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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 10:16

 

"Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse,"

 

"Moi, toi, nous, les hommes commis à nous éveiller, de gré ou de force, nous voulons ardemment mourir mais nous dissimulons à nos propres yeux le ravissement dont, soudain, joignant le geste à la parole, buvant le bol de ciguë salvatrice, nous serions saisis avec un infini contentement. Si, renoncer à son dernier souffle est, on peut le supputer, un impensable sacrifice physiologique, passer le cap, s'extraire de la pointe extrême du vivant est une obole à nulle autre pareille. Et, sans doute, Lecteur de peu de bienveillance, toi qui, à mon chevet, l'œil aux aguets, surveilles l'intime moment de ma disparition, avec une gourmandise certes amplement justifiée, ne sois saisi d'aucune crainte me concernant, je suis déjà, par la pensée, bien au-delà des contingences matérielles, dans un monde d'apesanteur où les choses inclinent ­au contraire, les choses s'ouvrent afin que, disposés à les recevoir, nous pussions nous immerger en elles comme le visiteur des grottes plonge avec splendeur dans la multiple connaissance des lieux révélés. Alors, sans effort, sans volonté farouchement tendue vers un toujours compact impossible - tu reconnaîtras là les habituelles déconvenues qui font ton ordinaire ainsi que celui de tes Co-existants -, nous sommes dans le sein de ce qui se dévoile et habitons sans partage, sans ligne qui établirait une quelconque frontière, une possible division, nous investissons le plein de notre contrée dimensionnelle. Car nous ne sommes plus des êtres de chair et de sang penchés sur leur prochaine chute mortelle, nous vivons à être seulement des dimensions, mais ouvertes, mais volubiles, mais immensément libres d'établir leur aire où bon leur semble, ici ou bien là, dans la contrée infinie d'un temps illimité. Oui, je sais, Youri Nevedimyj devrait être plus prudent avec toi, t'annoncer ces bien surprenantes hypothèses après t'avoir prévenu, t'avoir inoculé une manière de vaccin, l'épidémie qui envahit ton horizon est si soudainement mortelle, effrayante. Car, en effet, comment renoncer au temps ordinaire, lequel fait tourner ses rouages avec un cliquetis rassurant et se retrouver, d'emblée, comme échoué sur un rivage où flux et reflux s'annulent, laissant à l'immense étendue liquide le soin d'édifier un temps parfaitement abstrait, impalpable, non conscient lui-même de ses propres limites ? Car, comment renoncer aux quadratures spatiales, aux boussoles, aux cartes et se retrouver au lieu des lieux d'où tout découle, l'horizon comme la marche courbe des étoiles ?"

 

"Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse..."

 

"C'est bien cela que tu énonces depuis tes lèvres avaricieuses, gonflées de désir mais non moins mortelles, infiniment mortelles. Certes, tu ne fais que l'énoncer par ma bouche ou, mieux, par la bouche de la hyène maldororienne. Mais quelle différence ? Y aurait-il une ligne de partage selon laquelle se répartiraient les hommes doués de savoir et ceux visités, seulement, par du non-savoir ? Mais quelle plaisanterie ! Mais les hommes sont parfaitement identiques. Certains en avance sur d'autres ou saisis d'un regard sans doute plus éclairant, ce qui veut dire, non que certains d'entre eux seraient pourvus d'une quelconque supériorité. D'une inquiétude plus grande, seulement. Au centre, l'Homme, et sur le pourtour, des centaines, des milliers, des millions, des milliards de facettes qui reflètent à l'infini, dans une manière de symphonie parfaite, l'Un parvenu, par une simple illusion d'optique, au Multiple, à l'illimité, à l'innombrable. Lecteur, sache-le une fois pour toutes. Aussi bien pour Toi, que pour Maldoror, que pour Moi Nevidimyj, il n'y aura jamais que nous-même reflété à l'infini par une myriade d'illusoires facettes. Nul univers n'est réel qu'à être ramené à sa simplicité première. Voir la dune unique, réunie, rassemblée autour de son axe plutôt que l'empilement des grains de sable qui en tissent le relief.

Alors, en toute sérénité, tu demandes à la vague de procéder à ta propre disparition. Est-ce simple lâcheté ? - celles-ci, la lâcheté, la tentation de l'esquive,  pourraient aisément se concevoir -, est-ce par inconscience ? - celle-ci ne t'honore guère, toi que la Nature a pourvu d'un entendement afin que tu puisses, en toute quiétude, te détacher d'elle, la Nature -, mais, posant cette loi farouche comme l'airain, laquelle demande à l'autre-que-toi, la vague, de procéder à ta chute finale, tu ne fais qu'entériner ta propre solitude, te confronter au vide qui, depuis toujours, te fait face. Par cela, qui "te fait face", il faut, bien évidemment entendre, "qui te procure "face", "visage", donc qui réalise ton épiphanie, afin qu'issu du Rien tu puisses surgir sur la scène du monde, le temps d'y faire tes petites circonvolutions de marionnette à fil et, ainsi, jusqu'à ta dernière pirouette.

Mais n'as-tu donc point perçu que la vague que tu convoques n'est, en toute hypothèse, que toi-même, vague parmi les vagues vibrant à l'identique le long du ventre de la même mer ? Toi, seule et immense vague issue des abysses de l'être-en-devenir, de cette mer bleu-marine à partir de laquelle naît tout rayonnement possible, toute clarté dont ton front se ceint, toi vague ourlée d'écume, avant que tu ne t'effondres, t'engendrant selon quantité de fragments épars, lesquels, à leur tour, procéderont à leur infinie division cellulaire avant que de retourner dans l'enceinte nourricière qui leur a donné le jour, à la mesure de ton simple et unique déploiement. Donc, vague présomptueuse, Toi te croyant douée d'un pouvoir de décision, lequel pourrait décréter ta mort par l'entremise d'une mystérieuse vague venue d'on ne sait où, c'est en réalité à toi-même que tu dois t'en remettre, dans le plus naturel des cycles qui soit, ta disparition n'étant que l'ultime élévation que tu consens avant de te retirer au sein de celle par qui tu fus, "la mer tempétueuse", qui n'est autre que  ton propre être livré aux tumultes de l'exister, flux et reflux si intimement liés à tes propres mouvements que tu finis par ne plus en percevoir les eaux originelles."

 

"ou debout sur la montagne… les yeux en haut,"

 

"Mais, à peine sorti de la Mer qui te donna naissance, anima tes premiers flux, déplissa l'outre vide que tu étais afin d'y insuffler suffisamment d'âme pour te porter, ta vie durant, par monts et par vaux, te voici maintenant en train de requérir la Montagne, rien de moins que la sublime élévation, laquelle prenant appui sur le socle de la Terre surgit dans l'espace ouranien à la manière d'une parole fécondante venue dire aux hommes la modestie de leur taille, aux nuages leur beauté médiatrice flottant entre l'obscur et l'éther, au ciel la réserve de puissance dont les dieux lui font l'offrande. A tout le moins c'est inconscience que d'élever ta minuscule concrétion de chair à l'assaut de ce qui, te toisant de sa majesté souveraine, te réduit à une pure inconséquence sans horizon qui se puisse révéler. Au plus c'est folie que d'appeler, de tes yeux globuleux gonflés d'envie et de cupidité, cette transcendance céleste dont, du reste, tu serais bien embarrassé si elle se manifestait depuis son essence multiple commise au déploiement sans fin. Alors, au milieu des nuées fuligineuses qui envahiraient ton aire, la circonscrivant à la demeure étroite pareille à la termitière aveuglée par l'éclat solaire, tu n'aurais plus comme seule liberté que de t'agenouiller sur le sol de poussière, les bras éplorés, la face envahie de honte, la conscience enfin dilatée à la mesure de l'événement qui t'envahirait, le seul qui fût, avec ta propre Mort, signifiant, te délivrant de tes soucis aussi étriqués que mondains, clouant sur place ta langue limoneuse, lui ôtant toute velléité de bavardage, la métamorphosant en une manière de corne d'abondance délivrant les fruits d'une parole originelle, essentielle, genre de silex à la lame tranchante faisant vibrer parmi les strates d'air la gemme de la Vérité. Seulement ne feins pas de croire qu'ici, allusivement, je sois en train de parler de Dieu, cette fable que les hommes ont inventée à l'aune de leur propre insuffisance à chercher ce qui pourrait s'éclairer de l'ordre d'un sens à décrypter à partir de chaque chose voulant bien se montrer à nous dans la simplicité. 

Soulever la peau du réel, constamment, avec modestie mais insistance afin que se révèle cette chair sous jacente qui en est le suc nourricier, voilà la tâche exaltante à quoi devrait être commis chaque homme sur Terre alors que ne se révèle, la plupart du temps, qu'une immense vacuité, œil opaque où les Existants girent comme dans le vortex d'une bonde sans fin. Et que ce qui est à cherché soit nommé "sacré", "essence", "origine", "fondement", "vérité, "beauté", "bien", est de peu d'importance, c'est le chemin qui y conduit dont on doit assurer le parcours serein. Or tu sembles un Pèlerin impénitent plus occupé de lui-même que du but de sa marche hésitante, laborieuse. Si ta volonté, tout comme la mienne du reste, est celle de mourir en haut d'un col glacé, yeux exorbités face à l'irréparable, ne crains aucunement  que celui-ci, l'irréparable, t'oublie. Bientôt les vautours, les aigles, les faucons, fascinés par ta chair rubescente ourlée de vanité, les grands prédateurs n'auront de cesse de vider tes orbites, de déchiqueter tes bras souffreteux, ton bassin pléthorique, de réduire ta croupe émaciée à la taille de ta générosité, de scinder tes genoux insolents en multiples osselets, de raboter tes pieds qui assurent ta sustentation juste une coudée au-dessus du ver de terre." 

 

"non : je sais que mon anéantissement sera complet. D’ailleurs, je n’aurais pas de grâce à espérer."

 

"Sois effectivement rassuré, le jour viendra ou même la poussière rampant dans les caniveaux sera une gloire par rapport à ta monstrueuse inconsistance. Et alors, la belle affaire ! Homme de rien tu étais, homme de rien tu seras devenu : un saut sur place dans le nul et non avenu. Car notre avènement à nous-même, notre assomption qui ferait de nous des êtres accomplis, nous ne la réalisons pas pour la simple raison que nous ne l'apercevons même pas. Nous sommes hommes, par distraction, habitude, mauvaise foi et la liste pourrait encore être longue de tous nos manquements existentiels. Mais quelle grâce pourrais-tu donc espérer ? Pour quelle raison ? Sois assuré de ceci : tes Pareils qui font tes louanges à longueur de temps ne les commettent qu'à l'aune de leur hypocrisie et, le Jour du Jugement dernier - en faisant la sublime hypothèse qu'il survînt le long de quelque horizon terrestre -, auront bien vite fait de te condamner, tenant leur pouce fermement orienté vers le sol qui, bientôt, te servira de reposoir pour l'éternité. Quant à moi, Nevidimyj, l'homme absent de lui-même, comment surseoir à mon propre anéantissement ? Je t'assure, le redoutant, je le souhaite car l'attente ne saurait résoudre une équation qui était déjà insoluble à ma naissance. Et, d'ailleurs, suis-je tout simplement, né ?"

 

 

"Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J’avais dit que personne n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous ; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d’hyène (j’use de cette comparaison, quoique l’hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé : qu’il s’approche."

 

"Oui, personne ne devait entrer. C'était une affaire privée entre la Mort et moi. Quel besoin de spectateurs ? Quelle nécessité d'entourer mon lit de Voyeurs se repaissant, par avance, du spectacle de ma propre perte ? J'ai compris l'origine du mal. Ô, Toi Lecteur que j'ai invité dans ma mansarde afin que nous puissions disserter sur le Néant, tu as abusé de ma naïveté pour accrocher à tes basques tes sinistres Compagnons de la Ligne 27, ceux qui ne jurent que par ma mort. Car, bientôt, cette Mort anonyme, impalpable, distante, se dissimulant sous des spectres de brume, sera entrée en moi. Je la possèderai comme elle me possèdera et il n'y aura pas de vainqueur.

Le Néant est trop abstrait, illisible pour s'amuser de ces joutes illusoires. Nous reprenant en son enceinte vide, il nous efface en même temps qu'il consomme la Dame-à-la-faux, la réduit à n'être même plus une portion congrue. Une simple duperie, une facétieuse illusion. Toi, Lecteur qui veilles à mon chevet, l'as-tu déjà aperçue la Mort, "en chair et en os" ? En as-tu fait un croquis autrement que par l'habile métaphore du crâne biffé par le croisement ossuaire ou bien la faux cinglante de têtes ?  Seul le Néant et après ce ne sont que des anecdotes, des fictions, des écartèlements de l'imaginaire. Mais je ne dois pas me laisser distraire par du concept, je dois ouvrir mon regard à ce qui se présente ici et maintenant comme l'implacable Destin à nul autre pareil. Si ma vie a été singulière, ô combien, ma mort ne saurait faire exception à la règle.

Plus d'interprétation possible qui nous permettrait de biaiser, de nous précipiter dans la fuite, de discours salvateur faisant ses orbes, ses zigzags, ses pirouettes salvatrices. Mais je m'aperçois avec horreur que je fuis encore, que je m'abrite sous le premier bras venu, me dissimule au creux d'une bien hypothétique bouée amniotique comme si la Mère qui m'a toujours fait défaut, voulait me rejoindre, porteuse d'un dernier réconfort avant que  mes alvéoles ne se vident totalement. Est-ce cela que j'ai fait, employant le "nous", ou bien est-ce une simple commodité d'écriture, l'appel à un "nous" rédactionnel qui m'exonère de prendre de bien hasardeuses positions dans une aire tellement livrée à la solitude ?

Il me faut, désormais m'assumer en tant que Sujet, employer ce terrible "Je" qui me met face à moi-même dans la plus tragique confrontation qui soit. Spécularité circulaire, miroir contre miroir."

 

"Nous sommes dans une nuit d’hiver, alors que les éléments s’entre-choquent de toutes parts, que l’homme a peur, et que l’adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s’il est ce que je fus dans ma jeunesse."

