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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 09:43

 

Sur un texte d'Eléa Mannell

La mort au fond de sa poche

 

 

 

 

fleuron1 


 

   "Tout aurait pu se terminer là, à cette seconde précise! Quand les mots étaient sortis de nulle part, violents, inattendus. Tout aurait pu s'éteindre et finir... Tout est enclin à finir, n'est-ce pas? 
Elle aurait pu feindre de ne pas comprendre, de ne pas entendre. Elle aurait pu perdre pied et s'effondrer. Que fait-on quand ces mots-là scarifient le cœur? Quand tout entier, on saigne de les recevoir... ces coups, cette blessure, ce calvaire.
Mais elle n'était pas comme ça. Les mots, elle les a attrapés et les a rangés soigneusement dans une poche. Elle les a dissimulés aux regards des autres, s'en faisant un trésor ou un fardeau mais qui n'appartenait plus qu'à elle.
Une porte qui se referme et une autre qui s'ouvre. Un appartement au second sans ascenseur. Une plante verte à l'entrée et une toile de Charlotte Atkinson sur le mur. Il n'y rien de plus rassurant que le confort qu'on a créé.
Les premiers jours, -longues semaines- elle a pensé remuer ciel et terre entre le café et le dîner. Elle s'est dit qu'il y avait forcément un moyen, une alternative à tout cela.... Que tout ne pouvait pas lui être repris... sa vie.
Mais le temps est devenu précieux, partagé entre les allers-retours à l'hôpital où l'espoir s'éteint, où la réalité déchire. Et puis, la douleur... même superflue, mais si présente dans sa chair. Mais surtout ne pas pleurer... Il n'y a pas de larmes pour cela.
Le reste du temps qui lui était donné, elle l'a thésaurisé à la minute près. Profitant de chaque instant pour revoir les lectures d'antan, les jeux qu'elle aimait faire, les pâtisseries dont elle raffolait. 
Chaque instant du reste de sa vie n'a servi qu'à la rendre plus belle. Elle a étouffé la douleur et a réappris à rire. Le rire, c'est quand même quelque chose! 
L'espoir nait des rêves mais lui était-il encore permis de rêver? D'espoir, elle n'en avait plus pour elle. Elle voulait seulement que ces derniers moments soient les plus parfaits, qu'elle n'ait jamais rien à regretter. Même quand la vie lui reprendra ce qu'elle lui avait donné, elle veut sourire au lieu de pleurer.
La tristesse, le chagrin et le désespoir seront pour après. Elle n'a pas le droit de flancher, pas avant que la mort soit arrivée! Elle aura alors l'éternité pour pleurer.
Petit matin de printemps et elle ne reviendra pas de l'hôpital. Ce mois de mai, elle le passera là-bas, dans cet univers stérile où rien ne ressemble à son appartement, à ce qui la rassure, aux souvenirs qu'elle a créés.
Elle a juste pensé à prendre son vieil ours en peluche, où un œil manque mais plein des odeurs qu'elle aimait tant. Elle se cramponne à son histoire, à tout ce qu'elle a partagé. Elle se dit qu'il est bientôt l'heure.
Tout aurait pu se terminer là, à cette seconde précise! Quand la mort était sortie de nulle part mais attendue et plus redoutée. Tout aurait pu s'éteindre et finir... Mais tout ne finit pas vraiment.
Elle a laissé là, dans cet hôpital, sa vie, ses espoirs et ses rêves. Elle a protégé du mieux qu'elle pouvait ses derniers instants, a dissimulé le mieux possible la fatalité. Elle a partagé les rires plutôt que les pleurs. Elle a fait du reste de sa vie, des moments de joie et d'amour.
Elle aurait pu feindre de ne pas comprendre, de ne pas entendre. Elle aurait pu perdre pied et s'effondrer. Que fait-on quand la mort vous prend ce que vous avez de plus cher? Que fait-on quand la maladie vous prend votre enfant?
Elle a choisi le rire et les bons moments plutôt que la peine et les pleurs... Elle aura toute l'éternité pour se souvenir de la perte mais aussi des derniers moments qu'elles ont partagés. L'espoir naît encore après la mort parce que les nuits sont pleines des rêves qu'on fait encore."

 

Sur "La mort au fond de la poche".

 

  Les mots de la vie, du temps, de l'amour, de la mort sont les mêmes. Seulement la tonalité qui change, seulement la destination du langage. Qui fait ses orbes majuscules, ses menus entrechats. Mais aussi, parfois, installe le tragique dont les jours sont tissés. Alors surgissent au-dessus des têtes les mots-yatagan, les mots-faucilles, les mots-recourbés qui moissonnent les têtes. Le péril est grand de ne jamais se relever, de tutoyer l'abîme, de ne plus voir le jour, de ne plus sentir la clarté glisser sur sa peau avec sa musique légère. De sombrer dans une manière de néant, de longer l'ubac, de renoncer à l'adret, à son versant de soleil, à sa charge de plénitude.

  Puis on s'essaie à relever la tête, à rire, à décorer son appartement. On se rend compte que cela est possible, que cela est nécessaire, que, de toute façon le destin ne pourra s'inverser, on "se fait une raison", on s'invente une existence, on rêve. Mais jamais on n'oublie. Comme si la prochaine disparition de l'être cher n'était acceptée qu'à l'aune de nouvelles significations devant forcément apparaître, car, autrement, il n'y aurait plus que le vide et son éternel vertige. On joue avec le temps. On le ressasse pareillement à une antienne usée, on ressort des colifichets, un ours en peluche, on y trouve des odeurs, des fragrances qui disent le passé, mais aussi l'avenir faisant son mince tremplin, sa planche fragile à partir de laquelle prendre un nouvel essor.

  Pourtant le cœur est déchiré, pourtant le corps saigne, se révolte, se rebiffe, tous "ces coups, cette blessure, ce calvaire." La douleur est patente, omniprésente, vrillant les membres, forant l'âme, faisant partout, sur l'aire existentielle, ses marques au fer rouge, ses stigmates, ses cicatrices. Mais ce sont elles qui, désormais, vont donner sens à la vie, en tracer la douloureuse quadrature. De cet écartèlement, ni la chair, ni l'esprit ne ressortent indemnes; ils sont atteints dans leur tréfonds et il s'en faudrait de peu que ces apories ne deviennent les lieux insignes par lesquels un futur s'annoncera. La douleur comme matrice où faire émerger une manière de renaissance. Dès cet instant, dès cette prise de conscience à nulle autre pareille va émerger une nouvelle dramaturgie dont il faudra bien se résoudre à faire son quotidien. Et, tout au bout du sombre boyau, de la confondante ténèbre, du noir compact, soudain, comme une lueur vacillante, mais une lueur tout de même :

"L'espoir naît encore après la mort parce que les nuits sont pleines des rêves qu'on fait encore."

 L'utilisation de l'anaphore ou bien la reprise à la manière d'uns lapsus linguae du mot "encore"vient témoigner, s'il en était besoin, de cette conjonction des temps - présent des rêves, futur de l'espoir - dont l'Innommée (nous ne la connaissons que par "Elle")  est atteinte. 

  Beau texte qui nous entraîne bien au-delà de nous-mêmes dans la contrée du tragique dont nous consentons à faire l'hypothèse, sans le poser jamais  comme une possible réalité. A cette fin, il fallait un tel langage, économe, juste, exact. Le temps d'une lecture, nous avons été, bien malgré nous, cette Innommée dont nous avons non seulement habité la tunique de chair mais investi l'écriture vibrante, communicative. La force d'un texte est, toujours, de nous soustraire à la dyade espace-temps. Pari réussi !

 

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