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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 07:39

 

La Métaphore grise.

 

 

lmg.JPG 

 www.dreamingofzoi.com

 Photographie : Allan Amato.

 

 

 

   Scrutateurs de l'image, nous ne le serons réellement qu'à pénétrer au cœur de la signification même de la Métaphore en son sens premier. Étymologiquement, « métaphore » vient du grec metaphora, qui signifie « transport » – au sens matériel comme au sens abstrait. (Encyclopaedia Universalis). Et c'est bien cette notion de "transport", de "passage d'un lieu à un autre" dont il faudra faire la voie de notre entendement. Car, ici, l'ébauche photographique nous dévoilant le phénomène en même temps qu'elle l'occulte partiellement, nous invite au voyage, donc au "transport", mais à un double passage : celui de la Passante - nommons-là ainsi -, en premier lieu; en second lieu, le nôtre en direction de ce qui nous est donné à découvrir. Il s'agit de "découverture", en effet, puisque le Sujet est un constant voilement-dévoilement.

  Mais c'est au "transport", au "passage", à la transitivité d'un site en direction d'un autre, proche, immédiat, que nous devons nous rendre attentifs, faute de percevoir ce qui se joue en filigrane et s'adresse à nous en mode métaphorique. Afin de mieux percevoir l'essence de cette représentation, nous ferons signe en direction de deux modes d'expression artistique - le cinémala littérature -, dont deux titres nous paraissent saisir dans toute sa profondeur la matière même de la métaphore. D'abord "La traversée des apparences" de Virginia Woolf; ensuite "Les ailes du désir" de Wim Wenders.

  Dans le roman de Virginia Woolf, l'héroïne, Rachel Vinrace entreprend un voyage vers l'Amérique du sud sur un bateau appartenant à son père. En réalité, c'est à la découverte de soi qu'elle se livre au travers d'un voyage initiatique. Voyage de soi vers soi.

  "Les ailes du désir", quant à lui, met en scène, d'une manière allégorique, le désir de l'ange Damiel pour Marion la Trapéziste terrienne. Donc, pour l'ange, devenir homme et connaître l'amour, mais aussi devenir mortel. Voyage de l'éternité vers la temporalité finie. Voyage de soi vers le non-soi s'inscrivant dans la finitude. Le titre, au demeurant, est éclairant en matière de compréhension de ce que la métaphore veut nous montrer : "Les ailes" (de l'Ange), du désir (en direction de la Marion), ou "le transport" du célestiel dans le lieu du terrestre, ou encore "le transport" de la pure contemplation des choses et la chute dans "le péché", ou encore du spirituel au matériel, ou encore de la transcendance à l'immanence. Ce sont toutes ces valeurs, édéniques et séculières; divines et peccamineuses; esthétiques et mondaines que la figure  de rhétorique est supposée nous montrer alors que, la plupart du temps, nous n'en percevons que la surface brillante et le sens premier comme si le désir, en effet, ne se déplaçait qu'à l'aune de ses ailes éthérées et translucides.

  Mais que l'on s'intéresse à l'aventure de Rachel en quête d'elle-même ou bien de celle de Damiel à la recherche de son double terrestre, c'est toujours au même événement auquel nous sommes référés, c'est toujours d'un transport identique hors de soi, d'un changement de lieu, d'un passage d'une condition existentielle à une autre. Et c'est du même thème, de la même préoccupation dont il est question dans la photographie à laquelle nous cherchons un sens. "La Passante" est là, debout,  effigie de chair paraissant occupée d'elle-même, comme provisoirement figée (c'est la résultante de l'instantané du cliché, non la réalité effective d'un Sujet toujours en mouvement) , le corps dans une attitude questionnante que vient renforcer le signe  hiératique du visage, comme saisi, ce visage, par un lieu à faire émerger de l'ombre. Le regard est au passé, la partie gauche du corps également, teintée d'obscurité, le bras gainé de cuir venant en renforcer la perte définitive. Car hier ne saurait, à nouveau, surgir dans la présence. Le corps, à droite, faiblement éclairé, seule émergence de l'épaule, de l'ébauche du bras, du globe tronqué de la chute des reins, ce corps donc s'illustre d'un avenir encore si peu lisible qu'il en paraît inaccessible.

  "La Passante" est en souci d'elle-même, en souci de son passé qui prend la teinte du bitume, de la suie, de l'encre, s'habillant de nuit au sein de laquelle trouver refuge, possible ressourcement; "La Passante" est en souci de son avenir lequel s'irise d'écume, de craie, d'ivoire, s'habillant de jour pour y connaître l'ouverture de son destin; "La Passante" est en souci de son présent dont la cendre, la lave, le galet la déposent dans l'aube qui est le cœur même de la présence à soi. "La Passante" est ce transport, cette pure transitivité de la NUIT vers le JOUR, alors que l'AUBE est une singulière vibration, la seule que l'Existante puisse ressentir en son intériorité troublée par la vacuité temporelle qui, partout, fait ses effleurements. Dans l'indécision de la lumière à s'affirmer, à entrer en lice définitive avec cette nuit néantisante, La Passante  se situe comme cette médiatrice entre le NOIR et le BLANC, à savoir en tant que cette silhouette GRISE, la seule à pouvoir témoigner de l'être qu'elle porte au-devant d'elle et qui fait phénomène à nos yeux avec tant d'illusoire vérité, cet oxymore souhaitant dire seulement en termes de combat, de polemos, ce que l'exister veut dire par la tension permanente entre la Vie et la Mort.

  Et, ce n'est pas seulement le Sujet de la scène qui est dans cet insoutenable affrontement, c'est nous-mêmes dans l'effroi d'une contemplation qui nous reconduit inévitablement aux deux termes par lequel notre Dasein signifie, à savoir la Source dont nous provenons, l'Abîme auquel nous nous destinons. C'est seulement cela qui justifie notre avancée sur les chemins du monde. C'est seulement cela  qui fait nos mains désirantes, notre corps tremblant, nos yeux brillants, notre bouche articulant les sons du poème, notre sexe imprimant sa semence au hasard des rencontres. C'est seulement cela qui nous fait nous saisir de la boule d'argile, la modeler pour en faire une sculpture. C'est cela qui nous fait coucher sur le papier des milliers de signes pressés pareils à des pattes d'insectes. C'est cela qui met le feu à nos reins afin de trouver l'Existantl'Existante qui donnera acte à notre volonté de peupler la terre. C'est cela, l'humaine condition, cet éternel transport en-dehors de nous, alors que nous n'existons vraiment qu'à l'intérieur de notre fortification de peau. Nous, les Hommes, les Femmes ne sommes que des êtres de l'aube et du crépuscule - des transitions temporelles -, alors que nous croyons nous inscrire de toute éternité dans la plénitude du jour, dans la conque protectrice de la nuit. C'est sur la ligne de crête que nous progressons, minuscules fourmis en dette de nous-mêmes, ne sachant quelle décision nous appartient de confier nos destins à l'adret exposé au soleil, à l'ubac cerné d'ombres. Le chemin ne dure qu'à longer le fil étroit entre les deux. Il n'y a pas de plus grande vérité que celle de contempler l'aube, cette belle Métaphore grise qui nous fait être nous-mêmes alors que, déjà, nous ne sommes plus !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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