 

"Meurt-on seulement en hiver lorsque les éléments de la nature se déchaînent ? Ici, sous la mansarde seulement éclairée par le jour blafard issu de la rue, les ombres déplient leurs sombres ramures. Mais qu'attendent-elles pour livrer leur assaut, saisir ma gorge d'effroi et me plonger dans la ténèbre définitive ? J'ai compris. Dissimulés parmi les ombres, au pied des lampadaires glauques, le long des caniveaux, à l'arrière des immenses trottoirs, auprès des poubelles de zinc, sont mes assaillants, mes juges, mes bourreaux. Pourquoi ai-je donc commis l'irréparable, ou du moins mes géniteurs, me mettant au monde consécutivement à une lutte effroyable. Car toute naissance résulte de cela : un combat à mort d'Eros pour terrasser Thanatos. Vous la savez tous cette vérité belle, pareillement au crapaud boursouflé de pustules prêtes à vous sauter à la figure alors  même qu'il achevait de fumer la cigarette avec laquelle vous pensiez le condamner.

A peine dans votre berceau entouré d'angelots bleus naïfs comme le ciel et, déjà, s'ourdit la sinistre conspiration. Une revanche est à prendre. Thanatos ne s'avoue pas si aisément vaincu. Et puis il sait, par sa longue expérience, que votre chute viendra. Inéluctablement. Peut-être lentement et c'est tant mieux pour lui, Thanatos, pour l'efflorescence de son plaisir anticipateur, alors que vous, sombre Idiot, allant  jusqu'à oublier la lutte originelle, celle qui fut à votre origine, longez le premier caniveau venu, ne vous doutant même pas que vous êtes suivi, épié, surveillé lors du moindre de vos gestes. On surveille votre hésitation, votre estimable faux-pas, votre chute depuis si longtemps espérée. El le "On" qui vous suit pas à pas, comme votre ombre, c'est d'abord Vous, votre inconscience, votre pleutrerie, votre bêtise majuscule, c'est aussi les Autres qui vous font mille courbettes, c'est la sinueuse Ligne 27 avec ses arrêts, ses déhanchements, ses hoquets, avec Irma la Secrétaire qui feint de limer ses ongles mais attend le premier cahot pour vous la planter dans le mitan des omoplates la gentille lime à bouffer les cartilages et autres aponévroses sanguinolentes; c'est Isidore, le coiffeur tellement discret, inoffensif, on le prendrait pour le bedeau de la paroisse, sauf que dans sa mallette de carton bouilli, le sabre est prêt à surgir, les ciseaux à castrer, le peigne à essorer vos capillaires; c'est la gentille Retraitée avec son pot de chrysanthèmes sur les genoux, le pot embête son arthrose et il n'y en pas pour une éternité avant que vous n'éprouviez la douceur des tessons de terre cuite sur votre toque fourrée, fût-elle d'astrakan et cousue à la main.

Pour être poursuivi par une telle engeance nécrophile j'ai sans doute commis, dans ma jeunesse, le plus sordide des crimes qui fût, faisant l'économie de son souvenir, subséquemment au traumatisme possiblement enduré.  Mais je crains de ne faire que m'abuser, étant seulement coupable d'exister !"

 

"Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l’humanité, depuis que le vent, l’humanité existent, quelques moments avant l’agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir les actes de ses frères)."

 

"Ce ne saurait être un hasard si ma Mort intervient alors que l'hiver cogne à ma mansarde et que le vent se déchaîne à ma croisée. Mais n'avez-vous donc point perçu combien cette dernière, la Croisée, simple intersection de mon horizon vide et de la ligne à l'assaut d'un piètre salut céleste, est l'image parfaite de la Croix sur laquelle, bientôt, mon étique squelette s'appliquera comme, autrefois, se clouait aux contrevents des maudits et des reclus, les membranes opaques des chauve-souris ?  Et le vent, le vent à la lame outrecuidante,  aux dents de vampire, ne serait-il pas simplement le blizzard des malintentionnés qui souffle son haleine acide dans mon dos courbe comme la misère ? 

Os des ailes du vent, cartilages dispendieux du souffle, vertèbres emboîtées d'une respiration inique faisant ses volutes parmi les couches d'air, que ne vous saisissez-vous de mes vertèbres, de mes os déphosphorés, de mes disques rongés par une stature quasi animale me faisant ressembler  à la hyène aux reins rabotés, à l'allure fuyante, comme si, déjà, elle anticipait la dernière fauchaison du Néant ?  Et que le monde soit impatient de ma mort, je ne saurais m'en offusquer. Seulement m'en réjouir à la façon dont le petit enfant manifeste sa joie derrière la vitrine aux mille jouets, aux mille feux de la jouissance première. Cet ultime voyage sera celui d'une dernière lucidité par laquelle me seront révélés les mystérieux et secrets visages des hommes, les complots qu'ils fomentent en vous prenant dans leurs bras chaleureux comme les forceps, les sourires qu'ils vous adressent, dissimulant derrière leur dos flétri le canif qui, bientôt, fouillera votre gorge, de minces filets écarlates s'écoulant dans les caniveaux d'indifférence dont les regards bien intentionnés se détournent pudiquement, réservant leur sollicitude pour les Saints et les Eglises où, à foison, ils peuvent déverser, dans les oreilles des Clercs compatissants, leurs mille avanies, leurs mille turpitudes. Combien, Lecteur attentif à mon propre délabrement, il est instructif, alors que les membranes de la Mort rôdent, d'observer, une dernière fois, d'un œil amusé autant qu'impartial toutes les bassesses de cette meute humaine seulement occupée d'elle-même.

A se pencher sur les ornières dont notre condition existentielle est porteuse, nous les hommes; ou prétendus tels, ne sommes pas l'espèce la mieux requise à juger nos pairs. Ils nous ressemblent trop, miroirs renvoyant leurs rayons aigus dans nos propres miroirs leur faisant face. Les animaux, certes plus primaires, plus rustiques, moins prétentieux, depuis leur naïveté foncière, leur impartialité, auraient vite fait de nous juger à la seule aune qui vaille, celle d'une vérité jaillissant d'une vive impulsion, un simple réflexe, lequel, par son émission  spontanée, mettrait à jour nos lignes de conduite, nos perspectives, sans compromissions. Sans doute seraient-ils étonnés de voir les hommes parcourir la Terre de leurs trajets hésitants, erratiques, pareils aux embardées du bousier cherchant maladroitement, par de multiples chassés-croisés, à reculons, à protéger son précieux fardeau. Sans doute seront-ils encore plus surpris de l'allure de mon anatomie en forme de vrille et d'hameçon, simple jouet, poisson muet et globuleux à la bouche ensanglantée qu'incise le fabuleux trident de son destin ordinaire !" 

 

"L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l’œil gros du crapaud, le tigre, l’éléphant ; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l’informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L’homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements."

 

"Tous, vous la saviez cette révélation joyeuse depuis les rives à partir desquelles vous m'observiez,  m'écoulant dans mon putride égout, rat coiffé de pustules et de bubons souriants, rongeur d'une vie elle-même rongée par son gluant cloaque.  Certes, la Nature a oublié d'être généreuse avec Youri Nevidimyj, lequel, de sa plume maculée d'encre mortelle trace son portrait, l'entourant de bien hasardeux  contours pareils à la démence. Mais, ne craignez rien, affables Lecteurs, généreux déchiffreurs de secrets qui ne consentez à me suivre dans les dédales de ma glorieuse biographie qu'à attendre ma fuite de dos alors que mes omoplates soudées dessineront la cible au milieu de laquelle vous ne tarderez guère à planter vos ferrugineuses canines de vampires. Mais alors, votre ingénuité, votre regard aussi court que votre langue est fourchue, vous auront conduit directement aux portes de l'enfer. Plongeant vos dents cariées dans mon sang putride, la gangrène ne manquera de vous attaquer par le réseau subtil de vos nerfs, votre moelle épinière se métamorphosant soudain en arborescence de feu, laquelle vous comburera lentement afin que votre matière ignée prenne conscience de la vacuité dont toute votre existence aura été le vivant théâtre. Vous aurez alors tout loisir de souder votre front à l'argile nourricière, de la balayer en tous sens de vos lamentations obtuses et, croyant tutoyer le fond de la condition humaine - celle dont je suis moi-même atteint, au cas où ce détail vous aurait échappé -, vous ne serez que sur le cercle girant autour de son centre, là où le feu est à son acmé, là où la dernière cendre sera votre ultime pirouette à la face du monde."

 

"Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation ? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté ? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). "

 

"Et Toi,  Lecteur inique qui te dissimules au creux de ma mansarde d'effroi, Toi le représentant de tous les autres Lecteurs, mais aussi de tous tes semblables, savants ou analphabètes, hommes de grande stature ou petites gens, je vous sens trembler de tous vos membres devant cette trappe qui s'ouvre à vos pieds  avant que, cul par-dessus tête, vous ne basculiez dans le Néant alors que j'y réside depuis bien avant ma naissance. Et ne vous étonnez donc point de ma cruauté, elle n'est que l'envers de la vôtre, le reflet sanglant de la grande hostilité universelle qui parcourt le monde de ses membranes soufrées de ptérodactyle. Car c'est cela que je suis devenu, Oiseau antédiluvien ouvrant dans l'éther la stupide tenaille de son bec, tirant derrière lui les ergots méticuleux de ses pattes mortelles, dépliant sa voilure glaireuse où, bientôt, tels des drosophiles prosternées, vous vous engluerez  à jamais, ne sachant même pas que votre chute soudaine, vous la devez à la stupidité de vos semblables qui m'ont condamné, sans appel, avant même que j'aie commencé à exister."

 

"Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère ; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal."

 

"Le mal, cette suprême beauté sans laquelle la vie ne serait pas, vous l'avez cultivé comme une fleur vénéneuse, vous l'avez entouré de vos soins méticuleux, ne percevant jamais - votre habituelle cécité vous y conduisait - ses lianes dont vos jambes, votre bassin, votre poitrine étaient envahis à mesure de la progression, de l'expansion du culte qui lui était destiné et dont vous pensiez qu'il vous délivrerait de vos propres angoisses, de votre insuffisance foncière à exister. Le Bien, le Beau étaient à des hauteurs tellement inaccessibles à votre propre incurie - vous ne souhaitiez, du reste, nullement vous hisser à une telle altitude -, qu'il vous était infiniment plus à portée de  main d'enclore en votre nécessiteuse enceinte, la médisance, le jugement biaisé, l'anathème jeté sur le premier Passant venu. Le mal, dont vous vous défendez actuellement - alors que les choses tournent au vinaigre -, de l'avoir volontairement propagé, vous en étiez traversé à la façon dont votre souffle migre dans votre corps, gonfle votre abdomen, dilate vos alvéoles. Vous n'avez jamais été que cette concrétion animée d'humeurs et de projets contraires, d'intentions inadéquates envers vos semblables dont vous perceviez la progression sur la scène du monde à la manière d'une entrave, d'un empêchement, d'une limitation de votre propre ambition cousue des fils ténus d'un massif égoïsme, d'un supposé altruisme lequel, en fait, n'était qu'un monument élevé à votre propre gloire. Oui, c'est bien cela, Vous, Moi, superbes autarcies, nous n'avons fait que progresser sur deux voies parallèles jamais confondues, jamais disposées l'une envers l'autre afin qu'un point de convergence s'ingéniât à en mêler les destins dans une manière d'harmonie  se suffisant à elle-même. Sans doute ma voix, pareille à celle de Simon du désert, se perdra-t-elle dans les mirages du sable, les hommes n'en percevant que l'irritante rumeur à défaut d'en comprendre le sens, la teneur essentielle."

 

"Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l’escargot. Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations ! quels déchirements de voix ! Ils m’ont reconnu."

 

"Voilà donc ma récompense suprême faisant ses petites circonvolutions dans l'air criblé, saturé de messages, que les hommes ne voudraient pas entendre plus longtemps, leur tympan se déchirant sous la poussée des meutes d'évidences sonores. Me voici enfin reconnu, mais comme l'incarnation du mal lui-même, celui après lequel tous les Existants ont couru, celui auquel ils ont tressé des couronnes de lauriers. Seulement, le mal en eux, ils l'acceptent, ils lui octroient une petite grotte bien dissimulée, soyeuse, écumeuse. Seulement le mal, chez l'autre, ils  l'abhorrent et le condamnent, toujours prêts qu'ils sont à immoler celui qui en est porteur. Proche est ma perte qui succèdera à la désignation de Nevidimyj, moi le "sans-nom", l'exilé, l'errant, comme l'incarnation de Satan lui-même, comme l'auteur de tous les maux de la Terre. Mais jamais on ne lutte contre son destin. Il s'ouvre à vous avec l'impérieuse nécessité du mouvement universel et sa réalisation n'est que l'avènement d'une légitime conclusion, le point d'orgue d'une imparable logique. Aussi je ne me plaindrai pas. Je me livrerai simplement, avec humilité, à ce qui ne pourrait apparaître que comme l'aboutissement d'une vindicte populaire, alors qu'il ne s'agira là que d'une vérité trouvant son épilogue. A vous, animaux de la Terre, je confie mon corps inutile, à vous Hommes mon esprit et mon âme. Faites-en l'usage qui vous plaira."

 

"Voilà que les animaux de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine réciproque ; les deux haines sont tournées contre l’ennemi commun, moi ; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut ; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus, des conséquences des passions, complètement satisfait…"

 

"Disparu aux yeux des hommes depuis toujours je ne devrais rien craindre d'eux alors que ma simple apparition déchaîne leurs  passions les plus extrêmes. Mais voici qu'apparaît mon ami le rhinolophe."

 

 "Je te remercie, ô rhinolophe, de m’avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonté d’une crête en forme de fer à cheval : je m’aperçois, en effet, que ce n’était malheureusement qu’une maladie passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps : pourquoi cette hypothèse n’est-elle pas la réalité !"

