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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 08:45

 

La déroute des gens : cheminement vers la mort ?

 

 

(A partir du Journal de

Pierre Kahane).

 

mpk 

 

Couverture de la revue Merz n°2, 

avril 1923

Source : JM Palmier

Articles redécouverts.

 

 

"Il n'y a rien de plus agréable que de dérouter les gens."

Tristan Tzara.


Extrait de la revue Merz - Janvier 1924

 

 

  Certes, ô combien Tzara a raison. Je ne sais si, dans son esprit, cette "déroute" pouvait, en quelque critère particulier, rejoindre l'étonnement philosophique. Sans doute pas. La visée était vraisemblablement plus modeste, à visée pragmatique, s'essayant à sortir des sentiers battus de la quotidienneté. Sans doute plus artistique. Dada aimait toutes les remises en cause et ne négligeait jamais de bousculer les conventions établies, de déstabiliser les certitudes de tous ordres. L'art est souvent la résultante d'une subversion délibérée, parfois un désir de choquer. Songeons simplement à l'étron réel - ne dit-on pas, en langage familier "couler un bronze " ? étron qu'un Artiste belge Wim Delvoye a porté à la dignité de l'œuvre artistique,  «la première tentative mondiale de recomposition artificielle des principes de la digestion», aboutissant à la création quasi-quotidienne, obsessionnelle - on connaît l'attachement de ces derniers, les obsessionnels,  aux fèces et autres joyeusetés de cette nature - d'un étron synthétique mais non moins figuratif.

  Que les culs bénits, les hauts-bourgeois, les coincés de l'épiderme, les massicotés du sexe, les amputés de l'intellect, les pourfendeurs de la culture s'en offusquent, soit, non seulement ils en ont le droit, mais certainement le devoir. On ne renie jamais mieux que les objets que l'on ne comprend pas.

  Et l'invention ne s'arrête pas en si bon chemin.  Dans un article de Libération du 18 Juin 2011, Edouard Launet précisait :

  "Le premier muséum des Arts défécatoires s’est ouvert le mois dernier à Nolléval (Seine-Maritime) […] Le fameux Urinoir de Duchamp est sans doute ce qui a mis Quéréel sur la voie de son conservatoire des Arts défécatoires. Ce qui avait été fait pour devant devait avoir son pendant par-derrière. Mais le conservateur ne s’est pas contenté de renverser cul par-dessus tête un trône en faïence de chez Jacob Delafon, il a constitué une collection de deux cents pièces dont la plus remarquable est une paire de «crotteux», statues en plâtre représentant un homme et sa femme accroupis et déculottés, que le père du conservateur fabriquait pendant la guerre pour se nourrir."

  Bien évidemment, tout ceci prête à sourire, mais pourquoi l'art s'interdirait-il l'accès à tous les domaines de l'existence, sous le seul prétexte que certains, plus "nobles" en serviraient mieux la cause ? Si l'homme possède un intellect, un imaginaire, il n'en est pas moins constitué d'un corps, de bras et de jambes et d'autres "bas morceaux", - faut-il emprunter les termes relatifs à la  boucherie ? - dont on penserait qu'ils sont trop prosaïques pour pouvoir être exhibés.

  Mais que l'on songe simplement à l'admirable toile de Courbet, "L'origine du monde", pour se persuader que l'art, non seulement a droit de cité en ce domaine, mais que sa fonction nécessairement transcendante, "élève" le débat bien au-dessus des voluptés scabreuses et des intentions adultérines. Encore que ces dernières ne puissent recevoir d'opprobre, l'amour a droit de cité partout où il peut éclore.

Mais qu'a donc ce sexe féminin ourlé de sa toison naturelle, qu'ont donc ces grandes lèvres carminées, qu'a ce ventre rebondi couleur de nacre "d'obscène", pour employer le langage châtré - j'ai failli dire "châtié" -  (ces paronymies prêtent tellement au lapsus !) qu'ont donc ces "objets" du désir et du plaisir de "néfaste", de non recevable qu'il faille détourner vivement la tête, chaperonner son esprit, encagouler son âme ? Se référerait-on au souverain Principe de raison que nous ne trouverions d'arguments suffisants et la métaphysique s'essoufflerait bien vite à légitimer ce qui ne saurait l'être. Et pourtant. Avons-nous cité la noble métaphysique par hasard ? Certainement pas. Car l'enjeu de ce qui, dans le sexe, pose problème aux étroits de l'entendement, aux oblitérés de la beauté, c'est que ces derniers  enjambent joyeusement le réel tangible, la merveilleuse pâte ductile, la soie humaine pour se retrouver bien au-delà des significations ordinaires, dans une manière d'arrière-monde peuplé de fantasmes, d'images fausses, peut-être de démons et de goules qu'ils ne doivent qu'à leur propre imaginaire, friands qu'ils sont  de surprises dont leur lucidité tronquée ne peut leur faire l'offrande avec la vision étroite  du monde qui est la leur. Un regard quasiment "féodal", se glissant parmi meurtrières et se vissant à de bien étranges couleuvrines.

