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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 10:13

 

 La figure mythique de la corrida. 

 

  La corrida ! Il faut l'avoir vécue, une fois au moins, pour en connaître le prix. Et, au préalable, avoir effacé de sa conscience toute allusion à une quelconque valeur morale prétendant situer l'homme par rapport à l'animal ou même seulement poser la question de  l'intérêt réel d'un tel sacrifice. La corrida existe à la manière d'une culture profondément enracinée dans l'âme espagnole, pareillement à une religion dont, régulièrement, il faut célébrer la liturgie. Pour les"aficionados", c'est une nécessité, comme la nécessité existentielle conduit, un jour, tout Existant face au visage blême et sombrement tragique de la Mort.

  Donc, ma seule et unique corrida, je l'ai vue, en compagnie de mes Parents, vers l'âge de 11 ou 12 ans, dans l'arène où la foule exultait sous le soleil de plomb. La tension était vive, palpable comme si, soudain l'air était devenu dense, à la consistance d'ouate. C'était une sorte de clameur du jour, une chaîne invisible qui reliait les hommes entre eux, dans une manière d'immense solidarité, de communion intime. Car, autrement, comment affronter seul l'allégorie de la finitude sous les traits de la puissante charge taurine ? La peur est alors à son acmé lorsque le Toréador se retrouve face à son destin : l'impressionnant Taureau qui, peut-être va le réduire à néant !

  Alors, dans la conscience du Toréador s'opère un étrange retournement : il devient soudain Minotaure. Et pourquoi donc évoquer la figure du Minotaure, cette représentation mythique d'une métamorphose humaine ayant en partie basculé dans l'animalité ? Mais tout simplement parce que cette forme purement fantastique recueille en son sein ce qu'il y a à comprendre de la corrida : face à la monstruosité taurine, à sa fougue, à sa violence -la Mort est de cette nature incompréhensible -, l'homme-Toréador n'a d'autre alternative que de basculer, lui aussi, dans une animalité abrupte : violence contre violence.

  Si l'homme, dans l'arène, restait lui-même, c'est-à-dire dans sa compréhension habituelle, sensible à la raison, au sentiment, alors, pour lui, la partie serait perdue. Le geste sacrificiel n'autorise jamais une quelconque faiblesse.  L'homme, par avance, y perdrait la vie. Or, la règle du jeu implicite qui relie en un même mouvement, Toréador et aficionados, consiste à n'entrevoir qu'une seule issue : celle de la mort de l'animal. Dans cette perspective l'humanité acquiert, de  facto, une manière d'imperium par laquelle asseoir sa toute-puissance, ce qui revient, symboliquement, pour elle, l'humanité, à devenir l'égal d'un dieu, donc à entrer dans l'immortalité. C'est toujours du même combat dont il s'agit, d'Eros contre Thanatos, de la Vie contre la Mort.

  De cela, on ne sort jamais, sous quelque latitude que ce soit, en quelque temps, fût-il antique ou moderne. Toujours la question sous-jacente à tous nos actes, nos gestes, nos pensées. Mais il faut que cette constante préoccupation demeure sous la ligne de flottaison existentielle, faute de quoi nous serions, à chaque instant, hautement périssables, menacés de sombrer dans l'abîme à chacun de nos pas. Alors les hommes ont inventé le travail, les loisirs, alors les hommes, les femmes ont inventé l'amour afin que la lignée perdure et que les Vivants, par existences interposées, puissent s'assurer d'un semblant d'éternité. Mais, faisant cela, cachant le tragique sous des monceaux d'occupations et de divertissements, pour autant la question de la chute finale demeure entière.

  Alors les hommes ont inventé la corrida, afin de resituer sur la grande scène de l'existence la dramaturgie originelle, celle qui posela Mort comme condition de la Vie. La Nature nous en donne constamment la sublime leçon. Les choses ne sont corruptibles et ne mettent un terme à leur naturel écoulement qu'à laisser la place à de nouvelles éclosions. Le pourrissement est le tremplin à partir duquel une nouvelle récolte pourra avoir lieu, un renouvellement s'opérer dans un cycle de l'éternel retour. La corrida rejoue l'éternelle partition de la vie en son clignotement alterné, pareillement à l'arène qui, scindée en deux parties, ombre et lumière, s'anime en allégorie existentielle. C'est ainsi, nous sommes au cœur d'un battement et il nous faut en intégrer le rythme. L'affrontement de l'homme contre le taureau est le versant éclairé de la Métaphysique, alors que la Mort en est son accomplissement ultime.

  La seule corrida que j'aie jamais vue s'est soldée par la mort du Toréador. Peut-être cet épilogue tragique m'installait-il, déjà, dans une compréhension latente de la finitude. Parfois l'attrait de la Philosophie, de la Métaphysique ne trouvent guère d'explication plus claire. Mais peu importent les racines, dès l'instant où l'arbre déploie ses ramures. Cependant, jamais l'écorce ne saurait oublier les rhizomes. L'une s'alimente à l'autre, la sève en est le naturel opérateur. Nous sommes une plus ou moins longue continuité et ceci nous le savons depuis l'éclairement de notre conscience, autant dire depuis toujours !

 

 

 

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