 

"Dans le froid hivernal de la mansarde, ô bienveillant rhinolophe, je sens le battement de tes ailes effleurer mon anatomie de glace caverneuse. Tu es la bonté même, la générosité, le dévouement. Tu aurais pu profiter de mon absence pré-mortelle pour te précipiter sur ma gorge où palpite encore un peu de sang tiède et le boire jusqu'à la dernière goutte. Tu te serais repu de ce sublime aliment, en même temps que tu aurais débarrassé l'humanité de ma piteuse existence. Qu'a-t-on, en effet, à faire d'un sans-nom, d'un invisible qui hante les consciences de sa propre inclination à la néantisation ? Les Bienveillants qui peuplent les villes et les campagnes ont bien d'autres chats à fouetter que d'essayer de débusquer celui qui se terre comme le pestiféré, bien d'autres parcours à effectuer que de faire deux ou trois minces girations autour du nul et non avenu. Au pire, délaissant mon liquide inluxueux, hémoglobine sans gloire, tu eus pu me confier ta crête chevaline, afin que, tardivement pourvu  d'un signe distinctif, je ne disparusse totalement aux yeux des curiosités adjacentes. Sans doute quelques indélicats eussent-ils pris mon échine pour la croupe d'un bizarre et estimable équidé, parcourant sur mon dos pentu les incertitudes bosselées des monts et vaux  existentiels. Mais ceci est de peu d'importance et je m'aperçois que, même mon Lecteur privilégié que j'avais invité dans ma mansarde afin qu'il pût assister à mon dernier souffle, vient de s'éclipser. Sans doute mon heure n'est-elle pas encore venue ? Donc, rhinolophe bien aimé, toi dont j'attendais avec impatience que tu te disposasses à tremper dans mon corps charriant toutes sortes de liquides putrides ta trompe salutaire, aspirant jusqu'à la dernière goutte ce sang mêlé de roturière et de grand bourgeois, le pire qui fût pour les tenants du prolétariat conquérant, voilà que tu te confondais avec une maladie épisodique, ouvrant par cela même une nouvelle parenthèse dans mon destin pointilleux ! Mais je sens que celui-ci frappe à ma porte. Il est temps, pour moi, de rejoindre la Ligne 27, la seule dont le trajet incertain et chaotique convienne à ma claudicante progression. Je ne manquerai point, ô sublime rhinolophe, de te conter par le menu ce que mon estimable sort m'a réservé, dont je ne doute point que se réjouiront les curés, les pleutres et les prostituées nonagénaires, tous, toutes, accrochés à ma mielleuse existence comme les parasites aux parties les plus invisibles de notre anatomie."

 

     Le démembrement du visible ou le jour écartelé.

 

  A peine issu de son aventure maldororienne, quittant la mansarde par les toits - ce qui lui évitait de saluer Olga-la-Concierge -, descendant le long du tuyau d'écoulement des eaux, Nevidimyj se retrouva sur les pavés luisants qui reflétaient les images inversées des Passants. Marchant, comme à l'accoutumée, mais d'une manière plus chorégraphique, pointes effleurant le sol de ciment, bras en arceau encadrant la tête, il longea les quais de Seine jusqu'à l'Île Saint-Louis. Parvenu à l'étrave de l'île, il ramassa quelques morceaux insignifiants, gravillons, feuilles mortes, mégots, tickets de métro - dont nous rappelons au Lecteur distrait qu'ils ne sont que la projection de Nevidimyj sur le monde qui l'entoure, l'enserre devrait-on dire -, les plongea au profond des poches, n'oubliant cependant pas de recueillir un bout de racine torse, malgré l'aventure dont il avait été le jouet bien involontaire, - encerclé et invaginé par les noires excroissances, s'en délivrant à grand peine -, racine dont il souhaitait en permanence posséder un fragment, fût-il dérisoire aux yeux des quidams qui le croisaient, s'étonnant de voir ce grand jeune homme dégingandé, serré dans ses vêtures étriquées, Youri donc, jouant de la racine comme un petit enfant l'eût fait d'un yoyo. Il faut dire que la fascination du moujik pour le sombre monde chtonien des végétaux , catacombes, caniveaux, réseau d'égouts et autres grottes souterraines , n'avait d'égale que son empressement à fuir la figure humaine qu'il ne percevait, la plupart du temps, que comme de simples concrétions surgies du sol par la grâce de quelque hasard géologique. La racine était pour lui, perdu dans le vaste univers - d'aucuns y verront une habile métaphore d'enracinement dans un sol qui lui avait toujours fait défaut, et, en cela ils n'auront pas tort, mais la dépendance ( aujourd'hui on dirait "l'addiction", l'image de la drogue, du reste, n'étant jamais bien loin de la condition nevidimyjienne ), l'aliénation de Youri par rapport à son objet était à la fois plus profonde et plus complexe, complexité qu'il eût été, lui-même, bien en peine d'expliquer tant cette figure racinaire était intimement entremêlée à son être de chair et de sang, aussi bien qu'à ses fonctions mentales. Souvent, parvenu au centre de la tourmente, lorsque l'existence faisait ses lourdes et lentes nuées, le zénith disparaissant sous sa chape de plomb alors que la mansarde virait au ciel d'orage, Youri se saisissait d'un bout de racine, tubercule informe, replié sur son ombilic, pareil à du gingembre égaré et bitumeux, le pressait au creux de ses paumes jointives alors que ses doigts translucides devenaient l'éphémère geôle occluse sur la sublime icône, la simple pression dans la conque manuelle débouchant immanquablement sur une déflagration orgastique dont Nevidimyj ne se relevait, tremblant, éclairé de l'intérieur, incandescent, qu'après un long moment, avant que le temps un instant suspendu ne retrouve ses assises terrestres. Alors le sentiment de l'égarement n'en était que plus grand, le souhait ardent de rejoindre l'incommensurable plus impérieux. Ainsi, au fil du temps, une situation ambiguë, une tension existentielle s'étaient-elles installées entre Youri et son objet-élu, tout ceci débouchant sur la dimension purement singulière d'une dialectique peur-joie au sein de laquelle perversion et volupté trouvaient leur jeu réciproque et leur abri naturel. La simple idée, même intellectuelle, même abstraite, de séparer les deux parties solidement imbriquées du tesson, le Russe d'un côté, le sombre végétal de l'autre,  eût constitué une entreprise hautement périlleuse à laquelle personne ne se serait risqué pour la simple raison que l'invisibilité récurrente de Nevidimyj aux yeux des Autres en excluait l'hypothèse même. Il y avait comme une confusion primitive, une manière de chaos originel au centre duquel les significations se biffaient, s'annihilaient réciproquement. Nevidimyj et la Racine étaient des symboles en miroir, des figures jouant en abyme, simples réflexions de réflexions. Essayer de démêler les fils eut constitué une tâche harassante en même temps qu'eût émergé de cette activité sans fond une aporie quasiment insurmontable. Jamais, en effet, l'invisible ne ferait phénomène sur de l'invisible. Autant envisager deux cécités se confrontant dans une douloureuse et tragique tentative de vision. En conséquence de quoi, le Lecteur, voudra bien accepter cette incontournable réalité à la manière d'une vérité et faire son deuil de supputations qui ne pourraient être que fortuites ou bien ne reposeraient que sur de pures vanités intellectuelles.

Pourvu de sa Racine, comme l'évêque de sa crosse, Nevidimyj poursuivit son erratique chemin, faisant bientôt ses circonvolutions et entrechats parmi les frondaisons du Jardin du Luxembourg, chaloupant entre les palmiers de l'Orangerie, se risquant à traverser le miroir de la Fontaine Médicis, faisant les pointes sur ses bottines alors que feuilles mortes, vase et débris divers en assuraient la baroque décoration, dialoguant  avec les antiques statues, méditant longuement derrière "Le Silence"; esquissant une manière de gigue à proximité du "Faune dansant"; mimant une muette poésie épique que rythmait Calliope de sa lyre inspirée; - quelques Passants s'intriguaient de cette étrange sarabande -; glissant sa main mensongère dans "La Bocca della Verita"; prenant la posture de "La Liberté éclairant le monde"; - en fait, toutes ces simagrées, toute cette comédie dont chacun eût pu penser qu'elles ne représentaient que des degrés croissants d'une folie à l'œuvre, n'étaient que de minces tergiversations, de minuscules tremblements du destin censés faire exister, le temps d'une sarabande, l'exilé-hors-de-soi qu'était Youri, perdu, sans attache, au fond de quelque sombre cachot, lui-même en réalité, sans possibilité aucune d'en sortir, d'apparaître au plein jour avec les traits de la normalité, les esquisses d'un vivre-avec-l'autre-que-soi, s'essayant à escalader le moindre monticule au sein duquel, à la manière d'un secret, pouvait dormir la sublime gemme qui illuminerait sa ténébreuse nuit. Ainsi, ces sculptures immobiles, silencieuses au milieu de leur densité blanchâtre, paraissaient-elles lui offrir un langage de pierre qui, jamais, ne l'offenserait, préservant en leur sein quantité de puissances cryptées, mais dont il espérait secrètement qu'elles se libèreraient de leur gangue, lui faisant l'offrande des histoires dont leur mythologies respectives étaient porteuses. C'est ainsi, qu'au milieu de ses traversées nocturnes, alors que le rhinolophe le faisait voguer sur ses ailes parcheminées, il s'apparaissait à lui-même selon quantité d'attributs hors du commun, tantôt chouette énigmatique tenue par Minerve; tantôt sous la figure de Psyché sous l'emprise du mystère; tantôt Acteur grec récitant son texte tragique écrit sur un antique parchemin; tantôt enfin - et c'est cette vision qu'il préférait -, sous les traits de Vulcain régnant sur les volcans à la puissance infinie et qui faisait jaillir de sa forge étincelante des métaux anthropomorphes, figures de l'altérité qu'il tenait en son pouvoir, infini démiurge modelant les formes selon sa volonté. C'est cela qu'il recherchait, à longueur de divagations nocturnes et de rêveries diurnes, cette inclination à la métamorphose qui, seule, eût pu inverser l'ordre des choses, le faisant passer par les divers états dont il eût  souhaité faire l'expérience. Même ses rêves éveillés se paraient de ces mille feux des transformations successives par lesquelles échapper au funeste destin. Lorsque ce dernier vous cherchait sous la figure du Potier, vous pouviez vous esquiver et n'être plus qu'une jarre en train d'être façonnée par d'innocentes mains n'ayant même pas idée de ce qui se tramait entre leurs doigts maculés de glaise.

Ce jour, qui devait être le dernier où Youri Nevidimyj serait encore assuré d'une provisoire visibilité, apparaissant à ces Existants qu'il croisait à la manière d'un dément qui se serait soudain libéré de ses liens - Sainte-Anne n'était pas si loin -, ou bien d'un saltimbanque privé de ses colifichets, ce qui eût été un moindre mal, ou bien encore ayant affaire à un malade affecté d'une chaotique et syncopée chorée de Sydenham, communément appelée "Danse de Saint Guy", ce jour donc, éclairé des derniers feux de l'automne sécrétait une lumière basse, couleur de résine qui badigeonnait les arbres du Luxembourg de teintes fauves et mordorées, plusieurs Nonchalants et Nonchalantes ayant pris, sur les assises vertes, des poses sinon lascives, du moins abandonnées à une facile entente avec la nature. Le Russe, dont on aura compris que le lyrisme orthogonal s'accommodait mieux des rudesses de la pierre que des mollesses végétales et des profusions arbustives, fussent-elles en voie d'extinction, lassé par toute cette symphonie colorée, par ces déambulations romantiques parmi les rotondes, balustres, pièces d'eau et pelouses langoureusement étalées sous les rayons d'un soleil finissant, quitta le Jardin par la Rue de Vaugirard, gagnant la Rue de Fleurus où il savait trouver un arrêt du Bus 27. Il regarda un moment les façades d'argile des immeubles, écouta le chuintement des pneus glissant sur l'asphalte, des bruits de conversation - quelqu'un, sur un mobile, conversait avec un Eloigné, faisant les cent pas comme pour fixer dans le marbre du sol le contenu d'un dialogue qu'il devait tenir pour essentiel -, perçut des pétarades de scooters remontant la Rue, véhiculant de toutes jeunes filles court vêtues, regarda distraitement tous ces mouvements de la ville moderne avec son flot d'incohérences, ses clameurs existentielles, ses joies simples, ses quotidiennetés faciles, ses nœuds de complexité, ses facéties, ses remous. Nevidimyj, insulaire parmi les insulaires était plus alerté des phénomènes par une sorte d'intuition, d'attention flottante qu'à la suite d'une observation minutieuse du réel dont il aurait pu tirer quelque leçon, échafauder un plan.

Puis, soudain, son intérêt se fit plus vif, percevant au fond  de la rue le cahotement rugueux des roues de l'Omnibus sur les pavés. Elles faisaient leur petite symphonie métallique, montant et descendant les aspérités des blocs de granit, se déhanchant en grinçant, glissant parfois le long des caniveaux avec un sifflement proprement funéraire. Attelé à la carrosserie de bois, le rhinolophe ancrait ses pattes griffues dans les interstices de la voie, alors que ses ailes, moulinant l'air de leurs spatules membraneuses permettaient aux Passagers grimpés sur l'impériale de bénéficier d'une brise, laquelle pour n'être pas porteuse de subtiles fragrances, - il s'en faut, l'Attelé ne consacrant à sa toilette que des  miettes de son précieux  temps -, n'en rafraichissait pas moins leurs ardeurs amoureuses. Ainsi, les Amants et les Amantes ne portaient témoignage de leurs emportements qu'à la mesure de simples attouchements, leurs antennes érectiles vibrant dans l'air mauve avec l'urticante vibration de la crécelle.

