant seulement que L'Amour n'ait été orthographié avec une Majuscule. Sans doute un merveilleux lapsus de psychanalyste !

 

 

                                              

                                                                     

                                                                   

 

 

 

 

 

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