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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 09:06

 

La chambre comme abri.

 

 

 ca-copie-1

Vincent van Gogh (1853-1890) 
La chambre de Van Gogh à Arles
1889

Huile sur toile
© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay)

 

   Pour saisir adéquatement cette œuvre, il faut partir de la description qu'en fait Van Gogh à son frère Théo dans une de ses lettres :

 "les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané, les chaises et lit jaune de chrome, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table à toilette orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte", affirmant : "J'avais voulu exprimer un repos absolu par tous ces tons divers".

 Et, en plus de la justification chromatique, Vincent se laisse aller à une exposition de son état d'âme concernant sa chambre, expliquant qu'il a souhaité mettre en scène le cadre d'une vie simple en même temps que la révélation d'une tranquillité. Or, le Hollandais peint cette œuvre reproduite en trois exemplaires, un an avant sa disparition. Le "repos absolu", il devait le trouver dans la mort et, d'une manière accessoire, dans sa peinture, laquelle l'avait sans doute comblé mais avait semé dans son âme les scories d'une existence marquée au fer du tragique.

  Lorsque Vincent peint cette chambre, a-t-il seulement le pressentiment que, déjà, au-dessus de sa fontanelle créatrice commencent à voler, en de funestes girations, les corbeaux du champ de blé ?  Nous sommes en Septembre 1889, soit seulement quelques mois après son internement, à sa demande, à l'Asile Saint-Paul de Mausole. Bien évidemment, la chronologie ne saurait être considérée comme un simple fait contingent. Van Gogh est profondément tourmenté, accablé par la puissance de son génie, taillé à vif par les morsures de la folie. Comme souvent, chez les créateurs inspirés, folie et génie ne sont que les faces, avers et revers, d'une même pièce, la carnèle les séparant apparaissant métaphoriquement comme l'espace où naissent les prodiges, mais lisière infiniment étroite, fragile, soumise aux aléas de toutes sortes, aux combustions d'un tempérament igné. Antonin ArtaudLautréamont sont les équivalents incarnés, en littérature, d'une telle dramaturgie. Ils sont tous situés au bord d'un abîme qui n'attend que le faux-pas, la faille s'ouvrant en cataracte dans les strates de l'esprit. Car le génie est cet être infiniment clivé, cet assemblage branlant de plaques tectoniques qui, continûment, glissent l'une sur l'autre jusqu'à l'inévitable point de rupture. Tout génie est un séisme.

  Mais revenons à la chambre, cette sublime métaphore du nid, du recueillement des énergies, cette infinie matrice au contact de laquelle se ressourcer lorsque la fissure menace de se lézarder jusqu'à l'absurde. A partir d'ici, la thèse qu'il faut poser est la suivante : la folie est ce tout autre que soi qui s'étend à l'extérieur de sa propre  enceinte de peau, à savoir ce qui, au-dehors, constamment menace notre intégrité, la nature, les gens, les choses en général. Le génie est cet individu dont la structure ressemble fort à celle du schizophrène, assemblage laborieux de fragments épars, ne tenant assemblés qu'à l'aune de la création, parties volant en éclat dès que l'intérieur envahi cède pour donner lieu à une infinie et incontrôlable diaspora. Vincent est ce funambule dont la progression n'est assurée que de ses coups de pinceaux rageurs, de ces empâtements violents - une manière de violence à soi -, de ces teintes lançant leurs cris de sang et de larmes en direction de l'Absolu. Car, pour l'Artiste en contact avec l'empyrée, c'est seulement cette essentialité, cette radicalité de l'œuvre qui compte. Que l'on songe à Balthazar Claës, ce génie à "La recherche de l'absolu", fils d'un autre génie, Balzac;  Claës donc recherchant le principe unique de la nature, la pierre philosophale débouchant sur le Grand Tout, alors que son idéal mystique, esthétique, scientifique ne le conduit qu'à une aporie sans fin qui consume intégralement son existence. Le soi, dans sa quête d'une idéalité inatteignable - l'empan humain est trop étroit -, se livre à une constante dépossession dont la mort, naturelle ou provoquée, signera le point d'orgue. Au génie il ne saurait y avoir de demi-mesure, à la création ne saurait se substituer une œuvre par défaut.

