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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 08:12

 

La chambre comme lieu d'affinité première.

 

 

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La Chambre à coucher.

Vincent van Gogh (1888).

Source : Wikipédia.

  


  Avant de méditer sur le lieu singulier qu'offre à tout homme l'espace de la chambre, il faut visiter un grand classique en ce domaine, à savoir le fameux "Voyage autour de ma chambre" de Xavier de Maistre, dont quelques extraits placés à l'incipit du livre permettront de faire signe vers une possible essence du lieu en tant que tel. Il s'agira, lisant ces fragments, de situer l'œuvre par rapport à son contexte originel, l'Auteur ayant écrit son modeste opuscule en 1794 à l'issue de 42 jours d'arrêt qui lui avaient été infligés " dans sa chambre de la citadelle de Turin pour s'être livré à un duel contre un officier piémontais du nom de Patono de Meïran, dont il est sorti vainqueur." (Wikipédia).  

 "Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.

Est-il, en effet, d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ?
Voilà tous les apprêts du voyage. (…)"

  C'est, en effet une "liberté fondamentale" (ou, du moins cela devrait être considéré de la sorte) que d'avoir un espace propre où loger son intimité, où trouver du repos, où se livrer aussi bien à la lecture qu'à l'écriture,  à la rêverie ou à la méditation. Lorsque, entre quatre murs, fussent-ils aussi modestes que la cellule monastique, le silence s'établit et que la rumeur des hommes se perçoit dans la discrétion, quel bonheur alors de s'isoler, tel Robinson sur son île et de "s'adonner à soi." Oui, de "s'adonner à soi", dans la plus juste mesure qui soit. Car quiconque existe, ou tente de le faire, recherche, consciemment ou inconsciemment, cette aire de solitude à partir de laquelle observer le monde. Ce dernier, en effet, le monde, ne livre ses esquisses qu'à prendre un indispensable recul. L'homme de la rue, traversé par les agitations mondaines, par les bavardages incessants, les allées et venues multiples des choses ne parvient jamais à coïncider avec lui-même, c'est-à-dire à être en accord avec sa propre vérité. A l'expression de cette vérité, il faut l'espace de la liberté, le recueil, la réflexion approfondie, toutes choses dont une chambre adéquatement investie assurera son occupant.

  Quant à l'essence du voyage, la circonscrire à la notion de déplacement, c'est tout simplement reconduire ledit voyage à ce qu'il ne saurait être, à savoir une simple agitation, un mouvement dans l'espace. Or le déplacement, avant tout, est aventure physique, translation d'un point à un autre, désertion d'un lieu pour en investir un autre. Et ce seul fait serait bien mince s'il suffisait à déterminer la totalité du sens d'un quelconque périple. Car, s'il s'agissait simplement de cela, de relier entre eux deux points éloignés, nous pourrions dire que l'oiseau "voyage" tout autant que l'homme puisque, aussi bien, il franchit des distances. Or, ici, l'on sent bien qu'il ne saurait y avoir homologie entre les deux actes, selon qu'il s'agit de l'oiseau ou bien de l'homme. Seul l'homme voyage parce qu'il fait de ce dernier, le voyage, le lieu d'une "aventure existentielle", il le dote d'un contenu signifiant, il y attache des affects et peut en faire le tremplin s'ouvrant sur des concepts.

  Le sens premier de voyage, comme le fait de « se mettre en chemin », atteste bien une profondeur à laquelle la simple translation ne saurait prétendre. "Se mettre en chemin" fait aussi bien signe vers un pèlerinage, donc une marche vers un lieu investi de sacré, que vers un projet de vie, une union avec une personne cheminant à ses côtés à des titres divers, mais toujours riches de symboles. Pour cette raison l'horizon de la chambre se dispose à ouvrir autant de clairières que l'aire parcourue à destination d'un pays étranger fût-il des mieux disposés à éveiller la curiosité du voyageur. Ce qu'il faut essentiellement retenir de l'idée de "voyage", c'est l'accomplissement d'un chemin intérieur donnant accès à un accroissement d'être, à la fécondation du réel par le biais de l'imaginaire, de la poésie, de la fiction. Ainsi entendus, le rêve éveilléla créationla lecture seront autant de voies possibles pour atteindre cette "aventure existentielle" dans laquelle nous sommes tous engagés, dont nous souhaitons qu'elle nous fasse sortir des contingences du quotidien.

 "Je suis sur que tout homme (…) peut voyager comme moi ; enfin, dans l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul - non, pas un seul (j'entends, de ceux qui habitent des chambres) - qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le monde. (…) Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre (…) Les heures glissent (…) et tombent en silence dans l'éternité, sans (…) faire sentir leur triste passage."

