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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 08:57

 

La closure du jour.

 

 closure

 Edward Hopper.

Source : Nouvelles Vagues.

 

 

 A peine portons-nous notre regard sur cette scène que nous sommes saisis d'un genre d'abattement. Simple mimétisme nous reconduisant à nous situer au bord de la couche exténuée d'une soudaine blancheur. Nous sommes touchés par la lumière mais non fécondés par elle, comme si la belle métaphore solaire, soudain, avait retourné sa peau, nous livrant la seule incision de ses rayons. La clarté venue du dehors est dure, pareille à une lame de jour apportant dans ses plis l'abrupt métaphysique. La glu est là qui nous assigne à la position du songe pris dans son bloc de résine. Nulle effraction possible, nulle sortie de soi en direction d'une possible liberté. La lumière-scalpel, la lumière-abyssale cerne jusqu'aux contours de l'esprit, soude l'âme dans une prochaine perdition. La lumière-géométrie coupe dans le vif, laissant au sol, sur la paroi de plâtre, sa nudité insolente. La lumière-mutité précipite dans l'incompréhension, le doute, la perte de soi que seule la crypte pourrait recevoir.

  Le jour, dans sa closure, vient d'effacer les traces de la nuit. Il n'y a plus d'espace pour la respiration des étoiles, plus de coulée lunaire faisant son glacis onirique, plus d'onde bleu-marine cachant dans ses plis la mystérieuse poésie. Le jour polit les scories venues du rêve, le jour abrase les vagues désirantes, les laisse au bord de la grève dans des mouvements inertes de fucus mort. Inutiles battements que nous ne percevons même plus tellement la lassitude nous emplit jusqu'à nous poser haletants, seuls, au bord extrême du monde, en sa pointe la plus acérée. Car l'homme que nous sommes, la femme qui gît dans notre dos sur sa natte d'abandon, le bleu solitaire de la chambre, tout ceci dérive dans une extrême douleur d'être. Il n'y a plus de langage que le grésillement obtus des phosphènes, plus de mouvement que la gangue de pierre des membres, plus de pensée que l'immersion dans un océan crépusculaire.

  Nos corps ne nous sont alloués qu'à titre provisoire, nous n'en sentons même plus la densité de la chair, ni la touffeur ombreuse, ni l'unité rassemblante. Le désir les ayant désertés, il ne demeure plus qu'une diaspora, un éclatement, une infinie perte dans les mailles du non-sens et le langage totalisant n'est plus qu'une abstraction se dépouillant de ses mots. Existences aphasiques, mobilités hémiplégiques, rumeurs à l'horizon d'une lucidité éteinte. Là se révèle, sous des traits livides, dans une obscure clarté, la perte de l'humain dans des visages de cire et des postures semblables à celles, de l'au-delà, de tous les Musées Grévin du monde. Une pure dissolution de tout ce qui chante et ruisselle en gouttes claires sous la verrière insolente du ciel. Dionysos vaincu par la rigueur apollinienne. ToréadorMinotaure succombant sous les coups de la masse noire taurine aux naseaux écumants. Et la rouge muleta venant recouvrir l'habit de lumière. Jusqu'ici l'on croyait la clarté du jour salvatrice, l'amour digne de faire ses prodiges jusqu'à immoler Thanatos dans quelque abîme ressemblant au néant. Tout cela on le croyait, on l'affectait même à une certaine volonté, à une puissance dont l'image du Surhomme, transfigurant tout ce qu'il approche, eût pu constituer un gage d'invincibilité.

  Mais, maintenant, reprenant notre posture de Voyeur penché sur l'image, nous sommes atteints de cette torpeur, glacés par une soudaine léthargie. Notre conscience que nous pensions pouvoir maîtriser, voilà qu'elle se rebelle, qu'elle se cabre, lance ses quatre fers contre l'aridité du monde. Oui, c'est cela, il faut un déchirement, une pliure, une incision pour extraire notre condition de l'habituelle opinion que nous portons sur nous-mêmes, les autres, les objets que nous contemplons; il faut une révolte. Elle seule nous assure de pouvoir persister à être des hommes debout.

  Cette œuvre, belle à force de vérité, nous intime l'ordre d'une prochaine rébellion. Homme, nous quitterons la couche maudite; Femme nous nous vêtirons de mouvements rapides dissolvant les scories de la nuit. Sur la terre retrouvée nous tracerons l'empreinte d'une liberté nouvelle, attendant que les ombres salvatrices fassent à nos corps désirants l'obole d'un retour vers soi, d'une ouverture à ce qui toujours nous parle du creux de ce que nous sommes, nous les Hommes, parmi les contingences de tous ordres.

  Mais, avant de nous absenter définitivement du corps dense de la peinture, soyons donc alertés par un objet presque inapparent à force de banalité. Ce livre gisant sur le linge bleu, que ne regardent aucun des deux protagonistes, comme s'ils voulaient l'ignorer, porte en lui l'une des clés de compréhension majeure de l'œuvre. Le livre, associé aux autres métaphores - la solitude humaine; la finitude inscrite y compris dans le désir, l'amour; la lucidité à laquelle la percée de la lumière nous invite -, ce livre donc, porte ces figures de rhétorique à la dignité d'une allégorie. Il faut la lire de la manière qui suit : le désir est toujours sujet à une perdition, les corps livrés à une corruption, la mémoire sujette à caution. Seul le langage nous conduit à nous éprouver d'une manière transcendante - il dépasse toujours l'aventure singulière de tel homme, de telle femme -, réalisant d'une manière constante l'exhaussement de notre existence en direction d'un imaginaire fécond, d'une poésie toujours disponible par laquelle nous connaissons le monde dans toute sa mesure signifiante, à savoir sa beauté.

 

 

  

 

 

 

 

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