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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 08:51

 

La main comme signe premier.

 

 

lmcsp1.JPG 

 Michel-Ange.

La Création d’Adam(Détail)

Source : Wikipédia.

 

 

 

 "IL ÉTAIT DIX-NEUF HEURES sur les boulevards des Maréchaux.

Feu rouge. Chaleur d’août. Elle, au volant de sa voiture.
Vitres baissées. Elle freina. Leurs voitures s’arrêtèrent à la
même hauteur. Son regard glissa le long de la ligne de
lumière qui éclairait sa main droite. Une main carrée,
noueuse, un peu marquée de quelques taches brunes. La
main, crispée dans l’instant du freinage, se détendit, déposée
à plat sur le volant. Un poignet large et souple. La main
gauche tenait, entre majeur et index, un fin cigarillo qu’il
portait à ses lèvres. Avec un geste lent, plein d’élégance, il
aspirait, tapait avec le pouce à petits coups secs et espacés
pour en faire glisser la cendre par sa vitre baissée elle aussi.
À l’annulaire, une trace blanche comme une bague de peau
que le hâle de la main avait oubliée. La main droite s’alanguit,
souple, les doigts effleurèrent à peine le volant, comme
sans emploi, juste destinés à produire un trouble."

Pierrette Epsztein - Dimanche 2 Mars 2014

 

 

  Toute main est dédiée au geste, toute main est substitut de la parole. Toute main est donatrice de sens au-delà d'elle-même, c'est-à-dire en direction de son apparition, de son épiphanie originelle. Toute main est soutenue par sa propre généalogie. Nous parlons de main et, aussitôt, nous avons la multitude des sémaphores humains qui sont les presqu'îles avancées de la parution anthropologique. Les mains sont cela même par quoi nous nous annonçons aux autres. Bien évidemment, il y a le visage, sa pure "visitation" pour employer la terminologie de la révélation chrétienne, le lexique  de la kénose, donc d'un transfert de la forme divine dans la représentation humaine. C'est du visage même de Dieu dont il serait question dans cette face que nous tendons au monde et dont nous faisons l'offrande aux Autres. Ceci en est l'interprétation à la fois théologique, mais aussi philosophique (voir les remarquables travaux d'Emmanuel Lévinas à ce sujet).

  Visage donc comme trace première du Sacré qui est censé y faire phénomène. Mais les mains. Regardez donc comme elles soutiennent l'expression du visage ! Voyez comment elles sculptent l'air, voyez comment elles installent la parole dans une conque accueillante, dans une manière de tremplin commis à faire s'épanouir la totalité du sens. Les mains sont une mimique de l'esprit, une mise en lumière de l'âme. Elles sont une merveilleuse concrétion ontologique par laquelle nous annonçons notre présence aux choses. Elles sont un langage, elles sont une redite du visage, un écho de ce qui voudrait s'y exprimer mais qui, parfois, échoue à faire paraître l'indicible. Voyez un amiune amie, c'est d'abord votre visage qui s'éclairera comme de l'intérieur, qui rayonnera, mais toujours dans la retenue, dans la pudeur, dans la dissimulation de la joie. Car la joie est de l'ordre d'un subtil mystère et son dévoilement trop apparent s'apparente à un genre d'obscénité.

  Alors que les mains sont libres. Elles embrassent la Silhouette de l'Autre, elles l'étreignent, la circonscrivent, lui donnent lieu et assise, lui confèrent existence. Les mains touchent, caressent, déposent sur l'aire adjacente la souplesse de l'accueil, la disponibilité de la ressource inépuisable. C'est cela la rencontre, cette fusion, cette osmose par lesquelles se réalise la juste mesure de l'altérité. C'est pour cela qu'elles sont précieuses et lorsque le jour s'éteint, que la nuit installe son encre, ce sont les mains qui demeurent les seules voies de la médiation car le visage est nocturne et ne donne plus de signes à voir. La rencontre des Amants est d'abord cette infinie disponibilité au préhensible, au subtil effleurement, à la polyphonie gestuelle qui dit l'arche de beauté en même temps que la solitude partagée, la possession d'un territoire commun. Le partage, c'est le fait des mains. La participation au Sacré, c'est aussi la gestuelle de la main. Voyez la Cène :

« Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit ; puis, le donnant aux disciples, il dit : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ».

