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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 08:22

 

La chambre du milieu ou du Levant.

 

 

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 Photographie : Blanc-Seing.

 

 Toute chambre est, par définition, fondatrice d'une assise dans le monde. Mais, inévitablement l'une d'entre elles, sans doute celle qui a reçu le plus d'investissement affectif, s'illustre comme chambre-archétype, recevant l'empreinte des chambres précédentes et préfigurant celles qui la suivront dans le cours de la temporalité. La chambre qui consone avec mon adolescence est celle qui me vient à l'esprit dès que j'évoque un lieu d'intimité et de recueillement. De ma première chambre, l'originelle, je ne conserve qu'un vague souvenir du temps de mon enfance, lorsque le jeudi, j'allais passer la journée chez mes grands-parents paternels. Matelas rembourré de crin, moine semblable à une luge avec sa cassolette de braise qu'on enfournait entre les draps, l'hiver, afin d'atténuer la rigueur de la toile sibérienne. Quant à celle qui suivit, à Beaulieu, dans la "Petite Maison", ne reste guère que l'idée de la fiction que j'avais écrite, laquelle avait été publiée dans "Paroles d'enfance", chez "Les Arènes" pour Radio-France.

  Mais revenons à cette fameuse chambre dont il faut expliciter les sous-titres. Chambre du "milieu", appellation simplement spatiale car située sur le milieu de la façade, entre la chambre de mes Parents et de ma Grand-Mère maternelle Marilou. Ensuite, du "Levant", en raison de son orientation vers l'est. Or cette position convenait parfaitement à mon inclination naturelle à être un Existant de l'aube, plutôt que du crépuscule. Exister avant le déploiement des choses, sur la nervure où s'ouvre le jour, fleurissent les projets. Le crépuscule, bien qu'il soit une heure allouée au repos et à l'attente de la si belle nuit, m'a toujours paru plus sombrement métaphysique, descendant vers une prochaine clôture des choses, une fermeture. Donc chambre du "Levant". Quel bonheur alors, me levant dès l'aube, que de pousser les volets sur la première lueur du jour, de descendre rejoindre Grand-Père William (GPW), lequel, à la manière d'un rituel enfoui au fin fond de l'âme, prenait sa première collation de la journée, invariablement quelques anchois allongés dans de l'huile d'olive, anchois qu'il disposait sur une tranche de pain qui lui tenait lieu d'assiette, mastiquant avec application, chaque bouchée -le repas était toujours une fête chez cette âme simple-, buvant avec la même énergie de longues gorgées "d'Artaban", un rouge fort en caractère, mais sans doute indigent en matière de goût. Je déjeunais avec lui, possiblement d'un fruit ou bien d'une tasse de chocolat, avant de remonter dans ma chambre me pencher sur mes classeurs. Bientôt le car passerait qui  m'emmenait au Lycée de Neuville.

  Mais ce lieu, bien loin de se limiter à ce que pourrait en évoquer une simple image d'Épinal, était davantage formatrice de mes futures passions. Lecture surtout, écriture aussi, pour les besoins de la scolarité. Évoquer ce temps ancien consiste , toujours, à le situer par rapport à des rencontres littéraires, des découvertes d'écrivains. Bien évidemment il serait fastidieux d'en dresser une liste exhaustive, ce dont je serais bien en peine aujourd'hui, une mémoire capricieuse ne pouvant restituer l'intégralité d'un vécu déjà lointain. Cependant quelques éclairages permettront de retracer certains parcours saillants. A une certaine période, disons à celle qu'il est convenu de nommer "l'âge mûr", je me suis livré à la recherche passionnée d'un petit "Carnet bleu" à spirales sur lequel je consignais tous les titres de mes lectures. Jamais je n'ai pu le retrouver, persuadé pourtant que je le découvrirais dans le tiroir d'une commode dans laquelle je rangeais des choses utiles, sinon "précieuses", ces notes étaient de cet ordre. En vain. Plus de trace de cette fièvre de lire, sinon quelques livres de Poche qui en portent encore témoignage. Je ferai tout de même la place à quelques ouvrages qui, tels des phares, émergent au-dessus des autres.

