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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 09:21

 

  Réputé asocial, jugé inapte à l'exercice d'un métier quel qu'il fût, il vivait des subsides de la société, relégué quelque part entre ciel et terre, aux confins de la vie. Ses journées se passaient en longues flâneries dépourvues de but précis, si ce n'est d'échapper à la cohorte humaine et à la vindicte dont il se croyait la victime expiatoire. Sans que cette impression ait reçu, jusqu'à ce jour, d'estampille sociale officielle ou de début de réalisation,  il existait par défaut, dans la crainte d'une toujours probable anastrophe dont lui, au premier chef et la Terre  entière ne manqueraient d'être atteints, prélude à une manière d'eschatologie cosmique réalisant, d'un même élan, l'ultime déclinaison de l'aventure humaine. Pour solde de tous comptes. Cependant, si Nevidimyj passait, à ses propres yeux, pour un devin ou un prophète, il ne pouvait supputer que la seule victime potentielle immédiate serait précisément celle qui aurait présidé à cette prédiction. A savoir lui-même en chair et en os, si l'on pouvait oser cette métaphore aussi cruelle que réaliste.

  La quarantaine bien sonnée, Youri était un bel homme au visage blafard, somme toute empreint de tragique, une manière d'Antonin Artaud lors de ses jeunes années, lèvres régulières au parfait arc de Cupidon, front haut sous un casque de cheveux révoltés entretenus en un savant désordre, pommettes saillantes sous une peau doucement parcheminée, menton affirmant la volonté ferme, assurée, yeux sombres brillant d'une intelligence toute contenue et profonde. Ce post-romantisme inquiet, cette inclination affirmée à une vie intérieure, passionnée, séduisait les femmes mûres aussi bien que les soubrettes et il n'était pas un homme qui fût indifférent à cette esthétique du désespoir.

  Les Nomades du quotidien, les Orphelins de la ligne 27 eussent été ravis d'un simple sourire de Youri à eux adressé, d'une attention même passagère, d'une inclinaison de sa tête d'acteur en guise de reconnaissance. Mais, au fil des jours, des mois et, finalement, des années, le même scénario invisible reproduisant sa trame vide avait fini par altérer les sentiments fraternels entretenus à son endroit et, à la façon dont un gant se retourne, ne dévoilant plus sa surface d'agneau glacé mais ses piqûres, ses empiècements, ses rognures de cuir bouilli, ne restait plus de Nevidimyj que cette armature sans vie, cette architecture muette pareille au dialogue d'un parapluie privé de sa toile, les nervures seules s'offrant comme ultime ressource.

Peu à peu, chez les Egarés du 27, le doute avait lancé ses assauts, faisant de l'Immigré russe un potentiel espion à la solde de l'ennemi - la guerre froide faisait rage alors -, ou bien un prédateur sexuel dissimulant bien son jeu ou, peut-être, un étrangleur de concierges au fond de leurs cours sombres et humides. Toute la discrète faveur entretenue à longueur de temps à l'égard du Mansardeux s'était soudain muée en ressentiment puis en franche hostilité. Lorsqu'à Tolbiac, l'Esseulé montait à bord du moderne fiacre, s'installant tout près du postillon, c'étaient comme si de vigoureux coups de fouets s'étaient abattus sur la croupe miteuse qu'était devenu l'ancien moujik. Il ne restait plus trace de l'élégance de l'habitant de la datcha  qu'on lui avait intuitivement attribuée, en raison de sa distinction naturelle, de la grâce de ses articulations, de la finesse de ses doigts de violoneux.

  Car, s'il y avait une chose à laquelle Nevidimyj tenait par dessus tout, c'était bien celle de son aspect physique, en même temps que celui de sa vêture, toujours impeccable grâce au dévouement et à l'amour prosaïque que lui portait Olga. La beauté de son visage, le port altier du costume sombre et cintré, sa minceur, son allure empreinte de facilité l'installaient dans une manière d'aristocratie immatérielle qui pouvait s'exonérer de tout rapport au temps. Ainsi flottait-il à mi-chemin entre rêve et réalité, ayant cependant un penchant affirmé pour le côté onirique et souvent baroque de ce qui constituait sa vie ordinaire.

 

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