  Ce qui est intéressant, dans l'optique de Xavier de Maistre, c'est la mise à disposition du voyage, du rêve, de l'évasion à celui qui veut bien s'en saisir, fut-il dans le dénuement. Une simple pièce suffit, mais une pièce tout de même, y compris "un réduit", car pour être "chambre" , le lieu doit s'enclore et ne pas s'ouvrir totalement sur l'extérieur. Cette notion "d'enfermement", volontaire ou bien fortuit est indispensable dès lors que l'on cherche à penser la nature de la chambre qui, avant tout, est une conque, un abri, une sphère propice au ressourcement. Et c'est pour cette raison que le sans-logis est doublement démuni : d'une pièce d'abord et de son corollaire, de l'abri qu'il offre. Déjà, au temps de la préhistoire, la grotte, l'abri de branches ou bien le cercle de pierres protégeaient d'un nature hostile, des possibles prédateurs, des hordes sauvages. Cette mise à l'abri de l'homme est une constante dans la conduite des groupes et nul ne saurait s'en affranchir qu'à mettre en danger sa propre intégrité. La chambre est l'image du nid, donc le symbole du refuge et cette caractéristique fondatrice de la mesure anthropologique, jamais ne peut s'effacer. Pour cette raison d'une réassurance narcissique, le temps de la chambre est un temps lisse, sans aspérité, un temps d'écume et de soie que, toujours l'homme recherche dès qu'il trace sur le sol de poussière un cercle où jouer le jeu de l'exister. Ainsi font les enfants qui inventent avec un morceau de bois une marelle dans laquelle habiter, l'espace d'un divertissement.

 

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Source : Wikipédia.

 

  Le schéma du Jeu de marelle en dit long qui place en position ultime le Ciel comme territoire à atteindre. On se saurait mieux dire le trajet de l'immanence en direction d'une transcendance. Jouant à lire, écrire, rêver dans le creux douillet de notre chambre, nous ne faisons que rejouer cette quête immémoriale d'un lieu qui nous amène au plus près de ce que nous sommes et vers lequel nous tendons toujours à nous orienter, progressant parmi les écueils de toutes sortes. La chambre est ce lieu hautement symbolique qui fait  l'objet d'une quête permanente dès l'instant où notre corps se met à la recherche d'un recoin, d'une impasse, d'une cour fermée sur les turbulences du monde. Ceci, notre inconscient le sait si notre lucidité s'en exonère parfois trop vite.

  "J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. - Est-il un théâtre qui prête plus à l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m'oublie quelquefois ? - Lecteur modeste, ne vous effrayez point - mais ne pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre pour la première fois, dans ses bras, une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter !"

 Comment mieux affirmer un tel attachement à un espace qui est approché comme l'on progresse en direction de l'Amante ou bien de la Mère ? Le lit comme objet transitionnel nous replaçant dans la douce agitation des eaux amniotiques. Décidemment, on n'en a jamais fini avec notre dette mémorielle en direction de notre origine. Et, du reste, plus primitive encore que la noble mémoire, le ressenti est de l'ordre du pur ressourcement physique, organique, tissulaire. Les draps, la chaleur, l'enveloppement, autant de vivantes réminiscences d'une vie intra-utérine qui nous a modelés alors que le souvenir en est effacé pour l'intellect, jamais pour les affects.

 "N'est-ce pas dans un lit qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs ? C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de l'espérance, viennent nous agiter. - Enfin, c'est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ? Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses ! Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c'est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. - C'est un berceau garni de fleurs ; -c'est le trône de l'Amour ; - c'est un sépulcre."

 Bien évidemment, l'évocation de la chambre ne pouvait que se terminer sur cette note intensément métaphysique puisque, au-delà de ce lieu dans lequel nous prenons acte de l'existence comme de racines assurant notre fondement, s'étend l'aire d'une totale incompréhension, les choses n'étant plus préhensibles ni par la vision, ni par le toucher, pas plus que par les ressources de l'entendement. En-deçà de la chambre, un mur de lumière blanche; au-delà une immense et troublante matière noire qui ne dit pas son nom. Entre les deux, le territoire gris des murs que nous parcourons de nos mains comme le feraient des aveugles, demandant au monde de proférer quelque chose de lisible. C'est cette lecture de la chambre qui revêt pour nous une importance singulière, comme si nous prenions essor de sa quadrature afin de nous assurer des possibilités d'un monde.  

 

 

 

 

 

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