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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:00

 

La nuit indigo.

 

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Source : voirlemonde.com/algerie.

 

  Rien ne bouge sur les vagues de sable et le ciel est une voile tendue aux confins de la nuit. La brume du jour est réfugiée dans l'anse des barkhanes. Sur son tapis de laine le corps de Yuba a posé son empreinte parmi le froid de l'aube. Il est immobile, attentif au silence, à la reptation muette des racines dans les veines de la terre. C'est comme un murmure venu des profondeurs, une voix secrète lui disant l'instant unique de son âge nubile. Alors il repense aux paroles du vieux Wajir dans l'ombre claire de la tente, à ces paroles rapides qui recouvraient sa peau d'une nuée d'abeilles.      

Il repense à ces mots qui écrivent son destin de jeune Touareg, lui disent sa vie future placée sous l'emblème du troupeau, sa respiration accordée au sable et à la lumière, sa peau lissée de vent et de soleil.

  Yuba se lève, sort de sa tente. Sous la ligne blanche du ciel il distingue à peine les abris de drap au milieu de l'agitation légère des oyats, l'étendue de sable couleur d'argile, l'enclos des bêtes encore assoupies. Il fait quelques pas sur le sol durci, étire ses membres. Peu à peu la vie du désert entre en lui. Il sent sur sa peau le souffle tendu de l'harmattan, dans ses talons durcis l'incision des épines d'acacia, dans ses reins le chant multiple des eaux souterraines.

  Yuba est vivant. Infiniment vivant sous la tension de l'aube, tout près des tentes où dorment ses semblables, pareils à des ombres fragiles. Le jeune berger pousse la porte de branches, pénètre dans l'enclos. A peine quelques remuements, quelques soupirs étouffés sous les toisons épaisses. Robes grises des ânes mêlées à la laine des chèvres, aux tissus élimés des dromadaires. Seule, Nyala, la chamelle blanche, a les yeux ouverts sur le ciel qui s'éclaire. Yuba retire les entraves de ses pattes, glisse ses doigts dans la fourrure douce comme l'écume. Sur sa bosse en forme de dune, il pose la selle de cuir au dossier élevé, teinté de noir.

  Nyala sort de l'enclos. Yuba lui donne un bouchon d'herbe pour calmer sa faim. Le silence est tendu et dans le camp nomade l'on n'entend que le long craquement des fissures de terre. Bientôt l'air est pris de soudaines vibrations alors que le soleil commence sa lente ascension. Il est l'heure, pour Yuba, d'empiler ses ustensiles dans une toile, d'y ranger quelques provisions, de se vêtir. Il s'habille de l'ample daara aux plis multiples, entoure son visage du taguelmoust blanc qui le protègera du sable, du vent, du souffle chaud du désert. La jeune chamelle est accroupie dans l'ombre de la tente.

  Yuba arrime sur ses flancs les sacs de toile, les outres remplies d'eau. Juché en haut de la nacelle de cuir, Yuba domine maintenant le campement, les cercles des enclos, les buttes de sable qui se décolorent sous la lumière. Devant lui, vers le sud, l'unique piste qu'empruntent les caravanes : long trait brun parmi les touffes d'euphorbes et les damiers parsemés de cailloux. Yuba oscille sur son vaisseau blanc, pied posé sur l'encolure et la vie autour de lui est semblable à une île aux contours incertains. Plus rien n'est réellement visible et le disque du soleil se confond avec la courbe des dunes, leurs lunules d'ombre, le poudroiement doré du sable. Parfois des mirages comme si des hommes invisibles et secrets glissaient derrière le fil de l'horizon, minces lignes bleues émergeant à peine de la mémoire.

  Yuba sait cela, cette sorte de magie tout au fond de son corps, sur l'envers de sa peau. Il sait ces choses impalpables et silencieuses qu'aucun langage ne pourra jamais dire, aucune parole proférer. Il sait que, dans quelques heures, lorsque le jour aura basculé, se couvrant d'ombres longues, il se retrouvera, lui aussi, de l'autre côté du monde, immergé dans la grande vague bleue, dans les profondeurs marines des peuples solitaires. C'est sans doute ce qui le fait avancer, ce qui donne à Nyala son rythme lent et séculaire comme si, elle-même, du fond de son instinct, percevait la nécessité du chemin à accomplir.

