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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 09:02

 

"L’omnibus a disparu à l’horizon, et l’on ne voit plus que la rue silencieuse… Il s’enfuit !… Il s’enfuit !… Mais, une masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa lanterne pâlotte ; il y a en lui plus de cœur que dans tous ses pareils de l’omnibus. Il vient de ramasser l’enfant ; soyez sûr qu’il le guérira, et ne l’abandonnera pas, comme ont fait ses parents."

 "Voyez vous, je le savais. Le Chiffonnier. Quelle belle faveur que l'intuition, tout de même. Sans doute la seule dont mon triste sort ait bien voulu me faire le présent. Comprendre les choses avant même qu'elles ne se présentent à vous, avant même que les plus menues prémices d'un possible accomplissement n'aient pris forme. Y aurait-il à voir avec la rêverie dont Lombano avait été atteint au moment où ma propre révélation inonda l'horizon d'une conscience bien disposée à l'accueil des événements ? Sans doute. Mais il y aurait tant à dire quant à la compréhension, à l'intelligence du monde par l'éveil humain. Mais revenons au Chiffonnier, et ce ne sera pas une inutile digression, puisque aussi bien, ce dernier, semble doué d'une ouverture suffisante à ce qui fait phénomène devant lui à la mesure de l'énigme. L'homme est courbé, probablement à le recherche d'une fuyante vérité. La courbure, le rassemblement en un lieu clos de l'esprit, de l'entendement, sont en effet nécessaires à la préhension par les facultés de quelque chose comme une révélation. La dispersion, le renversement de la position, manière de parenthèse largement ouverte sur l'éther, regard rayonnant aux quatre horizons des fuites sidérales eût porté en lui, dans sa forme propice à la diaspora mentale, les conditions mêmes du dessaisissement du réel pathétique dans lequel l'enfant blessé, moi en l'occurrence, s'était racorni comme immolé une seconde fois par un destin cruel, la première fois étant seulement une naissance inadéquate.

Ô Voyageurs de l'impériale, que ne vous retournez-vous pour apercevoir ce brave homme courbé sur sa lanterne pâlotte ? Et alors, en admettant que vous fussiez assez curieux de vérité pour faire pivoter vos cous déplumés d'autruches inconséquentes, dont tout le monde connaît l'inclination à dissimuler la tête sous le sable, n'eussiez-vous point deviné que ce faible lumignon était l'icône d'une lumière plus grande encore, je veux dire de la conscience ouvrant le champ de toutes les significations qui parcourent constamment l'univers, pareilles aux queues fusantes des rapides comètes ? N'eussiez-vous point été alertés par sa clarté unique, sa persistance à briller même au cœur de la plus vive tempête ?Car jamais l'étincelle ne s'éteint, si ce n'est aux yeux des ignorants, des insensibles et des mort-nés de l'existence qui, avant que de croître dans l'espace à eux dévolu, se fourvoient toujours dans quelque fosse emplie d'une misérable obscurité. Et ne vous seriez-vous interrogés sur la modeste nature du généreux Chiffonnier, vous accordant, pour une fois, à admettre du fond de votre égoïsme foncier que vous portez chevillé au corps, comme les Saints portent le scapulaire jour et nuit, à admettre  que l'indulgence, l'attention aux autres sont bien souvent inversement proportionnelles à la dimension de la bourse de leur possesseur ? 

Le cœur du Chiffonnier bien plus vaste que tous les cœurs à l'unisson des bourgeois et des femmes de grande vertu qui épousent les flans de l'Omnibus, l'âme en paix, ne cherchant nullement à savoir si le monde existe VRAIMENT, hors de ce cocon douillet. Mais les plus éveillés d'entre vous - si, toutefois une telle grâce peut leur échoir -, auront bien compris dans quelle impasse s'est fourvoyé le brave Chiffonnier qui ne pourra pas sauver, à lui seul, ce que le destin et l'Histoire ne sont pas parvenus à mettre à l'abri du danger. Car là est bien le tragique qui me saisit à chacune de mes respirations, me rive au sol lors de chacun de mes pas, moi, Youri Nevidimyj, ou le mirage feignant de l'être, sommes irrécupérables, vieille guenille se confondant avec le sol d'anonyme poussière. Jamais on ne sauve l'abandonné qui n'a plus d'identité à laquelle se raccrocher, plus de lieu où rassembler ses fragments épars, d'esprit au sein duquel pouvoir s'imaginer. Merci, vieux Chiffonnier pour ta sollicitude vraie. Elle m'est déjà d'un grand secours. Elle est l'haleine chaude que mes doigts recueillent lorsque la bise souffle au travers du désert de la mansarde. Elles est le "bonjour" de ma Concierge, rassurant et maternel, même si je feins de ne lui prêter aucune attention. Elle est la gorgée de bouillon qui, l'hiver, m'empêche de me transformer en stalagmite de glace. Merci, vieux Chiffonnier et que ton âme aille en paix !"

 "Il s’enfuit !… Il s’enfuit !… Mais, de l’endroit où il se trouve, le regard perçant du chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussière !… Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C’est moi qui te le dis. Tu t’en repentiras, va ! tu t’en repentiras."

 "Ainsi dit le Chiffonnier, ainsi semble-t-il vitupérer et condamner sans appel. Mais sa rage n'est froide et ulcérée que parce qu'il désespère de l'homme, il l'aimerait tellement bon, à défaut d'être parfait."

 "Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. Les volumes s’entasseront sur les volumes, jusqu’à la fin de ma vie, et, cependant, l’on n’y verra que cette seule idée, toujours présente à ma conscience !"

 "Oui, Lautréamont, oui Comte génial qui trempes ta plume dans le vitriol mais surtout dans le sublime - que personne ne s'y trompe, la calomnie, l'objurgation, l'invective ne sont souvent que la face cachée de la générosité -, use donc toutes tes forces à crucifier l'homme et ensuite, fais-en le don au Créateur, ce magnifique Démiurge habile à sortir de ses cornues diaboliques, crimes et viols, assassinats et bassesses ultimes, trahisons et faussetés de tous acabits. Mais soyons donc indulgents à son endroit. Qu'en tant que Démiurge, il inverse donc ses formules diaboliques et  s'annule lui-même. Le Créateur incréé : tout comme Youri Nevidimyj, votre Serviteur qui, depuis l'union des opposés qui présidèrent à son apparition,  se débat dans le tube infernal, l'éprouvette diabolique, qu'on appelle simplement "La Vie".

Mais, Lecteur, au risque de te décevoir, toi qui t'impatientes de découvrir le prochain de mes malheurs, triturant un à un les grains de buis de mon chapelet existentiel, - il y aura encore plein de surprises, rassure-toi -, je me hâte de regagner ma mansarde où m'attend ma sombre et humide paillasse. Il est vrai, je n'ai guère à me plaindre, les rats, de leurs chaudes fourrures grises, me protègent de la froidure hivernale !

 

 

 

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