  L'Omnibus s'arrêta avec la minutie d'un grincement de dents. Plusieurs Passagers en descendirent, claquements de rotules et miaulements de métatarses. Youri déclina l'invitation que lui adressait l'impériale ne sachant que trop bien l'animosité recluse dans les volutes d'air. A plusieurs reprises, déjà, le vent lui avait arraché des lambeaux de peau et il ne souhaitait nullement regagner la mansarde avec la figure de l'écorché grimaçant des salles d'anatomie. Il pensait que son existence piteuse n'était pas avare d' expériences mutilantes, de blessures et plaies diverses, lesquelles, si elles inclinaient à l'exercice de la métaphysique ne se justifiaient guère au-delà de cette ultime limite. Le temps viendrait toujours de progresser sur le chemin de la connaissance philosophique. Il suffisait, en cet automne finissant - celui-ci lui apparaissait-il en guise de métaphore d'une trappe qui, bientôt, s'ouvrirait sous ses pas ?  - , de profiter de cette dernière lumière dont la vie voulait bien lui faire le don. Quoi qu'il en fût de ses ténébreuses méditations sur l'avenir proche, Nevidimyj décida d'entrer dans  l'Omnibus. La cage rassurante de ce dernier, en même temps qu'elle le mettait à l'abri des diverses vindictes atmosphériques, l'assurait d'une manière de nid douillet, prélude aux embrassements de sa cellule du septième ciel. Une faible clarté, glauque, rampante, phosphorescente régnait sur des formes indécises que Youri ne prit même pas la peine de regarder, préférant à la consternation ambiante, le doux réconfort de ses pensées lovées en elles-mêmes, identiquement au fœtus dans son bain amniotique. S'apercevant que son assise habituelle, immédiatement située en arrière du Cocher était libre, il respira d'aise, son haleine emboucanée se répandant à l'envi parmi les sombres Tubercules vissés sur leur siège dont on n'apercevait qu'un lacis indistinct et grouillant. A peine assis sur les lattes de bois, il se laissa aller à sa distraction favorite, laquelle consistait, souvent, lorsque sa parole parvenait à franchir l'écluse de sa glotte étroite, à apostropher tout ce qui venait à son encontre, aussi bien hommes qu'animaux ou choses diverses. Sans doute le Lecteur s'étonnera-t-il de cette possibilité de volte-face subite, de métamorphose conduisant Youri de la mutité la plus absconse à la profération prolixe, la parole l'habitant alors à la manière d'une source ne connaissant ni tarissement, ni amoindrissement du débit.

Donc, cher Passager du texte,  dont les yeux incrédules parcourent de leurs faisceaux ourlés de curiosité malsaine et de hargne contenue les travées des sièges de bois, dispose-toi, assis dans l'Omnibus, à assister au spectacle le plus étonnant qu'il te fût jamais donné de voir. Voici un bref résumé de la scène. Installé tout au fond de l'Omnibus cahotant, tu as tout le loisir, comme d'une loge au théâtre, d'embrasser un vaste horizon, de voir la scène et les coulisses, les poulies et les cintres faisant leur petite mélodie d'existence. Tout au bout, à l'opposé de ta position, Youri dont l'étique silhouette se découpe sur l'ouverture donnant accès à l'éminence sur laquelle se tient le Cocher. Tu aperçois même le Rhinolophe agitant ses ailes dans l'air poisseux, car la nuit ne saurait tarder à venir, plongeant toutes choses dans une souveraine ambiguïté. Ce ne sont, devant toi, que des Spectres qui s'animent dont tu ne perçois les contours qu'avec parcimonie. Les rues que tu parcours avec tes Covoiturés ne te livrent que de faibles nervures qu'éclairent avaricieusement quelques misérables becs de gaz. Aux arrêts habituels que tu connais par cœur, - Rue Guynemer; Observatoire; Port-Royal; Pascal; Gobelins -, le Coche ne s'arrête pas, comme s'il était soudain pressé de rentrer au bercail et de livrer la masse informe qui, depuis longtemps déjà, incommode ses flancs. Le ventre de l'Omnibus est parcouru de bruits divers, grognements, hululements, vagissements, que tu ne connais nullement pour être les modes d'expression des Usagers de la Ligne 27.

Soudain, la station Banquier à peine franchie, voici qu'autour de toi les choses s'animent, comme si l'on avait frappé le brigadier sur les planches de la scène. Mais, oui, c'est bien Nevidimyj en personne qui s'agite au premier plan dans une manière de harangue décousue, voulant, sans doute, prendre la foule des miséreux et hagards Déambulants à témoin :

 

"Ô Hippocampe à la queue ombilicale, laquelle te sert de fouet pour faire avancer notre sinistre équipée, Hippocampe au dos cambré hérissé d'épines, au museau tubulaire, aux yeux profonds et pointilleux, crois-tu donc que sous tes oripeaux marins je n'aie point reconnu le Cocher, celui par lequel nos destinées sont gouvernées, le Guide qui nous conduit, par rues et traverses vers un probable Achéron ?  Mais que ne précipites-tu donc les sombres idiots qui vivent dans ta carlingue étroite, tout droit dans la demeure d'Hadès, aux Enfers, là où est la seule place qui leur convînt ? Du reste, ils ne s'apercevront même pas, céciteux qu'ils sont, avoir changé de condition ! Mais, ô combien je te comprends, merveilleux Hippocampe, profitons donc ensemble de cette charretée de gueux, il sera toujours temps de nous en débarrasser. Amusons-nous d'abord de leur égarement !

Et toi, Rhinolophe, qui es le miroir du très précieux Pégase, toi le cheval ailé divin, rassure-moi donc. Après que nous n'aurons plus le boulet de ces tristes épiphanies, conduis-nous, en compagnie du Cocher, aux merveilleux rivages de l'eau claire où s'abreuve la source, ouvre-nous grandes les portes derrière lesquelles s'abrite le mythe solaire, sers-toi de tes pouvoirs chamaniques infinis afin que la sublime Alchimie, l'étonnante Imagination parlent à nos intuitions le langage de l'Esprit, celui du Secret, de l'ineffable Esotérique et alors nous surgirons dans l'Olympe, vibrantes énergies spirituelles au domaine illimité !

Buvons, tant qu'il en est encore temps, la douce ambroisie des dieux; laissons errer nos yeux sur le crépuscule empli de goules et de démons, l'Omnibus, ce genre d'empyrée où brillent les cinglantes étoiles nous en protège, le Diable en soit loué; cherchons dans l'enceinte de nos corps étroits la noire idole qui nous distraira de nos bien prosaïques occupations mondaines. Ici, sur la Terre, beaucoup ne vivent qu'à se projeter dans un ailleurs bien illusoire, genre de lieu utopique où tout converge, aussi bien le bonheur, que les inventions sublimes et les amours extra-platoniques métamorphosant les amants en de pures révélations étonnées d'elles-mêmes.

Mais, voyons, savant Rhinolophe, distingué Hippocampe au savoir proprement abyssal, vous que votre regard porte bien au-delà des monts cernant l'horizon humain, souvent affirmez-vous que la vie, la vraie, celle qu'il est possible d'assumer est bien celle de notre avenir immédiat, de notre temps le plus perceptible, de notre espace le mieux maîtrisé, ici même, par exemple, parmi les déambulations rassurantes du vieil Omnibus. Rien ne saurait advenir hors de la Ligne 27, de ses stations rassurantes comme l'ambre, de ses Occupants, lesquels constituent une communauté soudée, une manière de Confrérie où chacun, non seulement a ses devoirs, mais ses droits, mais aussi son imprescriptible droit au bonheur inscrit dans le moindre chaos de la chaussée, son pur accès à la jouissance paradisiaque. C'est sans doute une telle raison qui nous  pousse,  nous les anonymes Passagers clandestins, à chaque instant de notre vie à nous précipiter dans ce havre de paix, cette divine conque où s'apaisent les souffrances, où naît la sérénité, où se déploie la félicité selon des harmoniques que notre humble savoir serait bien indigent à illustrer, à rendre palpables. Sans doute suffit-il d'en être atteint, d'en entretenir le fastueux projet pour que notre conscience en soit durablement, profondément éclairée. "

 

Succédant immédiatement au soliloque de Nevidimyj, une voix s'éleva dans le silence soudain, écartant les ombres, dessinant parmi la noirceur un sillage d'écume blanche. La parole semblait être celle d'un prédicateur, peut-être d'un moralisateur ou bien d'un juge, sinon les trois à la fois. Des intonations pareilles au tranchant de la vérité s'y allumaient ici et là :

 

"Mensonges que tout cela, tromperie exorbitante, duperie qui enfonce ceux qui vous sont confiés, les Illuminés, à emprunter quotidiennement votre mortel carrosse. Certes, tes Passagers, habile Rhinolophe; certes tes Convoyés, malin Hippocampe habitent ton antre claudicant parmi les inégalités du pavé, pensant se sauver, comme s'ils accomplissaient un mystérieux pèlerinage. Mais c'est bien du contraire dont il s'agit. C'est seulement la route pour les Enfers qui déploie devant leurs yeux cernés de myopie ses lacets et ses circonvolutions mortelles. Bien sûr, il y a fort à parier que toute la sombre engeance que tu serres aimablement entre tes roues cerclées de fer, ô Sublime Omnibus, ne mérite guère mieux qu'un châtiment final, une chute définitive dans l'oubli. Leur vie durant, tes Embarqués ne se sont comportés que comme des avaricieux, des jaloux, des orgueilleux, des égoïstes et l'on pourrait même inventer d'autres péchés capitaux afin que le tableau soit complet. Mais, passons. Cependant, il n'aura pas échappé à votre lucidité de Guides, Toi Rhinolophe, Toi Hippocampe, qu'un Individu, un seul, méritait d'échapper à votre vindicte, et cet Individu est celui-là même que Lombano, puis le Chiffonnier, deux hommes au grand cœur, ont souhaité sauver mais ont dû renoncer, la foule maudite les ayant condamnés par avance. L'homme dont je parle, vous l'aurez reconnu sous les traits de ce Voyageur tellement anonyme, tellement engoncé dans les mailles de son misérable sort, celui qui se dissimule au regard des autres, qui respecte un silence absolu mais n'en est pas moins un habitué, un assidu de la Ligne 27. Oui, Youri Nevidimyj, par un simple défaut de sa naissance a été condamné par les hommes à expier une faute dont il ne pouvait endosser l'origine, passant sa vie à longer les trottoirs, les caniveaux, à errer sur toutes les sentes d'infortune imaginables. Hippocampe, il était devenu ton double, fondu qu'il était en toi, assis dans ton ombre protectrice, c'est du moins ce qu'il attendait d'un Guide. Comment as-tu pu l'ignorer si longtemps ? Il est encore temps de vous  racheter par une bonne action, Toi et le Rhinolophe. Que ne le faites-vous descendre au prochain arrêt afin qu'il échappe à la meute de ses Poursuivants ?"

 

Ainsi avait parlé le Passager assis à l'arrière de l'Omnibus - Vous-même, si vous l'aviez oublié -, rare parmi les rares à faire preuve d'un brin d'humanité parmi cette meute de loups hurlants et bavant leur salive amère. Mais, ce faisant, vous avez élevé le gibet au bout duquel, bientôt, vous ne serez plus qu'une noire silhouette contre le ciel obscurci, délivrant les dernières gouttes de votre précieuse semence avant que ne s'informent les mandragores sulfureuses dont, à votre désarroi, vous aurez assumé la bien involontaire paternité. La collectivité des Imbéciles ne goûte guère qu'on dresse devant son inconséquence plurielle le miroir d'une vérité. Vous voilà donc maintenant dans de sinistres contrées, balancé au bout de la corde de chanvre par l'haleine putride du vent mauvais. Mais ne soyez donc pas désespéré, Lombano, le Chiffonnier, ces humanistes faisant étalage de leur foi en l'existant viendront bientôt vous rejoindre et cela fera plutôt joli cette triple pendaison avec la nuit au-dessous et un ciel mauve au-dessus. Cela ressemblera à la Crucifixion d'Andréa del Castagno, sauf qu'au lieu d'un ciel biblique, vous aurez les façades d'immeubles au couchant et à la place de Saintes éplorées, d'anonymes Passants qui penseront qu'un châtiment n'est jamais plus exemplaire que lorsqu'il est mérité.

  Donc, à présent que je n'ai plus de Lecteur, que je viens d'immoler les deux seuls Secourables qui venaient afin d'empêcher que l'irrémédiable ne se produise, il ne me reste plus, bien que ma peine soit grande, qu'à procéder à ta propre extinction, cher Youri Nevidimyj - mais, en réalité, c'est moi-même que j'assassine puisque aussi bien nous sommes semblables, et en cela mon péché sera moins grand, ma conscience plus légère - donc que ma plume trempée dans le fiel vienne enfin  accomplir cet irréparable que tu ne cesses d'appeler de tes vœux depuis le premier déplissement de tes alvéoles et sois certain que nombreux seront ceux qui viendront m'apporter quelque aide dans cette sombre entreprise. Je sens déjà, dans les corridors de l'Omnibus des mouvements délétères. Youri,  suis-je seul à entendre les sinistres feulements ou bien est-ce mon imagination qui vient de lâcher ses brides ? "

  Youri, ne prenant même pas la peine de se retourner, tant le destin qui collait à ses basques était ourlé d'intentions maléfiques, s'adressait à moi avec une manière de voix d'outre-tombe, laquelle, sur son trajet semait comme de blanches gouttes de gelée :

 

«Ton imaginaire ne t'abuse point, cher Copiste à l'illisible écriture qui essaie de voler à mon secours. Mais il est passé depuis longtemps l'instant où, d'un simple coup de reins, j'aurais pu inverser le cours de la diabolique machine. Laisse-les donc, ces Pitoyables procéder à leur sombre besogne. C'est eux qu'ils assassinent et, ne le sachant pas, ils méritent notre indulgence. Mais assiste donc à ma métamorphose, regarde le papillon qui se dispose à replier ses ailes, à effacer les cercles colorés qui s'y impriment, à redevenir triste chrysalide couleur de terre, puis simple effritement, puis poussière. Peut-être le début d'un nouveau cycle, l'amorce d'une palingénésie ? Regarde et écoute seulement. Tout cela est instructif bien au-delà de ce que tu as bien pu imaginer ta vie durant !"