  Car le supposé vice, l'inclination libidineuse, la pente en direction de la perversion, la lubricité ne sont jamais le fait d'innocent organes, lesquels, pour être tout simplement "naturels" ne peuvent être suspectés d'intention mauvaise, de pensée délétère. Irait-on dire que l'appendice caudal du chat est licencieux, que le museau du chien est vicieux ? L'on sent bien ici que ces affirmations ne tiennent pas plus que si l'on supputait que tel ou tel végétal est orienté, de pas sa forme évocatrice, à sombrer dans la débauche, la dépravation et autre avanie. Jamais raison ne saurait souscrire à de telles assertions. Donc, si ces "objets", ne recèlent pas en eux-mêmes d'intention mauvaise, c'est que l'homme, certains hommes, leur inoculent le venin  dont ils sont détenteurs.

  Mais revenons donc à Tzara, plutôt que de côtoyer ces fâcheux qui, à la longue, finiraient par détourner notre regard de ce qui, à proprement parler, constitue nos fondements. Je veux simplement dire le sexe car, sauf démonstration contraire, nous sommes issus de lui comme la pluie l'est du souverain ciel. "Dérouter les gens", c'est, étymologiquement, leur "faire perdre le bon chemin". Or qu'en est-il du "bon chemin" ? Faisons la thèse qu'il ne peut s'agir que du chemin de la vie, ce dernier s'assurant les bonnes grâces d'un bonheur suffisant. Dès lors que les gens en question empruntent le "mauvais chemin", il faut en déduire l'antithèse suivante, à savoir le cheminement en direction de la mort, et à tout le moins, d'un malheur nécessaire.

  Or que trouvons-nous au bout du sentier aporétique, sinon Thanatos lui-même, cet ange noir que l'on qualifie volontiers "d'ennemi implacable du genre humain". Et que trouver comme contrepoison de ces sombres agissements, sinon Eros lui-même, "dieu de l’Amour et de la puissance créatrice" ?

  Donc "dérouter les gens", c'est les reconduire là où ils auraient toujours dû séjourner, à savoir dans la proximité du dieu dispensateur de joie et d'existence. Seuls les pisse-vinaigre sont suffisamment atteints de cécité pour ne pas voir cette vérité éblouissante comme "la lampe à arc" en langage leclézien. Ici, soudain, fait sens l'assertion de Tzara en  son absolue réalité :

 "Il n'y a rien de plus agréable que de dérouter les gens."

  Puisqu'aussi bien, les "dérouter" revient à les érotiser. Or, à tout le moins, il semble que le dieu joufflu et taquin ne néglige nullement quelque partie d'anatomie que ce soit, s'accrochant même, de préférence, à celles qu'on qualifie habituellement "d'érogènes", - et pour cause - certaines éminences ou failles attisant même son attention de notable manière. La compagnie d'Eros ne devient insupportable qu'à ceux qui ne voient dans le sexe que le reflet d'une laideur supposée de leur âme. Mais servons à ces derniers, en guise de viatique, quelques aphorismes dont ils feront leur ordinaire si, cependant, ils veulent bien consentir à accorder aux choses belles, l'attention qu'elles méritent :

 *  Le sexe ne constitue pas, en soi, un péché.

*  Le sexe est inoffensif.

*  Le sexe ne devient lieu de curiosité qu'à la condition d'en avoir été privé.

* Le sexe n'est "sale" qu'à la condition de n'être point soumis aux ablutions.

* Le sexe n'est concupiscent qu'aux concupiscents.

* Le sexe est au fondement de l'art, analogiquement, puisque condition de possibilité de toute création.

* Le sexe n'attire les foudres que de ceux qui en sont exclus.

* Le sexe ne profère rien de particulier. Ce sont les hommes, les femmes qui profèrent à son sujet.

* Le sexe n'est ni bon, ni mauvais, il n'est que ce que l'on en fait.

* Le sexe et l'exister : une relation nécessaire.

* Le sexe ne devient pervers qu'à la mesure d'une faille de la raison.

* Le sexe est "origine du monde" (voir Courbet). 

   Enfin, qu'il nous soit permis de citer la belle phrase de Camille Laurens qui résume à elle seule bien des idées que nous pourrions émettre au sujet de cette pure merveille remise aux mains de l'homme et qui doit faire l'objet, sinon d'une vénération, du moins d'une attention respectueuse car c'est de rien moins du salut de son âme dont il dépend. Rappelons que "l'âme" est, originairement : "souffle, air, principe de vie, principe spirituel; être vivant", cette mesure étymologique situant le débat au niveau qu'il mérite :

 « Le sexe est une folie quand, au lieu d’unir, il séparerenvoyant l’homme au délire de sa solitude. »

 Citation que nous complèterons par la très lucide remarque de Philippe Roth, dans "La bête qui meurt"

  « On aura beau tout savoirtout manigancertout organisertout manipulerpenser à tout, le sexe nous déborde. »

 Ici, il ne s'agit nullement d'une "démonstration", laquelle serait de l'ordre de la raison, mais bien davantage d'une intuition intellectuelle, de la contemplation des œuvres d'art, de la simple expérience de la vie dont nul doute, qu'elle soit l'école la plus à même de nous renseigner sur nous-mêmes dans le déroulé de notre existence.