 

 lmcsp2.JPG

 La Cène.

Philippe de Champaigne (1648)

 

 

  Dans le tableau de Philippe de Champaigne où cette thématique du partage du pain christique est la plus visible, le visage de Jésus est impassible, seulement alloué à l'adoration de Dieu, et ce sont les MAINS qui recueillent la totalité du sens de la scène (de la Cène), à savoir elles sont les médiatrices entre les hommes que représentent les Apôtres et le Pur Transcendant qui les anime ou qui est censé le faire. (Commentant ceci, nous prenons l'évident parti de faire nôtre les présupposés du dogme afin de pouvoir le saisir de l'intérieur, sinon ce serait pure "considération inactuelle". Avoir une position philosophique sur un sujet, c'est le posséder de l'intérieur, en faisant sienne son essence avec un souci de vérité. Mais ceci demanderait un plus long développement).

 

 lmcsp-o.JPG

 

 

 De toute façon, quoi que nous fassions nous sommes inscrits dans l'Histoire, nous sommes les représentant d'une généalogie remontant loin en direction des origines, donc nous sommes, le souhaitant ou à notre insu, la combinaison de multiples fragments associant aussi bien une tradition judéo-chrétienne que païenne et, remontant les maillons de l'évolution, du "sapiens" à "l'afarensis", nous rencontrons inévitablement cette manifestation anthropoïde dont l'un des premiers signes fondateurs a été, précisément, l'apposition des mains sur les aires pariétales du premier habitat humain.

 

 

 lmcsp4

   Mains négatives incomplètes

dans la « grotte des mains mutilées ».

Source : Wikipédia.

 

  Fussent-elles incomplètes, ces mains nous déterminent de la même manière que le langage porte notre essence. Elles sont le porte-empreinte de la relation et, dans toute aventure anthropologique, fût-il celui de la rencontre amoureuse, c'est à ces mains originelles que nous sommes inévitablement ramenés comme à des archétypes sculptant notre inconscient. Nous sommes ces mains jusqu'en notre tréfonds le plus constitutif, nous sommes ces mains jusqu'à n'être plus que cela. Un imaginaire outrancier et un brin irrespectueux, comme peut l'être tout processus de démembrement,  se hasarderait à envisager de biffer le visage, ou à tout le moins de le doter d'un masque, à ôter telle ou telle partie de l'anatomie jugées "superfétatoires", à évincer un membre, à faire apparaître la figure d'un humain fragmentaire aussi loin que possible, mais la limite de cette propension à créer de la disparition, fût-elle hallucinée, ne transgresserait jamais le réel au point de le priver de ces mains qui sont le lexique premier au cours duquel l'homme s'emparant de l'outil, façonne le monde, à commencer par lui, car il y a constante liaison et réciprocité de l'un à l'autre, de la chose façonnée à Celui qui façonne. Car le pouvoir de toute main est magique autant que pourvu d'une puissance démiurgique par essence. Se saisissant du divers qui l'entoure, le Dasein introduit de l'ordre dans la déconvenue des choses de figurer sous l'espèce de l'illisible. Du chaos nait le cosmos dont les mains sont l'unique dispensatrice. De l'indéterminé surgit ce qui fait sens et parvient à une logique comme grille de lecture de ce qui ne venait  à nous que dans un évident embarras. Pures donatrices de formes, les mains sont la pointe extrême et turgescente de la conscience. En ceci elles sont les "chevilles ouvrières" du regard dont elles suppléent la tâche lors d'un obscurcissement de la vue. Les mains de l'Aveugle sont les empreintes dont se sert  la cécité pour connaître le monde et y trouver refuge. Comme pour le somnambule qui, dans sa nuit traumatique, devine l'ordre des choses à l'entour grâce à  ces territoires avancés qui le précèdent de leur intelligence tactile.

