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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 08:07

 

  "Je suis au milieu des événements, quasiment invisible."

 

  C'est cela que pensait Youri depuis sa mansarde sous les toits de zinc et d'ardoises grises. Il se pencha par la fenêtre. Les Passants, dans la rue, formaient des colonnes de fourmis noires qui se croisaient joliment sur le passage zébré de blanc. Pareil à une portée musicale. Ou bien à des touches de piano, ivoires  maculés des trajets laborieux et multiplement hésitants de la marée humaine.  Fourmis ou bien cloportes, on se demandait où les conduisait leur destin en forme d'antennes agitées que des mandibules volubiles venaient souligner de leur sourde rumeur.

  Un instant, Youri chercha à démêler les sons, à percevoir des voix, des dialogues. Mais le bruit des voitures, le grognement tubéreux des autobus, les sirènes pareilles à des cornes de brume cliquetaient de toute part et il ne put rien interpréter de vraisemblable qu'un hourvari indistinct. Une jeune femme, isolée du flot des Vivants, chaloupait à l'aplomb du trottoir. Elle dissimilait ses yeux derrière des vitres teintées et fumait, laissant s'échapper de petits nuages de buée blanche. Youri la héla longuement "ohohoo...ohohooo", faisant varier la mélodie, mais sa missive se perdit parmi les lames d'air. Un vent léger s'était levé qui faisait tourbillonner les feuilles. La Ville tournoyait à l'infini sans s'occuper des quidams qui la peuplaient. Des volutes acides balayaient la vitre glauque du ciel. Au septième étage, Youri tutoyait l'invisible, s'y mêlait avec délices. Il eût été confondu si son appel avait été entendu. Comme pris en flagrant délit d'exister. Il y avait mieux à faire. Glisser le long de la vie à la manière dont l'agile fumerole s'échappe du volcan cendré. C'était cela qui était bien : être une étrange étrangeté, aux autres, à soi-même. Un cheminement dans l'ornière du doute, une progression dans le toujours inaccompli.

  Du reste, sa vie n'avait été que cette longue séparation de lui-même, ce volontaire dédoublement de borderline, cet écart, cette faille hautement schizophrénique. Pour Youri, exister n'était en rien adhérer à quelque philosophie, fût-elle celle de l'existentialisme, cette fausse liberté, cet humanisme tiède réchauffé à l'aune de l'engagement. Youri Nevidimyj pratiquait un volontaire détachement de tout ce qui pouvait lier, relier, assujettir, contraindre. Sa liberté consistait à ne jamais savoir où ses pas le porteraient, à quoi ses gestes aboutiraient, quel serait le sens pouvant s'attacher au moindre de ses actes. Seule une longue ligne de fuite aurait pu porter témoignage de cette manière d'absence dont il était affecté, comme d'une grâce, tellement cette inclination naturelle, il la ressentait avec l'impérieuse nécessité d'une vérité à toujours atteindre, à toujours avoir à portée de  main.

  Quasiment invisible à ses voisins de palier, des étudiants ou étudiantes au nomadisme érudit qu'il croisait dans les couloirs. Leurs ombres finissaient toujours par disparaître, aspirées par la faible clarté des coursives de plâtre. Lui,Youri, descendant sur la pointe des pieds, les orteils cambrés, position insupportable au commun des mortels alors qu'elle constituait, pour le Mansardeux, la plus jouissive des érections qui fût. Toujours il avait marché sur ses ergots, toujours il marcherait ainsi. Le sol, la poussière, la promiscuité du ciment martelé par des milliers de pas lui était devenu un domaine hostile, hautement répulsif. De retour dans sa mansarde, après ses errances pluvieuses et mortifères, il passait de longues heures, visage contracté, dans l'attitude du Saint devant de pieuses images, prélevant méticuleusement, menus gravillons, brins de végétaux et autres fragments qu'il prenait soin de classer au profond d'un sac de papier fermement attaché à l'encolure. Cette activité purement classificatoire et obsessionnelle était devenue, en quelque sorte, coalescente à sa condition, si bien que ses rêves, plutôt que de sacrifier au culte d'Eros, servaient un dieu barbare et exigeant, lequel ne se satisfaisait jamais des miettes qu'on lui dédiait, fût-ce avec générosité et application. A défaut d'être une rigoureuse taxonomie commise à inventorier les entités du vivant, sa manie s'attachait à archiver les plus infimes corpuscules qu'il collectait avec la même méticulosité que met un numismate à disposer parmi les feuilles  de soie les papiers monnaie et les assignats les plus précieux.

 

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