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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 08:13

 

 

     La mansarde  ou la perdition du jour.

 

  Maintenant, Lecteur, te jugeant assez informé du cas Youri Nevidimyj, t'étant infiltré dans les corridors de mon intimité, ayant parcouru à bas bruit les arcanes de ma condition schizophrénique - sans doute as-tu perçu combien ma piteuse existence est fragmentée, un morceau à Pétersbourg, un autre dans l'orphelinat post-révolutionnaire, un autre encore dans les services d'aide aux plus démunis, encore un autre à la proue de Saint-Louis, un supplémentaire dans le bus de la Ligne 27, puis un crochet par le fameux Omnibus de Maldoror, puis à nouveau plein de débris épars, selon les bons vouloirs de mon infinie déambulation parmi les errances de la ville, dans telle ou telle bibliothèque, dans tel ou tel musée, dans cette salle des pas perdus de l'immense gare ou parmi les flots continus de migrateurs des quais ou bien sous les coupoles ouvragées des grands magasins - eh bien, cher Prédateur, car avoue-le donc, tu n'es que cela, tournant les pages de mon précieux incunable orné de mes gribouillis nauséeux, tu n'es qu'à la recherche de ce qui, encore, pourrait me confondre, m'envoyer, sans détours, en Place de Grève, au pied de l'échafaud avec, pour unique serviteur, discret autant que policé et efficace, ce bon Docteur Guillotin s'impatientant de savoir si sa fidèle lame, cette Durandal au fil brillant comme la gloire consent toujours à accomplir ses basses œuvres.

  Ô, Lecteur épargne-moi la peine de te dire combien ce serait un ravissement, pour toi et tes semblables, de voir ma tête rouler parmi la sciure et console-toi d'avance, ce serait, pour moi, un encore plus grand ravissement. Mais tu devras surseoir encore un instant à ton juteux plaisir car tu ne saurais faire l'économie de quelques uns des épisodes de mon existence, lesquels pour ne pas être glorieux, n'en sont pas moins hautement estimables pour un Lecteur en quête de pures jouissances terrestres. Je projetais de t'emmener dans une grande bibliothèque où je t'aurais fait découvrir, par le menu, te prodiguant force détails, ces ouvrages par lesquels me parvient mon oxygène quotidien. En effet, c'est bien de ces compagnons discrets, toujours disponibles, mystérieux à souhait, insondables à force de savoirs cumulés, que je tire l'énergie suffisant à entretenir la flamme de mon lumignon étique. Car c'est bien d'eux que me vient mon salut provisoire, de la chaude intimité dont m'assurent leurs pages, du fourmillement fascinant auquel se livrent les signes noirs imprimés sur la livide page blanche que j'exhume une dernière volonté de vivre afin, qu'encore, tant qu'il en est temps, je puisse me livrer au déchiffrement de ma propre énigme.

  Scindé par l'Histoire, oblitéré par ma propre fable, ligoté par les multiples fictions dont les autres m'entourent, ou plutôt m'assiègent, je n'ai de cesse de progresser parmi les plis de ténèbres dont mon cheminement sur Terre est la piètre mise en musique. Je ne sais si la Mort - tu remarqueras que j'ai pris le soin de mettre une Majuscule à l'initiale du mot, tout comme j'ai l'habitude de le faire lorsque je nomme le somptueux Néant, la suprême liberté dont l'homme ne peut être atteint qu'à l'aune de sa disparition, de son effacement total du monde, y compris de la mémoire de ceux avec lesquels il a eu à entretenir un quelconque commerce - je ne sais si La Dame-à-la-faux m'en fournira les clés ou bien s'il me faudra encore composer avec elle, l'énigme, de manière à ce qu'elle me révèle, comme dans un suprême haut-le-corps, la pelote de régurgitation dont ma vie est détentrice depuis mon premier souffle et qu'elle ne consentira, peut-être, à me restituer uniquement lors de ma dernière respiration.