  Alors que le soleil est au zénith, tout entouré d'étincelles, le dos de Yuba est pareil à une plaine aride parcourue de minces filets d'eau. Lèvres durcies par le vent chaud, il boit de longs traits d'eau, puis asperge le mufle de la chamelle. L'air est de plus en plus sec, dressé comme une enceinte et l'horizon est un cercle qui se referme sans cesse. Il n'y a plus alors, sur ce coin de terre calcinée, que cette volonté tendue, cette progression aveugle vers la nuit promise. Parfois, au loin, dans la brume brûlante et les tourbillons de poussière, Yuba devine les silhouettes tremblantes de cases de boue et de branches, les bras aigus des acacias qui griffent le ciel.

  Le puits Bozum n'est plus très loin maintenant. Yuba le connaît pour y avoir fait s'abreuver les troupeaux à la saison sèche mais ses yeux voilés par la sueur sont deux minuscules fentes où se perdent les images. Bientôt émerge de la plaine de cailloux, un amoncellement de pierres que surmontent des branches torturées, mêlées à d'anciennes cordes et, à côté, des bassins de lave posés sur une terre aride, fissurée. L'eau est là, à quelques dizaines de mètres sous la croûte gercée, qui attend les hommes égarés.

  Yuba met pied à terre, attache la corde du puits à la selle de cuir, encourage Nyala qui avance lentement sur le sol couvert d'empreintes de sabots. Alors que la chamelle s'éloigne sur le sentier de travail, la poulie grince sur son axe de bois et l'on entend le récipient de tôle racler les bords de terre cuite. Lorsque le bidon surgit à la lumière, Yuba le saisit d'un geste vif, le fait basculer et l'acequia se remplit d'une eau gonflée de bulles et de limon qu'il se met à boire longuement alors que Nyala aspire avidement le liquide, ses flancs bientôt gonflés comme une jarre. A l'ombre d'une toile tendue, Yuba, assis sur la margelle, mâchonne quelques morceaux de tadjella qu'il mélange à des dattes sucrées. Parfois, entre deux bouchées d'herbe, Nyala réclame la part qui lui revient. Puis arrive l'heure du repos alors que le soleil commence à peine sa descente oblique. Yuba, peu à peu, s'enfonce dans un rêve cotonneux, au creux d'une immense blancheur .                                                                                                          

   Des flammes dansent sur la neige, alternant avec des tons bleus pareils aux fentes des banquises. Au milieu de la chute des flocons, parmi les dents aiguës des glaciers, c'est le vieux Wajir qu'il entend chanter, psalmodiant les signes de son peuple : la cohorte infinie des dunes, l'éclat du sel sur les lagunes, le vertige de l'eau dans la nuit dense des puits, le visage magique des enfants et leurs reflets de cuivre; la beauté des femmes aux cheveux tressés, le large cercle des créoles à leurs oreilles, les tatouages de leur peau pareils aux ailes des scarabées, leur regard sombre hanté de désir. La voix du vieux Wajir n'est plus bientôt qu'un écho lointain, une plainte semblable à celle de l'archet sur la corde de l'imzad.

 

  Sa soif étanchée, la chamelle a repris son rythme. Yuba accompagne le balancement de gestes souples, le pied toujours posé sur l'encolure. L'air est encore compact mais sa trame se relâche insensiblement. L'immense plateau de pierres et de sable vire au sépia, au rouge assourdi comme si les prémices de la nuit naissaient du sol lui-même en de longues éclaboussures. Tout au sud, à la limite de l'horizon, les roches du Tassili sont déjà perceptibles. Elles habitent le ciel de leur haute mémoire et Yuba éprouve un frisson en les apercevant. Il n'a plus besoin de la mélopée du vieux Wajir pour sentir en lui de lentes harmonies, une musique intérieure venue de très loin, qui fait de son corps le lieu d'une rencontre. Rencontre réelle, charnelle, palpable comme si l'arche du temps était abolie, son peuple à portée de main.

  Maintenant le chaos de roches sombres est devant lui. Entassement de blocs géants parcourus de sinueuses failles. Blocs de basalte diluviens. Ponts de pierre ouverts sur le ciel. La lumière est basse et elle grandit tout. L'ombre de Yuba projetée sur les grandes plaques minérales ressemble à la figure simple de son destin. Tout peut s'y lire, s'y déchiffrer. Plus rien n'est hiéroglyphe, pas même les caractères tifinagh inscrits sur les dalles polies. Tout signifie soudain, tout devient lumineux et le mystérieux alphabet se met à dévoiler ses formes : le cercle avec son point au milieu, le signe pareil à l'éclair, celui imitant l'arbre, celui de l'homme aux bras arqués vers le ciel. Ces signes et lui, ces pierres et lui, c'est pareil, c'est fait de la même matière, c'est tissé de la même histoire, c'est un espace commun, un temps condensé, une seule et unique conscience.