 

  Je viens, tout juste de m'installer sur le dernier banc que tu occupais, Lecteur, avant que tu ne sois symboliquement pendu. Mais je sens, tout contre moi la présence de ton attention soutenue. Sois assuré qu'elle m'apporte le réconfort qui sied aux épisodes tortueux que tout auteur s'apprête toujours à affronter avec une bien légitime inquiétude. La place est presque idéale bien que la lumière commence à chuter, investissant le ventre de l'Omnibus d'ombres rampantes, couleur de cendre et de suie. Ce ne sont que volètements d'opaques membranes, effleurements de rémiges obtuses, trémulations d'antennes vrillées et crépitations hémiplégiques qui s'agitent dans l'obscure cale où nous semblons sombrer vers quelque révélation hautement mortifère, si ce n'est vers notre propre trépas auquel nous assisterions, impuissants, pieds et poings liés, bouche bâillonnée, lèvres jointives pareilles à un sexe ridé et occlus. Entre les montants de bois nervurés, pareils au squelette de quelque cétacé, s'impriment des mouvements si peu visibles qu'on dirait simplement des mirages au-dessus du désert ou bien des feux follets alentour des pierres tombales ou bien, encore, des chutes de filaments ectoplasmiques cascadant depuis la bouche enrubannée d'un médium, genres de matérialisations de mystérieuses transes. Et moi, immergé dans un fin brouillard qui dissimule l'essentiel à mes yeux, lesquels ne perçoivent guère que les profils trompeurs de l'illusion, comment rendre compte de ce qui survient de l'ordre de l'inconcevable, tout ceci si proche d'une vérité que mon âme se met soudainement à vibrer d'effroi, agitée comme les branches du diapason ? Comment témoigner ?

Mais il semblerait que Nevidimyj, alerté par ma manière d'état second, par je ne sais quel mystère, veuille se porter à mon secours. Sa voix me parvient comme si elle était éloignée dans l'espace, - il me semble entendre le frémissement des bouleaux de la claire taïga -, éloignée dans le temps - il me semble entendre les voix puissantes, exaltées, des Révolutionnaires clouant au pilori tous ceux qui, par idéologie ou bien par les hasards de leur naissance, contrarient leurs projets, et déjà s'élèvent des paroles de haine, déjà se fomentent des projets de meurtres, des entreprises de manipulation des consciences. Ma solitude est grande, cloué que je suis sur mon banc d'infortune, incapable de saisir la moindre plume, le plus infime stylet afin d'inscrire, ne serait-ce que sur les parois de l'Omnibus, ce que pourraient être mes dernières paroles.

 

Youri Nevidimyj pressentant qu'il devait parler avant que je ne renonce à rendre compte de son funeste destin :

 

  "Ô, Toi Journaleux qui jettes sur le papier tes signes mortuaires, qui déroules tes phrases sépulcrales, essayant de fixer le proprement insaisissable, sans y parvenir toutefois, aiguise donc les yeux de ta pensée avant que je ne disparaisse à ta vue, simple existence mortelle à moins que je ne sois qu'une invention, une pure fantaisie de ton imaginaire. Et, maintenant, assiste à ma métamorphose sans m'interrompre aucunement, sans m'adresser de parole inutile. On n'arrête jamais la mystérieuse marche du destin, surtout celle d'un déjà disparu avant même que d'être né. Je m'adresserai à mes bourreaux, les seuls qui, à partir de cet instant, m'accompagneront jusqu'à ce que mon invisibilité, depuis longtemps prédite, puisse enfin trouver son épilogue. Je ne m'imprimais sur la scène du monde qu'à titre de parenthèse qu'il convient de refermer maintenant. Observe sans ciller. Rien d'autre que ton regard figé ne pourra comprendre l'événement au milieu duquel je m'agite pareillement au microbe dans son bouillon de culture. Aurais-je existé vraiment ? "

 

L'adresse en ma direction devait se terminer par ces quelques paroles énigmatiques. Désormais Youri Nevidimyj s'adresserait en exclusivité à ses coreligionnaires, ceux qui, le poursuivant depuis sa naissance, ne l'avaient assigné qu'à apparaître sous la figure de l'insaisissable.

 

"Ô vous, les Passagers de l'Omnibus qui croyez pouvoir disposer de moi à votre guise, ne pensez-vous  pas que je sois conscient de vos funestes desseins ? Et quoique la faible clarté qui règne dans le carrosse terminal ressemble à la flamme du cierge au profond des catacombes, vous m'apparaissez avec la netteté qui préside aux vérités les plus immédiatement perceptibles. D'abord aux yeux de l'âme, ensuite aux yeux corporels par lesquels le monde se signale à moi dans toute sa splendeur. Mais aiguisez donc votre vue de myope ! Qu'apercevez-vous donc sur ma tête, sinon les arabesques du corail dont l'Hippocampe a bien voulu me prêter les attributs ? Et mon nez surmonté d'une crête en forme en fer à cheval, ne vous rappelle-t-il vraiment rien que vous ayez déjà aperçu ? Heureusement le Rhinolophe est plus généreux que vous. Et le sommet de mon dos dont les omoplates saillantes s'éclairent des yeux globuleux de la baudroie abyssale, n'en avez-vous jamais vu l'illustration dans vos propres globes oculaires perclus d'envie ? Ainsi équipé, il m'est loisible de vous observer sans même prendre la peine de tourner le rocher de ma tête, sans vriller les cordes de ma nuque sédimentée, gardant cependant mes yeux-de-devant fixés sur le double attelage qui me conduit vers ma lugubre mansarde.

  Et, bien que vous paraissiez maintenant sous des formes animales destinées à me tromper, sachez que vous ne faites que vous remplir d'illusions sur vous-mêmes. Vous n'êtes même pas dignes de vous mesurer au puceron, lequel, du haut de son corps de microscopique grillon vous toise de toute la hauteur de sa taille, de toute la grandeur de son esprit. Invisibles, vous l'êtes à votre propre conscience, alors que vous n'avez vécu qu'à réaliser ma disparition, ourdissant vos menus complots en sourdine.

Pour moi, la Ligne 27 était une respiration, la scansion de mon temps orphelin, la mise en musique d'une mince ritournelle promise à s'éteindre faute d'un souffle qui pût l'animer longtemps. Pour vous, cette même ligne n'était que celle, méprisable entre toutes, qui vous permettrait de dresser les antennes de votre haine à mon encontre. Et que vous offusquiez-vous à ne pas voir mon regard, à ne pas entendre ma voix, à ne pas percevoir mes mouvements ? Est-on si dérangeant lorsqu'on ne suit pas les trottinements coutumiers et les bêlements chevrotants de votre troupe simplement occupée à archiver dans ses laineuses circonvolutions les faits et gestes de ceux qui longent l'existence avec modestie, souhaitant seulement qu'on les ignore suffisamment afin qu'ils puissent se déployer dans l'espace avec la belle constance et la discrétion de la liane du volubilis ?

  Qu'avais-je donc commis comme crime à vos yeux de juges impitoyables ? Certes mon passé inglorieux, ma naissance à mi-chemin entre prestige et déchéance, ma perdition au milieu des remous consécutifs à la Révolution, mon exil, ma réclusion dans une sombre mansarde, confié aux subsides des méticulosités sociales, tout ceci pouvait être regardé, peut-être à juste titre, - jamais on ne peut être son propre procureur -, comme une obstination à vivre, un déroutant cynisme à exister coûte que coûte ? Vos rumeurs internes, vos récriminations à bas bruit, vos mélopées moralisatrices, je les percevais, à chaque arrêt lorsque vous descendiez sur le trottoir de ciment, à chacune de vos montées alors que votre regard coupant comme la faux effleurait ma nuque de son souffle vénéneux. Et ce même souffle bilieux, atrabilaire, chargé des remugles de la vengeance, j'en sens présentement les courants, les ruisselets, les minces filaments qui, déjà, emmaillotent mon corps comme le cocon enserre la chrysalide. Mais votre souffle grandit, devient vent impétueux qui porte vos râles, amplifie les grincements de vos dents, donne essor aux hurlements que vous maintenez à grand peine entre vos flancs de chacals maigres et hargneux. Mais qu'attendez-vous donc pour sauter à ma gorge et planter vos canines étroites dans ma jugulaire afin que, mon sang partout répandu, annonce aux hommes l'heure enfin venue de ma repentance ?

Voilà que se dessine l'instant rêvé, ardemment souhaité entre tous, de ma fin proche. Ô inestimable Rhinolophe, ralentis un instant le mouvement de tes pattes cireuses, replie les soufflets de tes ailes et toi, Hippocampe zélé, freine donc l'Omnibus de manière à ce que la foule des curieux qui se presse aux carreaux puisse assister aux derniers soubresauts d'un lâche et d'un vaurien. Le Diable, à côté,  est une simple eau bénite entourée de faveurs éternelles ! Je les vois déjà se dilater les pupilles du peuple carnassier, lesquelles ne tarderont guère à m'immoler au fond de leur puits disposés à accueillir les pauvres hères, les nécessiteux et les indignes de mon espèce. Mais, Cocher, qu'attends-tu pour ouvrir les portes à grands battants ? Que la vindicte s'abatte sur moi comme la petite vérole sur les Filles de joie ! Mais je comprendrais que tu souhaites tergiverser, attendre que ma dépouille gît dans une flaque d'hémoglobine écarlate avant que de m'offrir en pâture aux nécessiteux des faits divers qui hantent les ruelles étroites de la ville. Assoiffés de la sorte, ils ne pourraient que mieux s'en repaître !

 

  Tassé sur mon petit monticule de bois, cherchant à occuper, dans l'espace, la moindre place qui pût s'imaginer, muet mais non aveugle, je tâchais d'observer l'étrange scène qui se déroulait devant moi, prenant en mon esprit les notes qui s'imposaient afin que, plus tard, je pusse coucher sur du papier les événements singuliers qui envahissaient l'horizon de ma conscience avec l'amplitude des marées lors des équinoxes. Du reste, mettant à profit les rares moments de lucidité qui me visitaient épisodiquement, je me questionnais sur le fait de savoir sous quelle forme je pourrais retranscrire l'inconcevable qui, devant moi, déployait l'immense voilure de ses ailes. Mais je dois avouer, à ma décharge, que j'étais, en ce singulier instant, plutôt préoccupé de percevoir la réalité dans sa verticalité constitutive plutôt que d'échafauder le cadre d'une possible écriture. En cette heure tardive, l'intérieur de l'Omnibus n'était guère éclairé que par les réverbères de la ville et l'on devinait ses Occupants à leur silhouette plutôt qu'on n'en discernait les formes avec rigueur. C'était comme une masse informe, compacte, cernée de lueurs non clairement définissables, comme si l'on avait eu affaire à quelque enchevêtrements de racines ou de tubercules s'élevant difficilement au-dessus d'un sol marécageux, tourbière ou rive d'une mangrove. Mais, pour autant, la vie animant ces étranges Spectres n'était pas seulement végétative, comme s'il se fût agi d'un métabolisme immémorial oublieux de lui-même. Des linéaments d'existence se faisaient jour, de-ci, de-là, genre d'ondes concentriques diffusant leur courant selon de lentes et longues vibrations. On se doutait, observant ce spectacle inhabituel, que quelque chose se tramait en sous-sol, identiquement aux convulsions internes de la lave avant que le bouchon du cratère soudain libéré  dégageât une énergie trop longtemps contenue. L'attente de cette manifestation, au cours de laquelle devaient s'élever du sol torturé de l'Omnibus, roches en fusion, bombes, fumeroles et corpuscules ignés déchirant l'air de leur impérieuse nécessité, devait bientôt se clore, la nuit du Coche s'illuminant de mille convulsions, de centaines de mouvements désordonnés identiques aux sabbats des sorcières. Les premiers à ouvrir le bal furent ceux des Convoyés qui occupaient les places les plus éloignées des banquettes disposées à l'avant du carrosse mortuaire. Et, malgré la hâte visible des Imprécateurs à accomplir leur peu ragoutante besogne, régnait une certaine discipline, un rang se constituant au sein duquel chacun prenait sa place, les Officiants ayant, selon toute vraisemblance, des fonctions différentes à accomplir. Youri Nevidimyj, sentant sa fin proche, souhaitant d'ailleurs hâter cette dernière, informé qu'il était par une intuition chauffée à blanc, en même temps qu'il était averti par son regard dorsal, -dont il convient de se souvenir  qu'il était constitué de deux yeux globuleux de baudroie abyssale -, informé donc que le cours des événements s'amplifiait, pareillement au galop pressé du Rhinolophe, aux coups de fouet réitérés de l'Hippocampe sur la croupe d'icelui, le Voyageur-mansardeux se mit à pousser une manière de long feulement vindicatif qui glaça le sang des infortunés Passants arpentant les pavés, pensant sous la poussée du cri que leur vie s'ouvrait à trépas.

 

"Informes Tubercules, mielleuses Racines, Rhizomes nécessiteux, armez donc vos excroissances molles, aiguisez-les, faites-en des pieux que vous enfoncerez entre mes clavicules délétères. Ligotez-moi, faites de ma peau des étendards, sucez la moelle de mes os jusqu'à ce que mon invisibilité soit parfaite. Comme si le Néant qui m'a atteint depuis ma douloureuse naissance ne suffisait pas, comme si ma vie étriquée, ma vie de funambule progressant sur le fil tendu entre les deux falaises du Rien n'avait déjà procédé à mon extinction. Mais votre haine serait-elle donc sans limite ? Mais votre cœur ne serait-il qu'une bombe volcanique faisant exploser sa densité mortifère contre tous les gueux de la Terre, les déshérités ? N'avez-vous jamais perçu combien votre entreprise était vaine ? Certes, mon épiderme mangé par les engelures, ma peau diaphane à force de privations, la faiblesse de mes articulations, la friabilité de mes os, vous en viendrez à bout, vous les réduirez à l'état de cendre, de poussière, peut-être même n'en restera-t-il rien. Mais ce que vous ne pourrez néantiser, votre volonté fût-elle immense, c'est l'image que j'ai instillée dans les linges étroits et nécessiteux de votre matière grise, dans les filets de vos neurones, les arcanes de votre conscience. Votre mémoire sera votre constante geôle. On ne détruit pas le moujik en le dissimulant derrière la silhouette aristocratique du boyard, toujours il reparaît alors qu'on voudrait le verser dans les basses fosses de l'Histoire.