  Dès lors, comment ne pas interpréter la chambre comme un retour aux sources, une immersion dans tout ce qui comble et lénifie, rassure et enserre. Dans sa configuration plastique, la pièce livrée aux tons adoucis : "les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané", inclinerait plutôt vers la pastorale que vers l'expressionnisme inquiet; la pièce donc apparaît comme un havre de paix, alors qu'à l'extérieur, au travers de la croisée, la lumière vibre et entaille, livre sans concession ses écailles de verre pilé, ses morsures cernées de la rage du réel, de son implacable évidence. Rentrant dans sa chambre après ses exténuantes sorties, nous imaginons un Vincent soudain assagi, presque primesautier - c'est tellement grisant d'avoir échappé à ce qui s'illustrait sous la figure de l'inconcevable -, un Vincent régressant vers son premier territoire, cet abri doucement placentaire, aux flottements quasiment amniotiques, aux lueurs et au rythme océanique que n'habite que le chant souple des Sirènes. Car le réel, alors, bascule dans les couleurs lénifiantes de l'imaginaire, la violence des tons se ponce, s'use, devient galet sous la lumière de l'aube, peut-être pour retrouver ces ciels originels, ceux de Hollande, ciels maternels aux doux bercements, aux hymnes chantants, tout brodés des brumes du Nord, manière de dentelle ornant un très ancien berceau.   

  On l'aura compris, c'est à son enfance même que Vincent sera reconduit par la seule grâce de la chambre, par la magie unique du lieu. Les lieux investis de sentiment ont ceci de particulier qu'ils s'invaginent en nous, à notre insu, qu'ils nous possèdent - tout comme nous les possédons -, qu'ils nous habitent de l'intérieur, sécrétant dans notre tunique de chair les nervures selon lesquelles nous élevons notre concrétion humaine en direction de l'éther. Ainsi, ramené à son espace électif, Van Gogh pouvait-il, sans doute, reconstituer ses forces avant de repartir au combat, la création étant de cette nature, cette confrontation frontale, cette expulsion de soi de ce qui brûle, cette violente dialectique entre un dedans signifiant et un dehors signifié. C'est du domaine de la rupture, de la perte des eaux, de l'accouchement, de la mise au grand jour de ce que l'on portait à la suite d'une longue gestation, acte maïeutique par excellence, parfois issu des mâchoires du forceps, toujours une douleur suivie d'une délivrance.

  La délivrance, cette figure s'inscrivant après la venue au monde d'un nouvel Existant, nul doute que Vincent vînt la chercher auprès de ce sol si doux évoquant, en effet, le lilas, son odeur entêtante et généreuse, légèrement sucrée. Délivrance auprès de ces chaises de paille solidement reliées par leurs pieds, donnant accès à un réel familier; auprès de cette table de toilette dispensant l'eau apaisante avant que le sommeil n'entreprenne son œuvre réparatrice; de ce lit aux courbes souples, entièrement féminines, où pouvoir dissimuler les atteintes du jour dans la touffeur de l'édredon et l'accueil des coussins; réconfort également à simplement regarder la simplicité des portes cernées de bleu - cette teinte du ciel, de l'océan aux eaux infinies -; d'apercevoir les cadres dans lesquels, comme stigmates d'une passion assouvie, s'illustrent des visages amis; de deviner le miroir où, sans doute, flotte encore la silhouette de l'Artiste en partance pour plus loin que lui-même. La chambre est toujours ce lieu où se déroule l'essentiel d'une vie : naissances, confidences, philosophie dans le boudoir (cette chambre sublimée), rêves vrais ou bien éveillés, écriture du journal intime, alliance des amants, bonheur de la solitude, lecture, utopies toujours réalisées puisque simplement en puissance et, pour finir, comme l'épilogue qui signe la fin de la partie, la Mort souveraine synthétisant le tout d'une vie en une définitive sémantique. Est-ce pour cette raison, du baiser de la Mort comme conclusion, que la chambre est cet espace dont nous pouvons tout dire en même temps que nous demeurons muets ? L'essentiel est toujours une parole dénuée de ses artifices, dépouillée de son habituelle empreinte, une parole vouée au silence en quelque sorte. Cette chambre peinte dans la solitude - du moins peut-on le supputer -, nous incline à faire de notre langage une unique méditation.

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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