  Yuba parcourt les pierres à la façon des nuages qui glissent sous le ciel. Il veut tout toucher, tout voir, sentir son corps grandir, affluer jusqu'aux rives du passé, aux confins de l'espace. Yuba entre dans la grotte magique, le lieu sacré où sont gravées les empreintes de la vie. Et soudain, devant lui, ce sont ses ancêtres qui lui parlent depuis leurs images inscrites dans la roche. Ce sont les hommes et leurs dromadaires, les hommes et leurs bœufs, leurs flèches et leurs peintures corporelles; ce sont les femmes richement vêtues, aux si belles parures.

  Yuba est saisi d'un vertige, d'une ivresse. Du bout de ses doigts enduits d'argile, il dépose sur un mur de grès vierge, sa propre effigie, celle de Nyala la chamelle blanche, celle du vieux Chef; il peint les mélodies de la langue tamasheq, la selle touareg surmontée de la croix du sud, les images des zébus bororooji aux cornes immenses, la croix de Tahoua avec les quatre coins du monde; une multitude de points et de traits, de lignes droites et de courbes, de spirales dont il est le centre et l'ondoiement. Toute une mélodie de rouge, semblable au sang qui coule dans ses veines.

  Lorsque Yuba sort de la grotte, le jour a baissé. Le ciel s'est assombri, couleur de céladon et la terre est semblable à une vieille écorce ternie par le temps. A ces signes où la nuit se devine déjà, Yuba sait qu'il doit faire halte, reposer son corps, le disposer au long voyage qui, bientôt, l'habitera. Il entrave les pattes de la chamelle, lui jette une botte d'oyats, vide l'eau d'une outre dans un bidon de tôle émaillée. Il s'allonge sur une dalle de basalte, entouré de sa daara blanche, immobile.

  Puis tout s'inverse, la terre s'éclaire alors que le ciel se teinte d'une encre profonde, dense. La lune, à l'orient, n'est qu'un mince croissant, une parenthèse portant l'infime trace du jour. Peu à peu les étoiles s'allument : le triangle de la Girafe, la ligne brisée de Persée avec le clignotement d'Algol, plus  à l'ouest l'éclair de Cassiopée, Pégase et Markab, le long pointillé de la Baleine; puis, au sud, le lacet fermé du Poisson Austral avec, à sa proue, le phare de Fomalhaut.

  Yuba est fasciné par cette lumière lente venue des confins de l'espace, des limites du temps. Et soudain c'est un brouillard qui voile ses yeux, une douce pluie qui éteint une à une les constellations lointaines, les fait se dissoudre dans la cendre noire de la voie lactée. La nuit s'est déployée, d'un bout à l'autre de l'horizon, une nuit entière, lourde, enveloppante à la façon d'une immense toile. Il n'y a plus maintenant qu'une large nappe indigo qui confond tout, les roches anciennes du Tassili, les mines de sel de Taoudéni, la sourde ondulation des dunes, le balancement léger des oyats, les campements au loin, où dorment les Touaregs sur les peaux de chèvre, les acacias levés dans le marécage sombre du ciel.

   Yuba sait que son peuple est là, tapi dans les buissons d'épines, près des cailloux du désert, dans les failles qui creusent le sol jusqu'au socle de la terre, sous la voûte immense du ciel et peut être même dans la bosse de Nyala doucement phosphorescente dans l'air chargé de bitume.

  Yuba le sait maintenant, dans toutes les fibres de son corps, le sent dans les minuscules vibrations de sa chair, le battement de son sang. La nuit indigo est en lui et trace son chemin, palpite et s'étoile, se ramifie, coule à la façon des filets d'eau dans la gorge étroite du puits Bozum. Infinité de ruisselets qui glissent sur la peau du visage, le font resplendir dans des teintes de briques solaires, mouillent le fin duvet qui habite sa lèvre et le collier de barbe ornant ses joues est pareil au croissant de la lune. Infinité de linéaments tatoués sur son torse d'éphèbe, infinité de signes qui gravent sa peau, des hanches souples à l'ombilic creusé d'ombre, du bassin doucement incurvé aux longues jambes se perdant dans la nuit d'ébène.

  La nuit indigo est un vent qui le parcourt de l'intérieur, une lumineuse respiration gonflant ses alvéoles, un long fluide inondant les rhizomes de ses vaisseaux. La nuit indigo est une onde portant dans ses membranes le peuple des femmes nomades qui tissent la laine, le peuple des Atbara, des Kassala, des Raga; le peuple des bergers, les Wau, les Kutum, les Bousso, les Muglad ; c'est aussi un rassemblement de murmures très anciens émergeant des limbes, celui du soufflet rauque d'Arzal le forgeron; celui des gouttes pressées d'Anzar, le dieu de la pluie.