  Hurlez donc Loups aux inconséquentes babines, faux Révolutionnaires qui n'avez jamais pris les armes que pour piller les riches, les aristocrates et, enfin, prendre cette place que vous convoitiez depuis le lieu de votre concupiscence naturelle, ce "foyer du péché" que vous avez allumé en vous, incapables que vous étiez de vous assumer en tant que simple Existant parmi la multitude. Votre victoire sera éphémère qui ne tardera guère à retourner contre vous les crocs envieux que vous ne pouvez dissimuler au regard de vos futures victimes. De moi, Youri Nevidimyj, vous n'avez jamais vu que les vêtures de l'aristocratie, ma toque de fourrure, les brocarts et les velours vénitiens, les bottes de cuir aux larges revers, les gants en agneau glacé. En réalité, ils n'étaient que des colifichets destinés à entretenir une illusion, celle de vivre par procuration une existence trop vite gommée, laquelle ne dissimulait que mes origines modestes de moujik. Votre insatiable cupidité s'est laissé aveugler par le carrousel des apparences ou de ce qu'il en restait. Quant à moi, privé d'identité, qu'avais-je à offrir aux autres que cette figure d'errance à le recherche d'une bien hypothétique origine ? Mais à observer vos dents acides et sulfureuses qui brillent dans l'ombre pareillement aux lames des sabres, je sais ne pas vous avoir convaincus. Et, du reste, comment le pourrais-je alors que je ne suis déjà guère plus consistant qu'un spectre et que ma parole, venue de l'au-delà ne vous parvient qu'avec la teinte de l'irréalité, sinon du mensonge.

Ô, Racines, Rhizomes putrides, vous attendez seulement que je vous calomnie afin que votre hargne, un instant retombée, - vous écoutiez le récit de ma fable avec quelque humilité -, puisse enfin trouver la catapulte qui projettera en ma direction les boulets ignés destinés à biffer mon nom de la carte de votre monde étroit. Mais qui donc ouvrira le bal de ma dernière danse, de mon ultime pirouette ? Toi, Irma-la-Secrétaire, qui te dissimules derrière les contorsions multiplement océaniques du Poulpe géant, libère donc tes tentacules, étreins-moi, colle contre mon corps émacié la densité de tes ventouses visqueuses afin, qu'une fois dans ma vie, je puisse connaître l'ivresse d'être embrassé. Oui, c'est cela, ton étreinte est si douce alors que tu ne la voudrais que cruelle. Un de tes tentacules s'est introduit dans la forge de ma bouche, vrillant la braise de ma langue de bien langoureuse façon. Jamais je n'aurais cru le baiser de la Mort aussi doux, aussi pleinement charnel, voluptueux. Et je ne saurais décrire avec de simples mots, avec un vocabulaire habituel, ce qui m'envahit actuellement - je ne parle point de tes flexibles extensions pareilles à des lianes -, mais simplement de la félicité de l'enfant que je crois être soudain redevenu, chaudement lové dans les bras de sa première Amante, cette Mère dont je n'ai même pas une image, pas même le souvenir du moindre effleurement. Non, ne te retire pas encore, tiens-moi dans le corset de tes bras multiples, invagine-toi dans le moindre de mes recoins, introduis-toi dans mes orifices disponibles, je connaîtrais ainsi l'ivresse d'être possédé. Mais je vois que, déjà, tu te retires sur tes glaireuses éminences, souhaitant regagner l'antre que tu occupes parmi les tiens, dans un vibrant enlacement. Sans doute t'ai-je déçu, ô Poulpe au grand cœur, j'ai si peu l'expérience de l'autre, replié que je suis sur le microbe de mon existence anémique.      Mais, dans la file des Exterminateurs, qui donc est cet étrange Crapaud aux atours granuleux, aux ocelles bruns comme le limon, au goitre violemment gonflé ? Parle donc Vieux Crapaud, afin que, parmi les exhalaisons de ta voix croupissante, je puisse déceler celui ou celle qui, juste l'espace de son crime, habite ton informe flaque épidermique. Sais-tu que tes sombres et savantes paroles résonnent en moi à la façon de subtils attouchements ? Je pensais tes émissions vocales urticantes, tes éructations abrasives, eh bien c'est du contraire dont il s'agit. Ce qui sort de ta bouche, selon bulles irisées et clapotis minuscules, ressemble aux effluves de la douce guimauve, aux exhalaisons du lilas, aux larmoiements des grappes de glycine. Je ne te savais pas si empressée, chère Félicie, toi la Retraitée si discrète, à m'investir aussi goulument, à me dévorer de tes yeux vert-de-grisés ou s'allonge la fente du désir, à parcourir le clavier de mon corps de tes attouchements griffus, lesquels irisent jusqu'aux rayons de ma moelle épinière parcourue des crépitements du plaisir inopiné. Toi qui ne rêvais, potée de géranium sur les genoux, qu'à enfoncer les tessons de terre cuite dans le gras de mes fesses, simple et anonyme Voyageuse de la Ligne 27 à qui l'on aurait donné le Bon Dieu sans confession, te voici maintenant amoureusement penchée sur mes éminences, les flattant de ta langue criblée de pustules, frottant contre leur soie la tunique râpeuse de ta vêture, tétant goulument de ta bouche élastique, largement fendue, le moindre de mes poils, comme s'il était revêtu d'un nectar subtil. Voici que, presque mort, les gens de toutes sortes, les plus vils comme les plus distingués, me considèrent à la manière d'un objet précieux dont, à loisir, ils souhaitent percevoir l'ultime éclat avant que l'infini ne le ternisse. Ma vue m'a-t-elle abusé ? N'ai-je pas simplement été le jouet de ma propre personne ? N'ai-je pas trop facilement cédé à la folie, à son mélodieux chant de sirène, alors que mes semblables ne souhaitaient que ma compagnie ? Combien parmi les hommes auraient bu avidement mes paroles, ce n'est pas si fréquent d'écouter les histoires d'un exilé, orphelin de surcroît, ancien moujik rapidement passé par la case boyard avant que les révolutionnaires vinssent mettre un terme à cette existence ressemblant si fortement au rire du dément. Mais c'est ainsi, parfois ne se rend-on compte de sa capacité à vivre qu'au seuil de sa disparition. Toi, Crapaud à l'assise royale, retire-toi car j'ai assez appris de toi et dispose-toi à t'effacer afin qu'il soit loisible à mon prochain Invité de m'apprendre, me concernant, les choses que j'ai volontairement ignorées, ou sottement feint de considérer simplement dérisoires. Merci pour ta génuflexion qui ne fait que t'honorer et signe la qualité de tes hautes vertus."

 

  Et voilà que le Pélican sort de la file des Curieux, claudicant à souhait, traînant devant lui son bec en forme de besace ou d'outre remplie par les bons soins d'Eole. Ses immenses  pattes palmées pareilles à des battoirs font, sur le sol de l'Omnibus, leurs larges auréoles de bruit. Dans la marche adoptée par le grand oiseau blanc, dans ses yeux aux prunelles de jais qu'éclaire une étincelle de lumière, dans sa crête occipitalement ébouriffée, dans la touffeur noire de ses rémiges, loin s'en faut que Nevidimyj reconnaisse ce bon Isidore, le méticuleux et précis barbier qui ne rêve que d'une chose, enduire de mousse blanche la falaise des joues youriennes, en faire des tas onctueux comme la neige, produire une mince avalanche en direction de l'éperon mentonnier, couler le long de la pente de la gorge, entourer le promontoire de la pomme d'Adam, attendre qu'un fin grésil vînt encore s'y poser - peut-être le brouillard des larmes de Nevidimyj étonné de tant de soins prodigués en sa faveur -, et, alors qu'une vague inconscience s'empare du Russe, lui planter l'arrondi du sabre dans la carotide afin que, partout se répande le sang de l'inutilité, celui de la lâcheté de vivre, celui encore du dédain de ses Semblables.

  Cependant, Lecteur sanguinaire, n'imagine point assister en ce moment palpitant à l'égorgement pur et simple de l'aristocrate déchu. Un vrai spectacle n'est jamais autant goûté dans sa profondeur qu'à être soumis au rythme lent de ses événements. Or Isidore est bien trop informé des labyrinthes tortueux et des coups fourrés de l'humaine engeance - combien de confidences a-t-il écoutées dans le moelleux de son salon; alors que les têtes shampooinées, livrées à une douce quiétude, étalaient, comme sur le divan du psychanalyste, leurs sordides épopées -, Isidore, donc, sursoit au sacrifice, se contentant d'enduire la face du moujik d'une écume légère alors que de la pulpe de ses doigts calamistrés il joue à faire des ronds sur la nuque de son Client étonné, ce dernier se surprenant même à esquisser un sourire de béatitude. Youri, dont la situation n'est pourtant guère enviable, ragaillardi par les bons soins d'Irma et de Félicie auxquels, de belle manière, se sont joints les doux attouchements du Coiffeur - figure archétypale du Père dont l'Exilé a été privé ? -,  se prend à rêver d'une vie meilleure alors même que cette dernière, pareille à un filet d'eau dans le désert, s'égaille en tous sens ne gardant de sa forme première qu'une vague trace d'humidité bien incapable de rendre compte de son passé.

  C'est tout de même curieux ce phénomène qui, présentement, rampe le long des flancs de l'Omnibus, fait ses ramures parmi le peuple des Rhizomatiques et s'étoile, montant jusqu'à moi, apportant ses luxueuses fragrances. Mais, vous, Lecteurs à  la conscience ouverte, n'avez-vous point été informés de ce qui se jouait en filigrane, se déroulait en sourdine,  étalait sa petite mélodie, cascadait son refrain d'heureuse comptine parmi la multitude compacte ? Mais ce n'était rien de moins qu'un bouquet d'odeurs faisant leurs petites révolutions autour de la sphère nevidimyjienne, une senteur de bonté, une d'indulgence, une enfin de miséricorde.  Oui, c'est bien de cela dont Youri venait d'être atteint, d'une soudaine coulée de sentiments ouverts, généreux, genre de "multiple splendeur" glissant le long de son âme de subtile manière. Jamais une telle donation en sa faveur de la part de ceux qu'il avait croisés sans même prendre acte de leur présence réelle. N'avait-il pas été coupable de négligence à l'endroit des Autres ? N'avait-il pas péché par orgueil ou, tout simplement par omission, distraction, ne voyant dans l'existant que sa propre trace ?

  Mettons-nous, seulement un instant à la place du Sans-Racines. Les quelques sentiments qui avaient été exhibés envers sa personne par les trois Voyageurs - fussent-ils insincères, pervers et, en définitive indélicats, œuvrant à l'obtention d'une souffrance différée mais non moins mortifère -, n'en étaient pas moins ressentis par son destinataire comme des signes patents d'une reconnaissance. Le faux pas de l'Histoire s'effaçait soudain, permettant par cela même l'émergence d'une identité dont le Mansardeux avait fait la douloureuse économie, son calvaire durant. Donc, toutes ces manifestations affectives, simples cautères sur une jambe de bois, n'en faisaient pas moins leurs simulacres de joie pleine et entière dont Nevidimyj, s'il avait été assuré d'un empan plus ample du Destin eût fait son ordinaire pour son plus grand bonheur. Mais l'on choisit rarement la sauce à laquelle on veut être mangé !

  Youri, ayant éprouvé rapidement mais d'autant plus intensivement la rencontre avec l'Autre, le Différent, l'ouverture multiple, donc avec la vie en son généreux déploiement, parvenu sur les pentes mortifères de Thanatos, freinait des quatre fers, hérissait le peu de corps qui lui restait en une boule quasiment identique à l'anatomie du porc-épic, plantait ses canines ferrugineuses dans le plancher du coche, lequel devenait un simple semis d'échardes. Chacun sait que l'idée de la Mort est révoltante en soi, que son approche réelle l'est encore plus  et qu'elle devient franchement INACCEPTABLE lorsqu'une révélation bouleversante vient en hâter le cours naturel. Or, c'est exactement ce qui arrivait au Russe, emporté qu'il était par le désir de s'inscrire, une fois au moins, dans le dédale d'une somptueuse volupté, de connaître le chambardement de l'amour, de se livrer aux remous enivrants de la passion. Cependant, ce hapax existentiel le concernait, sans doute pleinement, sans doute au-delà de ce que ses mornes vicissitudes quotidiennes l'avaient habitué à recevoir de l'écoulement inquiet et monotone des jours.

L'entièreté de son existence n'avait consisté qu'à empiler déambulations sur déambulations, pareillement à un anonyme bloc de glace cherchant à se frayer une voie parmi les débris flottants d'une banquise. Mais le mystérieux et soudain mouvement de métamorphose semblait se produire hors-champ, sa vue commençant à s'engloutir déjà dans de bien ombreuses concrétions. Les Racinaires et autres Rhizomatiques, jarrets tendus, babines retroussées, canines dégainées, tous les habitués de la Ligne 27, juges, chirurgiens, curés, bouchers, huissiers de justice, vigiles, banquiers, croupiers, horlogers, assesseurs de tribunaux, rentiers, éboueurs, acteurs de théâtre, tous  n'attendaient que cela, le moment de la chute, l'instant délicieux entre tous où, bandés comme des arcs sous la poussée du désir, ils pourraient sortir leurs flèches définitives, leurs sagaies badigeonnées de curare et les planter au profond de l'âme, là où le sang ne coule plus mais où l'esprit agonise selon mille douleurs cruelles.

Alors, en un désordre indescriptible, la meute fut soudainement lâchée, pareille à la furie des taureaux andalous lors de la féria, museaux fumants et écumants, se ruant dans les rues étroites, sinueuses et bordées d'agitations joyeuses, agitations qu'ils plaquent au sol pour les plus chanceux d'entre eux, ou bien qu'ils clouent contre les barricades de bois bientôt maculées de larges étoiles carmin. Et bien que Nevidimyj fût dépourvu d'une muléta commise à exciter la fougue taurine, il avait amassé contre lui les plus sombres nuées imaginables, disparaissant bientôt à mes yeux - mais comment rendre compte de ce déchaînement de furie à la mesure de la seule plume ? -, dans un tourbillon pareil au vortex d'un bien maléfique manège. La cohorte animale faisait ses soubresauts et ses voltes, chacun souhaitant inscrire dans la chair del'Exilé, qui ses dents, qui ses griffes, qui ses écailles en forme de poinçon. Les quelques images qui restent de ce spectacle dantesque, je vous en livrerai une manière d'anthologie afin que, Lecteurs vous ne puissiez, un jour, me faire le reproche d'avoir péché par défaut. Voici donc un condensé de ces visions hallucinées, comme si vous y étiez. Mais prenez donc place sur mon assise bancale, tout près de moi. Notre commun strabisme pourvoira à notre insuffisant regard. Il importe que nous ne perdions rien de la scène de l'Omnibus. Non en raison d'une curiosité malsaine, mais pour pouvoir rendre compte devant l'Histoire.