  Délibérément, nous avons pris la parti du "sexe", afin d'éclairer avec force ce qui toujours est pensé à défaut d'être dit. Mais il eût été aussi éclairant de citer à l'appui de l'assertion de Tristan Tzara, quelques autres "déroutes" dont le genre humain s'offusque à défaut d'en être étonné, c'est-à-dire d'être conduits au seuil d'un début de réflexion, tant pour certains esprits chagrins tout écart du "bon chemin" est au moins subversion et peut-être même une manière d'offense faite à leur âme. Citons, pêle-mêle, à l'appui de notre thèse, quelques sujets qui, pour ne pas être "révolutionnaires" ne tarderont guère à faire sortir de leurs gonds - leur chemin -, les soi disant "bien-pensants". Pour "dérouter les gens", proposez-leur les affirmations suivantes :

 

* La considération des Autres, n'est, le plus souvent, que le miroir de son propre ego.

* La générosité vraie est le bien le plus mal partagé du monde.

* Dites "homme" et en même temps vous dites "ambitieux"; "égoïste"; "cupide".

* La soumission à la mode n'est qu'un reniement de sa propre singularité.

* Bien des gens agitent des épouvantails mentaux, peu réfléchissent.

* Beaucoup de moutons de Panurge, peu de personnalités affirmées.

* L'homme se détourne des autres, jamais de lui-même.

* La téléphilie n'est jamais que le premier pas vers l'aliénation.

* Beaucoup préfèrent regarder "sous les jupes des filles",

plutôt que de chercher à soulever le voile de Māyā ,

cette illusion avec laquelle on s'arrange toujours.

* La culture est, avec l'art, l'une des premières nécessités.

* Tout jeûne est salutaire, ne serait-ce qu'à titre symbolique.

* La dissimulation de la vérité est toujours le saut vers son propre reniement.

* La main tendue est le premier geste  en direction  de soi, parfois de l'Autre.

* Le fard n'est que la dissimulation de ses propres incomplétudes,

à ses propres yeux, aux yeux de l'Autre.

* Toute addiction, sexe, alcool, drogue est le souhait de tout un chacun

que l'on dissimule sous le masque des apparences.

* La richesse matérielle est la manière la plus visible de combler

ses propres insuffisances.

* L'exercice de la Philosophie devrait être gravé comme droit imprescriptible

dans le marbre de toute constitution.

* La fréquentation de l'art est l'antidote à toute barbarie.

* Au fronton du  panthéon humain, comme en Mai 68 : "Jouissons sans entraves."

* La condition de toute jouissance : après celle des démunis.

* L'humanisme est la considération de l'Autre

par lequel nous assurons notre propre assomption.

* Le monde est un miroir pour l'homme,

aussi bien pour la femme.

* Nous sommes de pures subjectivités, l'Autre vient après !

* La culture, seul vrai signe extérieur de richesse.

* Ecrire élève l'âme, lire l'ennoblit.

* Nos jugements sont pures délibérations

 de l'exception que nous sommes.

* L'écologie est le cadet de nos soucis :

toujours le problème de l'Autre.

* L'éducation est le premier marchepied vers la socialité.

* L'exactitude à l'Autre devrait toujours être vue

comme la première la politesse à soi.

* La passion est moins préjudiciable à l'individu

que son désintéressement de tout.

* La réalité est une esthétique,

la vérité une éthique.

* Symbolique et imaginaire font jeu égal

avec la sacro-sainte réalité.

* Le fatalisme n'est que la fatalité de Soi.

* Les "Damnés de la terre" sont plus innocents que coupables.

* Le métissage est la forme aboutie d'une compréhension de la totalité.

* Nous n'existons que par nos différences.

* Le Différent n'est péjoratif qu'à l'aune d'un jugement moral.

* L'automobile est toujours à l'image du Voituré.

* Astiquer sa maison ou faire reluire son portrait.

* On ne brille jamais mieux que par ses silences.

* Moi, plus que Toi : pente fatale de l'humanité.

* La Grande Histoire n'est, souvent, que collection

de bien petites.

* Souvent, votre propre "route"

ne s'illustre qu'à créer les conditions de la "déroute" des Autres.

* Rien n'est plus agréable que

de se dérouter soi-même, ainsi se terminera,

provisoirement, notre litanie aphoristique,

que nous vous invitons à poursuivre

afin que, jamais, le langage ne s'éteigne,

notre bien le plus précieux !  

 

 

 

 

 

 

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