  Yuba n'a plus besoin de rien maintenant. Il lui suffit de sentir se répandre en lui la longue lignée des Imohaghen, les hommes libres du désert, alors que la dalle de basalte engourdit ses membres et que le sommeil le gagne, en de longues vagues successives, là où palpite la lumière imperceptible du rêve.

 Au milieu des collines de sable et de blocs de rochers, miroite une eau verte à la clarté irréelle, entourée des plumets des oyats, des têtes légères des palmiers. Une oasis emplie de silence avec, tout en haut de l'horizon, les silhouettes éphémères d'une citadelle de terre. Nyala s'est débarrassée de ses entraves et s'abreuve longuement à une source claire. Yuba se lève, glisse jusqu'au lac où le jour n'est encore qu'une vapeur incertaine. Il s'allonge sur le sol, rampe à la façon des lézards. La rive est fraîche, légèrement humide, encore cernée par les ombres de la nuit.

  Le jeune berger s'approche, se penche pour se désaltérer. Les linges qui l'enveloppent flottent autour de lui, assourdis de teintes profondes semblables à la gorge palpitante de l'iguane, aux ocelles métalliques du paon. Son visage est beau, sombre, avec de longues coulures d'indigo que soulignent le mince filet de ses moustaches, le collier de barbe en forme de faucille.

  Yuba en est sûr, maintenant, il a franchi l'âge nubile, il est de l'autre côté de lui-même, avec les Hommes Bleus si mystérieux qu'ils se confondent avec le vent, le soleil, le moutonnement des sables, le lainage des troupeaux. Yuba flotte dans l'air chargé de poussière et son ample daara est un sombre miroir où se reflètent les images du monde. Le pouvoir est en lui, maintenant. Celui de faire naître, d'un simple clignement d'yeux, dans l'arc étréci de ses paupières, le peuple du désert. La vision de Yuba est immense et rien ne lui échappe. Elle est multiple, habitée par les milliers d'yeux, les milliers de consciences de sa tribu. Ses oreilles sont des conques où se rassemblent des nuées d'échos.

  Alors il joue à emplir son corps de toutes ces merveilles qui habitent l'espace et que personne ne remarque : les déplacements infimes des colonnes de fourmis, la lente élévation des cônes des termites, le vol lourd des criquets, celui, léger, du petit guêpier, les notes blanches et noires du traquet moula moula, la course rapide du sirli des sables.

  Mais ce qui l'attire le plus, ce sont tous les endroits où vivent les hommes,  la terre fouillée par les houes, les enclos d'épines où paissent les bêtes, le travail des femmes qui pétrissent la pâte de la tadjella dans une auge de pierre, puis la cuisson odorante de la galette dans la cendre, sous le sable chaud. Il aime aussi entendre le cognement régulier du pilon dans les lourds mortiers de bois, voir voler la farine, couleur de paille, regarder le thé brûlant versé dans les verres ciselés d'où s'élève une mousse aérienne, écouter la navette faire son bruit d'insecte entre les fils de trame, deviner le choc sourd de l'outre au contact de l'eau dans la gorge perdue des puits.

  Il voit l'étroite mare de boue dans laquelle piétinent les troupeaux de buffles bororooji, leurs robes de goudron, l'arc de leurs cornes découpées sur le ciel, les bergers aux corps étroits tenant de longues branches, le cercle des chèvres blanches et, plus loin, les dunes hérissées de maigres touffes vertes .

   Il voit les villages de terre, les cases brûlées de soleil qui ressemblent si fort au cuir des vieux reptiles, les huttes couvertes de boue et de nattes tressées, les barrières de branches dénudées, les vaches errantes à la peau tapissée de mouches plates, les enfants nus jouant avec des bâtons, les femmes élancées, vêtues de bleu, une jarre d'eau sur la tête.

  Il voit tout, l'enclos de Nyala, là-bas, très loin dans la brume de sable qui se teinte de mauve, les barrières de branches levées contre le vent, le toit de toile de sa tente, celle où est Meshra qui, depuis toujours, l'attend pour devenir sa compagne, traire les chèvres, élever les chamelles, rouler la pâte des galettes, poursuivre le lignage des Hommes Bleus.

Le village est encore loin et la lumière est de plus en plus basse sur l'horizon. Bientôt il n'y aura plus dans le ciel que le scintillement des étoiles et le chemin blanc de la Voie lactée. Alors, pour Meshra, pour son peuple aussi, pourra commencer la longue et belle nuit de l'indigo.

 

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