Voyez donc cette peste de Ver Luisant qui fore la prunelle des yeux de ce bon Nevid - excusez donc l'abréviation patronymique, mais elle s'est installée en mon laborieux inventaire à la manière d'une vérité révélée, ce bon Russe commençant son lent et cependant inévitable processus de dissolution - .  Mais quel travail, mais quelle intrépidité ! Et ne voilà-t-il pas que l'insane Ver dépose ses grappes d'œufs  dans la masse grise du cerveau. Déjà ses progénitures parcourent sillons et éminences, semant à tous vents leur haine acide. Et l'araignée, la belle veuve noire aux pattes longues et velues, au corps semblable à une pelote de suie, observez donc son beau travail, du solide, du parfait, Compagnon réalisant son chef-d'œuvre, l'architecture de la toile enserrant les lobes est sublime, les fils tendus du frontal au pariétal en un réseau de mailles denses. Aucune pensée ne s'échappera de cette triste geôle. Aucune idée ne fera son aura autour de la tête solidement arrimée aux tendons du cou. Car, approchez-vous, penchez-vous encore un peu.  Du cou, il ne reste plus que quelques lambeaux de chair flottant dans l'espace à la manière des drapeaux de prière agités par le vent froid. C'est l'Aigle royal lui-même qui s'est chargé de la besogne. Il faut bien nourrir les aiglons, c'est la fatalité, d'un côté le prédateur, de l'autre la proie. Ce charognard vous fait penser au Voyageur  qui, chaque jour, récitant ses patenôtres, attend du côté de Port-Royal. Effectivement c'est bien lui. Il souhaite envoyer à l'Eternel un squelette bien propre, débarrassé de ses souillures terrestres. Mais, si vous le voulez bien, ne nous mêlons ni de foi, ni de morale, contentons-nous de regarder ce spectacle aussi merveilleux que celui des arènes romaines. Il est tout de même plutôt rare que les failles humaines se montrent à nos yeux avec une telle densité, un tel déploiement de zèle. Le vice, la pure méchanceté, l'ignominie, la perversion, le désir incestueux, la cruauté ne sont souvent que des idées abstraites, presque des supputations dont nous pourrions nous demander si nous ne les avons pas simplement hallucinées, stockées dans quelque coin secret de nos cerveaux. Parfois nous nous laissons aller, les concernant, jusqu'à les décrire sous la figure d'aimables métaphores. Mais ici, mais maintenant, c'est bien du supplice pur, de la vengeance essentielle, de la sombre vindicte qui s'étale devant nos yeux encore incrédules. Et si encore nous rêvions ! Pourtant nous n'avons jamais été aussi éveillés qu'à cette heure solitaire où le déclin des feux du jour, s'il brouille parfois notre vue, nous dispose à l'accueil de la métaphysique, aux pensées profondes, aux ornières que le tragique, à longueur de temps, creuse au profond de nos existences. C'est ainsi. Une trop vive lumière efface les choses, en gomme les contours, le tout finissant par se perdre dans une manière de brume solaire. La nuit, quant à elle, refermant ses voiles d'ombre sur nos consciences léthargiques ne nous laisse que l'espace du rêve. C'est toujours cette heure entre chien et loup qui  vient nous visiter en nous questionnant. Pour la simple raison qu'il est impossible à tout homme de supporter cette terrible ambiguïté se logeant dans un temps arrêté, insaisissable. Laissons-nous emporter par cette fantasque mascarade. Jamais nous ne rendons mieux service aux hommes qu'en  plaquant leur face contre le mur de leurs turpitudes. Ils en connaissent l'existence souterraine mais veulent la circonscrire à la lueur sépulcrale de la crypte. Ils ne font, à longueur d'existence, qu'admirer leur silhouette pléthorique, agrandie par le bombement du miroir convexe. Quant au miroir concave, celui qui les rétrécit à la dimension de leur foncière insuffisance, jamais ils ne veulent lui confier le soin de réverbérer leurs propres images. Ils ne sont, en réalité, que des bambins morveux et inconséquents qui jamais ne se mouchent, n'apercevant le mucus qu'aux nez de leurs pareils. Mais rien ne sert de disserter plus avant. On ne fait que remuer des idées abstraites qui n'ont de cesse de retomber dans la platitude d'un sol oublieux.

Lecteur, mon Compagnon d'infortune - nous nous plaignons toujours de notre sort, alors que l'arène regorge de sang et de viscères écartelés - tirons une dernière gloire de ce spectacle à nul autre pareil. Rares sont les moments où la pure barbarie montre son hideux visage. Serons-nous assez forts pour le dévisager jusqu'au bout ?  Mais, pourquoi logez-vous vos coudes de sauterelle hargneuse dans mes côtes étriquées ? Mais vous semblez, à proprement parler, fasciné par cette vision dantesque. Ceci n'est rien que de normal. On est toujours amusé du malheur des autres et quel bonheur, quel ravissement que d'annoncer, tout à trac, au milieu d'une joyeuse assemblée, la sordide nouvelle - un accident bien juteux par exemple, ourdi par un implacable destin -, laquelle nouvelle figera les traits des participants selon une mimique tragique : l'image de la Mort elle-même s'imprimant provisoirement sur l'arcade de la mandibule, l'aplat  du maxillaire, l'arrondi du casque frontal, alors qu'apparaissent, avec une forme d'évidence ultime, les fosses nocturnes des orbites. Puis, le vin aidant, la chaude familiarité faisant ses circonvolutions laineuses, les os, un moment apparus, se retireront derrière la souplesse des chairs, l'élasticité des tissus, attendant que la faille mortelle s'ouvre à nouveau par où soufflera, un jour, l'air définitif des catacombes.

Mais voyez plutôt l'habileté de la femelle Requin à prélever, du bout de ses précieuses et délicates quenottes, quelque morceau de choix, un bout de foie, un bout de rein, et le pou boulottant quelque reste de cuir chevelu ne force-t-il pas votre admiration ? Quant au scolopendre, quelle disposition au mimétisme, tout de même ! L'apercevez-vous, dissimulé qu'il est grâce à l'entrelacement de ses milliers de pattes avec le faisceau vertébral ? Et seriez-vous au moins capable de démêler le corps de l'insecte de celui de Nevidimyj, dont, il faut bien le reconnaître, nous n'avons plus pour l'instant que la silhouette révélée par des rayons-X. Comment isoler l'atlas, l'axis, le sacrum de ce fourmillement proprement inconcevable, comment séparer l'animalité de l'humanité ? Certes, vous avez raison, il n'est guère utile d'en arriver à cette figure d'écorché vif pour percevoir, en l'homme, les mouvements du reptile, les coups de queue du saurien, pour constater que, en arrière des lèvres, s'agitent, en cadence les pièces aiguës, infiniment mobiles et dévastatrices des mandibules. D'ordinaire, la peau, le derme cachent la vérité. Ici elle est "tout nue" si vous me permettez cette expression triviale.

Parfois, tendez votre oreille, vous percevrez au milieu des cahotements de l'Omnibus - il ne roule pas, ce sont seulement les convulsions internes qui l'habitent qui donnent l'illusion d'avancer, alors que nos ne faisons que du sur-place existentiel -, vous entendrez, parmi les feulements et autres glapissements les cris du Russe, lequel cloué au pilori, perd peu à peu sa consistance humaine, rétrocédant vers une forme éthérée, laquelle après le dernier vagissement, ne sera plus circonscrite qu'aux linéaments de l'esprit, puis aux vagues et presque imperceptibles contours de l'âme, avant que de disparaître, aspiré par la bonde suceuse du Néant.

  Mais il est encore temps d'assister à quelques saynètes avant que le Destin lui-même ne démonte la scène, range les accessoires jusqu'à la prochaine représentation. Pêle-mêle, étrange mélange de pinces et de pattes, d'antennes et d'yeux globuleux, à facettes ou bien lisses, d'ailes diaphanes et de thorax cuirassés, de queues coupées ou terminées par un trident, de griffes et d'abdomens annelés, de tarières et de nageoires, d'évents et d'ailerons, d'aiguillons et de maxillaires, de cordes nerveuses et de lores, de scapulaires et de manteaux, de cires et d'écailles, de sonnettes et de fourrures, de crochets et de fossettes, de glottes et de dents, de calottes et de caroncules, de doigts et de rectrices, de rémiges et de palmes, et encore toute une déclinaison anatomique dont nous ferons grâce au Lecteur, les Racinaires et Pédonculeux Passagers de l'Omnibus (dont tout un chacun aura compris qu'ils ne sont que la transposition métaphorique de Ceux et Celles confiant leurs minces destins aux ondulations et entrechats de la Ligne 27), donc les Convoyés ne s'illustrant plus, dans la pénombre propice à tous les crimes, que sous les auspices d'un aimable bestiaire dont on voudra bien considérer que les présentes occupations, si elles sont bien entretenues par le feu de la haine à l'encontre du Déjà-embarqué-pour-l'Achéron, n'en sont pas moins soutenues par une louable volonté de rendre au Coche des rues, une mine plus présentable avant que de rentrer au bercail. Et, à bien les observer, l'on eût pu se distraire à les classer en une infinité de catégories. On trouvait, par exemple, parmi cette joyeuse troupe :

 

Artiodactyles et carnivorescétacés et  chirpotères ; dermoptères et hyracoïdés; insectivores et lagomorphes ; macroscélidés et marsupiaux ; monotrèmes et périssodactyles ; pholidotes et  pinnipèdes ; primates et proboscidiens ;rongeurs et scandentia ;  siréniens et tubilidentésxénarthres et ansériformesapodiformes et  aptérygiformescaprimulgiformes et casuariiformes ; charadriformes ;  ciconiiformes et coliiformes columbiformes et cuculiformes ; falconiformes et galliformes gaviiformes et gruiformes passériformes et pélécaniformes;  phoenicoptériformes et piciformes ; podicipédiformes et procellariiformes ; psittaciformes et ptéroclidiformes ; rhéiformes et sphénisciformes strigiformes et struthioniformes ; tinamiformes et trogoniformes ; chéloniens et crocodiliens ; rhynchocéphales et saurophidiens ; anoures et gymnophiones ; urodèles et agnathes ; chondrichtyens et ostéichtyens.

 

  Enfin, vous l'aurez compris, cette procession exhaustive d'animaux de toutes sortes, non seulement mimait le récit de la Genèse avant le Déluge, lorsque Noé avait embarqué tout ce qui vivait à la surface de la Terre, mais figurait également la grande variété humaine, laquelle essaimait sur les cinq continents les épiphanies diversement colorées de la grande geste universelle, en même temps qu'elle livrait au plein jour les pures merveilles dont les civilisations étaient les fières détentrices, aussi bien que les mœurs les plus abrasives, les conduites les plus consternantes. On aura compris que, loin de vouloir dresser un inventaire trop sombre des divers aléas dans lesquels baignaient les descendants d'Adam et Eve, le parti pris, ici, est de raconter le plus naturellement du monde, sans exagération ni idée préconçue, les tribulations et l'esseulement d'un Exilé parmi la foule dense et laborieuse et égoïstement occupée à regarder le centre de son ombilic faire sa petite dentelle laborieuse. Sans doute certains trouveront-ils le trait un rien charbonneux, les contours dessinés à la suie. Là est parfaitement leur droit. Qu'ils veuillent cependant considérer que, dans le juste souci de ne pas les aliéner dans une lecture qui leur serait insoutenable, l'Auteur a pris soin de gommer les aspérités afin que seule une épure directement observable demeurât.

  Donc, après cette parenthèse, laquelle est moins une justification qu'une nécessaire mise au point voulant faire émerger le souci de vérité avec lequel ces quelques trop rapides tableaux ont été brossés, nous nous contenterons d'être de bien attentifs spectateurs du Grand Cirque au centre duquel s'agitent lions, hippopotames, dresseurs, et autres saltimbanques.  Cher Lecteur privilégié qui as pris place à mes côtés, je te laisse maintenant le soin de décrire, par le menu et en toute conscience, les principaux événements qu'il nous est donné de voir, afin que tes pairs, les autres Lecteurs, ne puissent me faire un procès en sorcellerie. Sorcellerie dont, du reste, à mon grand désarroi, je ne possède pas le sésame. Donc, après ces prolégomènes, je me dispose à t'écouter avec la plus grande attention et, vois-tu, afin de mieux saisir la scène, de l'intérieur, pourrait-on dire, me voici en train de clore les yeux. Ceci est propice à la méditation.

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Mais, Lecteur, aurais-tu succombé au délicieux spectacle qui nous fait face dans sa généreuse démesure ? De toi, je ne perçois plus guère que quelques minces plaintes pareilles aux vagissements du jeune enfant.  Ne serais-tu pas, par hasard, en train d'endosser sur tes frêles épaules la charge incommensurable de l'incurie humaine ? Et quand bien même tu te sacrifierais, crois-tu donc, naïvement, que ta modeste personne pût, à elle seule, effacer l'ardoise sur laquelle depuis des temps proprement antiques l'homme inscrit ses manquements, grave de son stylet  aigu les griffures de ses vicissitudes ? Mais, parmi la confusion de tes plaintes, je perçois la voix à peine audible de Your Nevid, lequel semble régresser vers ses rives premières, cherchant, sans doute, fiévreusement, en un ultime effort à retrouver ce que furent ses racines. Ecoutons-le, si tu le veux bien, et je sais que ta bien naturelle curiosité ne saurait se priver des délices d'une connaissance des choses sublimes qui, du moins faut-il en faire l'hypothèse, se doivent présenter à la conscience de tout Partant pour l'au-delà, alors que se soulève à peine la lourde et empourprée tenture derrière laquelle le Néant ourdit ses merveilleux complots.