Donc, immense Lecteur à la conscience torturée du seul fait que la mienne conscience  l'est encore plus que celle que tu prétends posséder tout en donnant la preuve, à chacun de tes mots, au moindre de tes actes, qu'elle ne te visite que bien trop rarement, tout occupé que tu es à une vaine curiosité dont tu espères qu'elle te donnera le savoir absolu te sauvant des griffes de l'incomplétude; donc, très honorable Lecteur, c'est à mon dernier chevet que je te convoque afin que tu puisses assister au spectacle, unique en son genre, de l'ancien moujik confronté à sa troublante énigme. Laquelle m'a poursuivi, toute ma vie durant, pareille à mon ombre dont je devinais la sombre présence sans, toutefois, qu'elle se manifestât en aucune manière, si ce n'est, précisément, par sa vacuité, son abîme généreusement commis à recevoir l'obole de ma piètre existence.  Cependant, je ne sais si un tel concept tellement proche de la notion du vide absolu parlera en quelque façon à ton entendement et je crains fort que tu  ne renonces, avant la fin, à poursuivre ton voyage, hissé que tu es sur le siège du Cocher que je suis, Cocher te conduisant peut-être à ta perte ou bien même à nos deux pertes conjuguées. Toute lecture en profondeur est de cette nature. Il faut toujours consentir à mourir un peu, à chaque chapitre, chaque page, chaque paragraphe.

Mais approche-toi donc, homoncule, de mon semblant de corps. Il n'est en réalité qu'amas difforme d'écritures embouclées, de lettres enlacées, de pleins et de déliés dont tu devras consentir à faire ton ordinaire, afin qu'abandonnant tes habituelles nourritures terrestres - cochonnailles et autres tripes à la mode du pays -, tu te délestes de tes lourdeurs cellulitiques et qu'enfin, ton esprit - en supposant qu'il te visite parfois - , délivré de ses brumes, parvienne à s'élever à des hauteurs suffisantes. Alors, de concert, nous naviguerons  vers de nouvelles contrées, dont, pour l'instant, il serait inopportun de dresser les contours.  Mais arrêtons là nos aimables divagations et occupons-nous plutôt du Chant Premier de Maldoror. Et essayons d'y apporter un peu de notre non-savoir d'irrémédiables pourceaux croyant avoir accès au sens de toutes choses pareillement à l'âne étirant son cou nécessiteux vers la mangeoire salvatrice.

  Et, Lecteur, pendant mon soliloque sur mon lit d'agonie et de questions coruscantes comme la giration des planètes dans le cosmos, garde-toi bien d'agiter ta langue sirupeuse et enrubannée de questions idiotes et hémiplégiques, lesquelles ne feraient que me distraire de ma propre fin dont tu sais bien que j'attends tous les bienfaits cachés dans l'au-delà des hommes. On ne sait ce qu'il est en réalité, si ce n'est que l'humaine condition en est absente, ce qui, déjà est la plus vive des satisfactions qui se puisse concevoir. Et si, depuis le retrait de la mansarde dans lequel tu te tiens, dans une attitude hiératique - est-ce donc le visage de la Mort qui t'effraie tant ? -, tu consens seulement à regarder la Grande Faucheuse faire ses fenaisons  définitives, alors peut-être comprendras-tu où se situe ton intérêt et réserveras-tu, sur-le-champ, ta concession à perpétuité dans le premier carré de terre venu. Car tu ne saurais mieux faire. Mais laisse-moi donc, maintenant face à mon Destin. Nous avons, tous les deux, plus d'un compte à régler.

  Ceci étant formulé avec clarté et conviction, Nevidimyj, allongé sur son havresac mangé par les rats, éclairé par l'avaricieuse lumière de la mansarde du septième ciel où le non-amour le retient obliquement, tenant le volume des "Chants" d'une main assurée, tournant les pages maculées de notes et de traces de doigt poisseuses, peccamineuses pour tout dire, spermatiques, la littérature ayant toujours constitué, pour le lecteur qu'il a toujours été, une activité hautement érotique, Youri donc, comme en extase, le regard fiévreux, les paupières comateuses, les lèvres enflées par la manducation sacrée des signes et des lettres, alors que, dans l'embrasure de l'ouverture crépusculaire se tient le Lecteur, vous-même, saisi de crainte et d'effroi face à ce qui ne saurait tarder à survenir : la Mort ou bien la Vérité. Ce qui est la même chose. Enfin, si vous avez compris cela, vous venez de dérider vos cerneaux poisseux, leur apportant l'infime lumignon qui leur manquait quant à une intelligence adéquate de l'existence et, déjà, votre corps de papier se convulse sous la poussée des phrases et des lettres, enfin vous consentez à entrer dans le livre, union fusionnelle dont, vous le savez en cet instant précis, vous ne ressortirez jamais, victime des Lettres, de leur voracité, de leur intransigeance. Ou bien vous devenez Lecteur et vous consentez au sacrifice. Ou bien vous demeurez sur le seuil, empreint de cécité qu'aucune lumière ne saurait féconder. Mais assez disserté. Il ne sert jamais à rien de différer les rencontres, fussent-elles fatales !

 

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