  Et, maintenant, si l'on analyse le texte placé en introduction  de l'article à l'aune de ces menues découvertes, qu'y trouvons-nous qui, jamais, n'aurait déposé son empreinte dans l'exigence d'une connaissance, fût-elle approchée, des phénomènes ? En préambule de toute perception, sans doute faut-il s'arranger avec ce fait que toute trace de main faisant sa marque dans une fiction - texte, roman, poème, cinéma -, porte en creux cette esquisse originelle du Sacré et, dans nos sociétés occidentales, d'une estampille quasi-divine, celle-ci progressant à "bas bruit", sous la ligne de la conscience. Et, à partir d'ici, il nous faut esquisser une "exégèse" du texte avec la plus grande liberté qui soit - (c'est cela le "blanc-seing pour l'écriture " avec lequel quelques Lecteurs semblent avoir un peu de mal.  Mais en faire l'économie serait reconduire le texte à lui-même, texte dont le mérite est sûr et c'est du reste pour ceci que nous devons nous atteler à une mince tâche "herméneutique" à son sujet.) -, donc avec un horizon aussi large que possible le situant dans un contexte originel. A cette fin et puisqu'une partie de l'exposé s'est alloué le droit de fouler une manière de "Terre Sainte", voici ce qu'il faut oser. Faire une "lecture comparée" d'une fiction dérivant d'un fait banal, une rencontre entre de possibles Amants et la rapporter à un équivalent symbolique dont la Bible se fera l'écho, sans doute d'assez étrange façon, encore que  ceci reste à démontrer.  

  Donc, cette Femme (qui reste dans un anonymat proche de l'attitude de la Sainte), cette Femme "au volant de sa voiture" dont le "regard glissa le long de la ligne de lumière qui éclairait sa main droite" (de l'Homme inconnu), nous lui attribuerons le rôle de Marie-Madeleine, dont il faut rappeler qu'elle est la femme toujours présente du Nouveau Testament, la plus empressée à servir Jésus, lequel l'a délivrée de sept démons; disciple la plus assidue, qui l'accompagna jusqu'après sa mort, assistant à la mise en croix, à la mise au tombeau, premier témoin de la résurrection. C'est dire l'entière dévotion, c'est dire la remise de sa propre vie à une aventure qui la dépasse de l'empan des choses surnaturelles. Or, si Marie-Madeleine est en piété de Jésus, elle l'est aussi, d'une manière passionnée en amourAssister au mystère de la résurrection, c'est assister au mystère de la vision, c'est faire surgir le phénomène d'où Jésus  semblait devoir s'absenter jusqu'à l'éternité. C'est se fondre dans une dimension à proprement parler fascinatoire, c'est-à-dire s'effacer dans l'image de l'Autre, se fondre, gagner un seul corps et renoncer au sien propre. Prodige du mystère qui dépasse l'arche même de la plus vive intellection. Mais ce qu'il est important de discerner ici, c'est l'amplitude du phénomène de la vision qui, se transgressant lui-même, s'oublie dans une totale et indescriptible fascination. Emprunté au latin classique  fascinatio « enchantement, charme », ce mot possède en lui la puissance d'une incantation, c'est-à-dire qu'il transporte Celui, Celle qui en sont  atteints au-delà d'eux-mêmes  (c'est le propre même de la transcendance ordinairement entendue), la conscience du Sujet semblant être remise à un lieu de pur événement qui ne peut s'éprouver qu'à l'intérieur de ses propres limites.

  Or, "Elle" qui admire, tout à son désir de voir ce "geste lent, plein d’élégance" est  livrée au feu de ses propres songes, fumant déjà "ce fin cigarillo qu’il portait à ses lèvres", ce seuil de la parole, mais aussi cet antre du désir par lequel l'amour se dit, alors que subjuguée elle est déjà en alliance avec Celui que son destin semble avoir élu, au moins l'espace d'un instant, le moment de l'écartement du rêve. "À l’annulaire, une trace blanche comme une bague de peau que le hâle de la main avait oubliée" est cette empreinte toute lourde de symbole disant en terme de hâle et de pâleur la disposition à la liberté, comme l'incipit d'une aventure en voie de constitution. Possible entrelacement de deux vies, comme celle de Marie-Madeleine l'était, indissolublement à celle du Christ, cet Amour-Majuscule des Croyants et Croyantes qui ne s'alimentent que de sa passion pour Lui. Ici, le thème de la comburation de l'âme est évoquée par le geste de fumer. (Dieu n'est-il pas "un fumeur de Havane" ?) La possible perte par la trace de la cendre, alors que tous feux éteints, aussi bien ceux de la passion, fût-elle brève, peut toujours trouver à se ressourcer, peut-être même à se hisser jusqu'à une hypothétique résurrection.  Les doigts effleurant "à peine le volant, comme sans emploi, juste destinés à produire un trouble", ceci n'est pas sans rappeler la célèbre injonction christique "Noli me tangere""Ne me touche pas", car toucher, pour le Christ, c'est effectivement éprouver "un trouble",  demeurer dans l'immanence des choses ordinaires alors que la parole de Jésus cherche à dire que l'Amour n'est signifié qu'en Dieu, non dans l'une de ses hypostases, fût-elle prophétique. Jésus n'indique que la voie de Dieu alors que Marie-Madeleine était aveuglée par sa passion envers le Christ.