  J'avais à peine 7 ans - l'âge de raison -, lorsque Le livre de Poche fit son apparition sur les étalages des librairies. Non le foisonnement d'aujourd'hui, mais la modestie de la présentation, la typographie serrée, la couverture polychrome pelliculée. Amateur de livres depuis toujours, l'occasion se faisait jour de commencer à collectionner les précieux ouvrages et ceci dans la modestie du budget. A ce jour, nombreux encore les témoins jaunis aux feuillets tachés de points de rouille qui dorment sur les étagères de ma bibliothèque et toujours le même plaisir à les feuilleter à y redécouvrir des passages soulignés au crayon, traces d'une lecture ancienne. Mais il y avait un autre pourvoyeur d'ouvrages dont j'avais découvert l'existence au hasard d'une "réclame" - on n'était pas encore parvenu au concept de publicité -, auquel je passais des commandes régulières de livres d'occasion, surveillant avec impatience l'arrivée du Facteur. Il s'agissait de la Librairie Lardanchet  qui existe toujours à Paris, 100 Rue du Faubourg Saint-Honoré, près de l'Élysée. Librairie spécialisée dans la vente d'ouvrages destinés à des bibliophiles, œuvres rares dont j'admirais la reproduction sur de très précieux catalogues. J'y faisais l'acquisition régulière de titres classiques ou modernes dont certains, du reste, - le théâtre de Plaute par exemple - trouva sa destination derrière les vitres d'un petit meuble, la lecture en ayant toujours été différée. D'autres ouvrages de cette époque reçurent le même sort, devinrent des objets, manières de fétiches destinés à créer une ambiance studieuse dont j'ai toujours aimé à m'entourer.

  Les ouvrages qui, lors de l'adolescence et l'arrivée dans l'âge adulte, m'enthousiasmèrent sont bien trop nombreux pour les évoquer tous. Seulement un rapide inventaire, lequel se fera selon les caprices et les subites intuitions de la mémoire sans qu'une logique préalable en établisse les fondements. Donc, une présentation pêle-mêle. Rousseauiste avant l'heure, je lisais avidement "Les Confessions" et "l'Emile", faisant un rapide détour par les "Rêveries du promeneur solitaire""Existentialiste" - pouvait-on faire l'économie de cette philosophie, certes "à la mode", portée par le charismatique Sartre- ?, je m'initiais à une pensée exigeante, faisant de "La nausée" l'un de mes livres favoris que je considérais comme un des ouvrages majeurs du XX° siècle (et qui le demeure, au moins pour moi); m'engageai avec délice dans les nouvelles du "Mur". Les aphorismes de Nietzsche, je les survolais, notant au hasard des pages quelques citations significatives dans l'édition "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers. Montaigne et "Les essais" constituaient un précieux viatique pour commencer à penser et "apprendre à mourir". Le très génial Rabelais faisait l'objet de lectures proches du ravissement. Quelques "Pensées" de Pascal trop rapidement parcourues : magnifique philosophie mais grande rigueur intellectuelle souvent difficile à percer si l'on n'en fait qu'une lecture "distraite""La peste" de Camus : on ne pouvait guère faire l'impasse de cette écriture aussi brillante qu'exigeante, serrée. Et puis ce concept de nihilisme, cette approche de l'absurde me plaisait, surtout son traitement dans "Le mythe de Sisyphe". Quelques ouvrages de Malraux, dont "La voie royale""L'espoir""Les conquérants" : une entrée dans le thème de l'engagement, un premier pas fait en direction de l'esthétique. Puis Kafka et "La métamorphose", thème qui m'a toujours profondément interrogé. Puis il faudrait citer François Mauriac, Gide, Jacques Prévert, Jacques Cazotte ("Le diable amoureux"); Gérard de Nerval, Mallarmé, Simone de Beauvoir, Steinbeck, Hemingway, Tourgueniev, Tolstoï, le très volumineux ouvrage de Norman Mailer, "Les nus et les morts", "Les Thibault" de Roger Martin du Gard en 5 volumes, Pierre Benoît et "L'Atlantide" et encore quantité de titres qui mériteraient d'être évoqués.