 

 "Me voici parvenu sur le promontoire qui lance son éperon dans le vide absolu. Je n'ai nulle crainte quant à ma disparition prochaine, la souhaitant ardemment depuis un temps dont je ne saurais fixer l'origine. Et vous, Spectateurs dont je sens les regards inquiets soudés à la moindre de mes métamorphoses soustractives, - il me reste suffisamment de corps pour articuler quelque langage -, ne soyez donc nullement effrayés, sinon par le spectre de votre future mortalité, la mienne est un salut inespéré. Des regrets cependant tournent autour de moi, frôlant  mon âme de leurs ailes membraneuses. Mais qu'ai-je donc de si précieux à quitter qui me ferait m'accrocher aux aspérités de l'abîme ? Certes, les attouchements d'Irma-le-Poulpe ont brodé sur mon corps le long poème de la jouissance. Certes, Félicie-le-Crapaud aux monstrueuses pustules a bien voulu me faire le présent d'une précieuse volupté, sa langue arrimée au moindre de mes soies intimes. Certes, Isidore-le-pélican, père écumeux l'instant d'un doux rasage, m'a ouvert les portes lumineuses et insoupçonnées du sentiment filial. Alors, visité par ces différentes esquisses de la beauté humaine, j'eusse pu faire le pari, bandant mes muscles et repoussant mes ennemis héréditaires, de différer ma mort et d'inscrire mon chemin parmi les Vivants. Mais jamais une telle décision n'eût été en mesure de situer mon corps tortueux à l'aplomb de mes racines, lesquelles m'installant  sur mes  fondements réels,  je pusse m'incliner à exister selon la pure et évidente simplicité. Ma Mère, ma conque primitive, celle que j'ai ardemment cherchée à la mesure de mon errance infinie, une seule fois j'aurais aimé que son sourire vînt me visiter, fût-ce sur mon lit de mort. Mais j'imagine que ma Génitrice, pendue par les Révolutionnaires pour avoir été une moujik inconsciente s'abandonnant aux bras d'un riche boyard, repose au fond d'une sombre fosse quelque part dans les catacombes de l'Histoire. Perdu, je l'ai été depuis ma naissance, perdu à jamais je serai dans l'abîme mortel, seul lot de consolation demeurant fixé au ciel de mon imaginaire. Ce que la vie ne m'a point donné, peut-être le Néant consentira-t-il à m'en accorder la faveur ?

  Mais, à présent, les quelques instants qui me restent à sentir encore les limites étroites et déjà bien entamées de mon anatomie, à voyager dans le feu follet de ma conscience, je ne dois point me distraire, faire face à mes prédateurs, les toiser avec ce qui me reste d'acuité visuelle, user mon dernier langage à cerner de mes mots pesants les contours de leur vacuité.

Ô, vous les Spectres, les Ombres denses que je vois, rémiges frémissantes, naseaux de feu, babines incisées d'incisives saisissantes, jarrets hérissés d'écailles, ventre pustulaire et bubonique, larges pieds collant leurs ventouses gélatineuses sur le sol gras et délétère de l'Omnibus, je vous reconnais pour être mes poursuivants obstinés, mes bourreaux  sanguinaires à la courte vue aveuglée par l'écarlate flamme de votre drapeau qui n'est tissé que de pure vengeance et de haine à l'encontre de ceux qui furent vos suzerains dont, cependant, avec un désir fou, vous désirez être les sublimes subterfuges, n'inclinant qu'à les réduire à l'état de vassaux, de serfs, une barbarie en remplaçant une autre. Ô vous,

 

les  Даздраперма; les Даздрапертрак; les Далис; les Дележ; les Ким; les Крармия; les Марлена; lesМэлс; lesРевмир,

 

Ô vous tous, long fleuve sanguinaire qui dissimuliez votre haine des riches et des puissants à la mesure de votre secrète envie d'endosser leurs habits de brocart, combien vous étiez habiles à dissimuler vos sombres et pathétiques désirs sous des slogans dont l'Humanisme lui-même aurait voulu orner les frontons de ses édifices moraux : "Longue vie au Premier Mai;  au premier Tracteur; à Lénine et Staline; aux Jeunesses Communistes Internationales; à l' Armée rouge; à la Révolution Mondiale..."

En réalité vos nobles aspirations ou ces titres pompeux qui en tenaient lieu, étaient simplement l'illustration du vide sidéral qui vous habitait, de l'instinct putride qui gonflait la moindre de vos cavités petitement existentielles. Donc, vous,

 

 les Dazdraperma; les Dazdrapertrak; les Dalis; les Delej; les Kim; les Krarmia; les Marlena; les Mels; les Revmir

 

n'étiez qu'un hoquet de l'Histoire, une simple bulle au-dessus des exhalaisons d'une ténébreuse tourbière qu'un vent bien inspiré eût tôt fait de circonscrire aux limites étroites du Rien. Vous m'avez privé de mes biens les plus précieux. D'un Père que j'eus souhaité aimant, rigoureux, veillant à mon éducation, m'indiquant la voie à suivre afin de devenir homme parmi les hommes. D'une Mère dont, ici et maintenant, alors que mon âme n'est déjà plus qu'un souffle atteint de phtisie et mon corps un assemblage tortueux dont, bientôt, vous ferez votre festin,- vos bouches de vampire y pourvoiront amplement -, cette Mère qui, chaque jour, à chaque heure s'est imprimée en creux dans mon existence dévastée, vous l'avez soustraite aux vertus d'un cœur disposé à l'accueillir. Et mes Frères, mes Soeurs, avec lesquels nous aurions chanté les louanges d'un Pays si attachant, si profondément rivé à sa terre parsemée de bouleaux, livrée aux rigueurs de la taïga, à l'écoulement multiple de ses fleuves aux noms surgis du rêve : Volga; Neva; Ienisséï; Oural; Amour.

"Amour", comment un tel nom est-il possible qui ne vous émeuve jusqu'en votre tréfonds, ne vous fasse perdre instantanément vos désirs destructeurs, mortifères ? Mais je vois que mes remarques, non seulement ne vous affectent nullement, mais ne font que renforcer votre rancune à mon égard, faire enfler la meute de vos muscles, bander vos jarrets, armer vos mandibules afin que  l'assaut puisse enfin avoir lieu qui donnera raison aux projets funestes dont vous êtes animés depuis qu'un voluptueux sang révolutionnaire parcourt l'envers de votre peau.

Je n'ai pas besoin de me retourner pour apercevoir, dans la sépulcrale pénombre, vos formes déjà si peu humaines, inclinées vers l'animalité primitive. Mes yeux globuleux de baudroie abyssale, multipliant vos arbustives et racinaires silhouettes, dessinent sur l'espace de mes omoplates, dans le creux étique de mes reins, vos arborescences inquiètes d'elles-mêmes. Quant au yeux qui ornent ma face de deux trous pareils à des orbites vides, ils ne témoignent de l'avenir qu'à se replier sur leur doline, là où se perdent les eaux du ciel, là où la lumière replie ses rayons selon d'invisibles lignes cendrées. Je n'ai point besoin de me disposer au combat qui ne saurait tarder, celui-ci, dans la demeure de mon corps étroit a, depuis longtemps, déployé ses ramures si bien que ma peau n'est mon enveloppe extérieure qu'à la façon d'une outre qui ne maintiendrait, en son sein, que quelques vents contraires s'annulant par le seul fait de ne jamais trouver d'espace disponible à leur course rapide. 

Et, maintenant, inutiles turgescences d'une sordide fable, préparez-vous à m'entendre. Je vous haranguerai, les uns après les autres, énonçant vos inestimables et véreux prédicats jusqu'à ce que vos âmes consentent à se vêtir des oripeaux de l'insuffisance dont, depuis toujours, elles ont constitué le réceptacle à nul autre pareil. Je le sais de toutes les fibres de mon corps, de toutes la mobilité des pensées qui soufflent encore en moi les vents de la connaissance, non seulement je ne vous survivrai pas mais, déjà, je sens s'ouvrir les portes étroites du mausolée au sein duquel, mort gardant le souvenir de sa vie, je poursuivrai mon entreprise de démolition de vos bien frêles icônes de plâtre. Mais avant que cette faveur me soit octroyée, j'en sollicite une autre, celle de vous dire, dans cette clarté sépulcrale, tout le mal que vous m'avez fait et tout celui, qu'en pensée, je destine à vos sublimes incongruités.

  Toi, Corbeau à la livrée noire, au bec en forme de coutelas; Toi, Grue cendrée au cou de reptile qui livrais bataille contre les Pygmées; Toi, Vipère à la denture solénoglyphe qui lances sur tes proies tes mortels crochets à venin; Toi, l'Hipporigastre à  tête de cheval, à l'échine en soufflet de forge; Toi le Tigre aux dents de sabre; Toi l'Orfraie au regard énigmatique enchâssé dans un cœur de plumes; Toi, Raie Manta, diable des mers aux cornes céphaliques; Toi Taupe à la vêture mortuaire, Condylure étoilé aux mains fouisseuses de terre; Toi Ikhtusiographe aux yeux soudés des fosses abyssales, à l'échine ponctuée de ventouses; Toi Dynaste hercule coprophage à la mandibule crénelée; Toi Ursinae aux oreilles courtes, aux griffes punitives; Toi, Arakhnênarile aux pattes velues hérissée de dards; Toi, Pittbull kosova à la gueule rose, aux pattes de sphinx, aux dents en écharde; Toi, immense Tarentule noire qui inocule le mortel poison et fais danser la belle tarentelle; Toi Kakatoès à la tête coiffée de lames tranchantes; Toi Kercharithorynque au bec en truelle, aux ongles arsenicaux; Toi, Petsuchos,  crocodile sacré  dévoreur d'hommes; Toi, Grillon-femelle au long ovipositeur ensiforme, appendice effilé par lequel viennent au monde quantité de négrillons aux élytres tueuses de tympans; Toi, Albatros Diomedeidae au bec violemment recourbé qui brises la tête des marins naufragés; Toi, Crabe-tourteau à la pince gigantesque, monstre maléfique, marcheur de guingois, indécrottable nécrophage; Toi          l' heptarorynoque à la tête semblable au dragon, aux ailes spiralées, au bec impérieux; Toi le Coq au chant polysémiquement destiné à semer la zizanie et la discorde parmi la sublimité de l'entendement humain, selon quantité d'harmoniques destructeurs,

 

kikeriki ,cock-a-doodle-do ,co coucouricou , coco, quiquiriquí ,kokeriko,  kukuruyuk,  mac na hóighe slán , chicchirichi , kokekoko,  kukeleku , cocorococo , cocoricó ,cucuriguuuu, coucarékou , kuckeliku , ky-ky-ri-ký,  ake-e-ake-ake,

 

 égosillements seulement destinés à tuer, à forer la matière gluante de la pensée, à faire des cerneaux de la conscience de simples grenades explosives, à Vous tous, Toutes les figures de la vibrante et précieuse folie maldororienne, "Rotiphères, Tardigrades, Cachalots, Pourceaux, Pécaris, Acarus sarcopte,  Scorpène horrible, Serpentaire reptilivore",  Moi, You.. Nevi..., tant qu'il en est encore temps, je vous adresse de l'extrémité de ma méticuleuse langue autour de laquelle s'enroulent les incertitudes pluvieuses du trépas, je vous adresse,... mon ultime prière, ma dernière... supplique... ombellifère, mon souhait le plus... alambiqué...parmi les ornières langagières qui cernent ma tête d'effroi, d'hébétude et de clinquantes passementeries. Tenez donc, au-devant de la quadrature mortelle de mes yeux enrubannés, l'image de ma Mère, afin qu'elle me soit le dernier Guide avant le baiser somptueux et écarlate de la Mort.

 

"Enfant perdu parmi la multitude du monde et l'indifférence des tiens, ton vœu sera pleinement exaucé, révélation par laquelle le sens que tu as cherché ta vie durant te sera offert à la manière d'un bouquet de fleurs vénéneuses. Renaissant par mon baiser vitriolé, tu seras condamné à errer, ta mort éternelle, tournoyant autour des âmes qui, avant que ne fusses né, t'immolèrent en ôtant de ton chemin toute possibilité de te relier à quoi que ce fût qui eût concouru à assurer ta sérénité. Ainsi en a décidé l'histoire de ton destin: tu périras par celle qui fut ton origine. Adieu Youri !"

 

"Lecteur qui, près de moi, sommeillais, - sans doute songeais-tu à la corde qui t'était promise afin que, pendu haut et court, tu te disposasses enfin à embrasser ce divin Néant qui, présentement, me sourit de sa bouche vide et cernée de Nuit infiniment productrice de sens -,

te voilà donc soudain bien vigilant, pris de curiosité, dirait-on ! Est-ce cette caverneuse voix d'outre-tombe qui t'a tiré de tes rêveries somnambuliques ? Mais je n'épiloguerai point, le spectacle qui s'offre à nous à présent mobilisera toute notre attention. Non, inutile de recouvrir ton calepin de notes bien nécessiteuses et superfétatoires. Sois donc persuadé, homme de faible constitution et d'oublieuse conscience, que ce qui va se montrer à toi dans toute la verticalité et l'abrupt de la révélation se gravera dans ta mémoire avec la même précision que met le calame à tracer les caractères de l'écriture sacrée. Mais cessons donc, si tu le veux bien, nos superficiels bavardages et ouvrons nos yeux !"

  Maintenant la nuit est tout à fait venue. L'Omnibus, arrêté près d'un Cimetière, n'est éclairé que par de hauts lampadaires dont les ampoules percent à grand peine une brume cotonneuse. Devant nous, sur le plancher de la Roulotte diabolique, gisent des empilements d'ossements, de massifs carnés, de monticules graisseux, de tuniques de peau, de griffes, écailles, langues sirupeuses et autres viscosités historiques. Ce sont les restes de la Révolution dont, ici ou là, émergent des bribes de drapeaux rouges, de déclarations d'intentions, des harangues matérielles, concrètes, sortes d'affiches dressées dans les vents contraires et primesautiers de l'Histoire. On entend, à intervalles réguliers, des voix s'élever puis aussitôt retomber comme si les glottes qui les proféraient venaient à tarir sous les coups de boutoirs d'autres révolutions les recouvrant de leurs clameurs innocentes. Des gémissements, aussi. Quelques exhortations dont le caractère aussi dérisoire qu'énigmatique ne peut que les reconduire à l'état d'éternels hiéroglyphes.

Y.D, dont tu auras compris que la nomination par l'entremise de ses simples initiales signe un triste

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