  "Elle" qui passe et s'immole en l'Autre qui passe aussi, l'espace d'un feu rouge, n'est-ce  pas la transposition allégorique de cet amour impossible entre deux destins qui, demeurant dans la contingence, cherchent l'aire d'une impossible liberté, d'un inatteignable en quelque sorte ? Jamais Marie-Madeleine ne deviendra l'Amante de Jésus. Jamais l'Auteur de cette fiction ne deviendra l'amante du Passager du feu rouge. Le feu comme interdiction symbolique de transgresser ce qui ne peut l'être : la dimension extralucide du songe. Car jamais le fantasme ne trouvera à se symboliser, pas plus qu'à se réaliser dans la concrétude. Le ferait-il que s'effondreraient, en même temps, ses fondations essentielles à la consistance de brume.

  Sans doute cette interprétation semblera-t-elle excéder son objet, à savoir le hasard d'une rencontre qui n'aura duré que le temps d'une halte à un feu rouge. Et pourtant, en est-il seulement ainsi ? Certes non et au moins pour deux raisons. La première est d'ordre fictionnel. Si l'Auteur n'avait éprouvé rien d'autre que  confondant évanouissement d'une factualité comme bien d'autres, elle n'en aurait pas fait le lieu d'une écriture. La seconde raison convoque une compréhension qui ne s'arrête pas à la coïncidence de deux portières aux vitres baissées dans des voitures dont les Passagers auraient été les innocents protagonistes, sans plus. Toujours à l'arrière-plan de nos idées, de notre imaginaire, de nos actes le vaste horizon des significations dans lesquelles s'inscrit, inévitablement, tout cheminement humain. Nous avons été reconduits, bien en-deçà de nos préoccupations quotidiennes, dans l'orbe des signes originels par lesquels s'annonce la venue de l'Hommede la Femme au monde.

  Aujourd'hui étaient les paysages bibliques, demain d'autres qui, peut-être nous intimeront l'ordre de nous calfeutrer au sein d'étroites ornières, de  contingences sourdes et aveugles. Il en va de la destinée humaine comme des humeurs versatiles dont ils sont les dépositaires. Un jour au zénith. Le lendemain au nadir,  le surlendemain absents de la scène. Aujourd'hui il ne s'agissait que de visiter, le temps d'un clin d'œil, cette Cène à laquelle nous participons TousToutes, de manière plus ou moins assidue, grignotant un brin par-ci, un brin par-là ou bien nous livrant à l'appétit pantagruélique, à moins que nous nous réservions dans une discrète anorexie.

  Mais, pour clore ce sujet, il convient maintenant d'élargir la scène à la dimension exacte de la Cène à laquelle le génie de Michel-Ange  nous convie. On y remarquera cette main de l'Homme-Adam tendue à la rencontre de la main de Dieu, ce qui conforte la thèse initiale qui énonçait que toute main- en tant que signifiant - porte toujours en elle un signifié qui l'excède, la main de Dieu en l'occurrence. Ici nous sommes dans le cas limite d'une immanence faisant signe vers le Transcendant. Bien d'autres exemples, partant de l'Hommede la Femme, pourraient mettre en scène des situations apparaissant comme événements de l'Art, de l'Histoire, de la Morale. Aucune liste, fût-elle exhaustive, ne saurait faire le tour du divers et de la pléthore des signifiants. L'essentiel est d'y figurer à titre de Témoins, les yeux ouverts, dans cette belle verticalité qui est l'esquisse la plus productive du rayonnement de l'exister !

                                
lmcsp5.JPG

Michel-Ange.

La Création d’Adam.

Chapelle Sixtine.

Source : Wikipédia.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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