 

  Mais, plus que d'une énumération, laquelle ne sert que de points de repères, c'est d'une certaine"ambiance" dont toute chambre est investie. Parlant de la chambre, en réalité, je n'ai parlé que de littérature, d'œuvres, d'auteurs. Est-ce si étrange ? Y aurait-il une distance, un écart qui installeraient une tension entre ce lieu de vie et l'objet qu'est la littérature ? Pourquoi la chambre ferait-elle d'abord signe en direction du livre, de la lecture, de l'écriture ? Ne serait-elle d'abord commise au sommeil, au repos, à la rencontre, à l'arche somptueuse de l'amour ? Certes, elle est tout cela à la fois. Dans un seul empan de la pensée, dans un même élan des affects, dans une identique quête de soi en direction du monde. Si les autres pièces de la maison - cuisine, salle de séjour, diverses pièces à vivre -, sont des "lieux communs", la chambre, par contraste, est le lieu unique, singulier, celui du refuge, du ressourcement, de la méditation.  Les murs y dessinent cette géométrie souple et rassurante, cette courbe intime dans laquelle laisser s'éployer ce qui, en soi, se révèle être le plus précieux, à savoir cette sublime affinité que l'on entretient d'abord, par nécessité, avec soi, ensuite avec l'altérité du monde mais en mode différé, éloigné, cette distance n'étant en rien une restriction du percevoir, un écart de la relation, mais le recul nécessaire à une juste appréhension des choses.

  L'intime, le chaud, le disposé-à-soi du lieu en font le tremplin d'un surgissement, la voie d'accomplissement de l'être-là parmi les Existants, alors que ces derniers ne sont perçus qu'à titre d'hypothèse, comme au travers d'une onde, d'un remuement aquatique, d'une pluie dispensatrice de présence, mais dans l'atténuation, le doute fondateur d'une future rencontre. Espace de liberté, essor à partir d'un flottement, vérité du proche et du disponible, toute chambre nous renvoie à cette demeure primitive, à cette symphonie amniotique à laquelle nous appartenons toujours, croyant lui échapper. Thème récurent de mes écrits, tellement cette "vérité amniotique" nous constitue de fond en comble; thème hautement révélateur des significations du monde. Nous ne figurons jamais nous-mêmes en tant que possibilité existentielle qu'à projeter notre image contre la paroi originelle, la condition de possibilité de tout paraître. Nous ne sommes que spécularité - au titre de spéculation intellectuelle, aussi bien qu'image prenant racine dans notre propre genèse -, spécularité nous assurant de notre propre sémantique et de celle que nous offrons aux Autres. Notre naissance, lorsque nous sommes expulsés de la chambre amniotique maternelle est inaugurée par un cri - lequel fut nommé "cri primal"-, cri par lequel nous nous signalons en tant que vivant doué de langage. Le cri est le premier geste de la parole, il contient, en germe, tout le lexique que nous déploierons au cours de notre vie, il est ce dire dont nous ferons notre essence.

  Et maintenant, si nous inversons  le regard, depuis notre sortie au plein jour, rétrocédant vers notre abri primitif, nous pouvons le considérer, cet abri, cette "chambre", comme investis du premier écho que nous porterons hors de nous afin de nous affirmer en tant qu'être porteur de langage. Les racines de notre être-Lecteur, de notre être-Écriveur, de notre être-Parlant proviennent de ce sol fondateur, de cette Babel intra-utérine dont nous élèverons l'architecture toute notre vie durant. Dans cette hypothèse, toute chambre est le lieu ombilical du surgissement du verbe. C'est pour cette seule et unique raison que nous nous y lovons à la façon d'un chiot nouveau-né, les yeux scellés, les babines perlées de ce lait, cette essentielle nourriture dont notre métabolisme parlant-lisant-écrivant, sera le plus précieux témoin. Avant même d'être cette pièce anonyme à laquelle nous confions notre corps afin qu'il repose, la chambre est l'initiatrice de tout mot proféré. Ainsi lui sommes-nous attachés comme la racine peut l'être à son sol nourricier. 

 

 

 

 

 

   

 

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