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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 09:49

 

 

 

La chair luxuriante des mots.

 

 (Sur une proposition textuelle

d'Isabelle Alentour).

 

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Photographie : Blanc-Seing.

  (Écriture à 4 mains.)

 

 

  "Le trou fait peur. Il est pourtant le lieu où frémit le silence d’où jailliront les mots. Laissons à hier le peu de dire. La voix est libre. La parole court devant. On peut mourir de lassitude à se chercher en vain. La parole est à nous, prenons-là. Et faisons chair de la matière des mots. Je ne peux penser expérience plus heureuse que celle-ci : mettre un point, aller à la ligne, ouvrir les guillemets, et prononcer un premier mot. Sans se soucier de savoir s’il introduit une explication, une cause, une conséquence, ou un devenir."

                                                                                                        Isabelle Alentour.

 

NB ARGUMENT central développé par Isabelle Alentour pas de plus grand plaisir que le seul plaisir d'écrire, sans se soucier d'où vient et où va le langage. Comme un pur hédonisme se suffisant à lui-même. La sémantique contenue dans ce texte bref est si dense qu'elle a entraîné un vaste commentaire, lequel sera publié en plusieurs fragments et en totalité pour les Lecteurs et Lectrices qui voudront approfondir le sujet.)

 

 

 I ) "Le trou fait peur."  

 

  Le trou entre les mots. Car il pourrait bien y avoir disparition et alors, le vide serait grand qui habiterait le monde. La mutité des choses, jamais nous ne pourrions en faire le lieu de notre connaissance. Et, cependant, cette peur du vide est une pure déraison à laquelle notre âme désorientée se livre à défaut de s'en être emparée de manière satisfaisante. Les mots ne naissent que de l'intervalle qu'ils ménagent entre eux. Il ne pourrait y avoir de pire situation que celle livrant la disposition du langage à une confusion sans fin. Car c'est précisément de ce vide, de ce rien que la parole prend essor afin que nous puissions nous en saisir adéquatement. Imaginons, un instant, la disparition de ces intervalles signifiants et appliquons-là à une phrase. Par exemple, celle-ci : "Le langage est l'essence de l'homme".

Nous obtiendrions ceci : "Lelangageestl'essencedel'homme", et bien évidemment, même l'enfant du fond de sa naïveté percevrait d'emblée l'absurdité d'une telle confusion.

  Car si, originairement, le langage est possiblement chaos, comme une longue parturition à peine détachée des eaux primordiales, il ne saurait prolonger son existence qu'à être  phénomène illisible. Or l'homme ne saurait exister en dehors de son abri. Il faut donc organiser, créer un cosmos à partir duquel rayonner. Il faut parler sur les agoras parcourues des discours des rhéteurs; il faut inventer les ressources de la dialectique platonicienne; il faut écouter les rhapsodes récitant les hymnes homériques; il faut lancer la voix sur la courbe du monde; il faut lire les textes imprimés; il faut écrire des poèmes, des romans, des biographies, des mémoires, des essais, bref, partout il faut déployer la merveilleuse mélodie humaine.

 

II ) "Il est pourtant le lieu où frémit le silence d’où jailliront les mots."

 

  Alors se fait jour dans la pensée cette manière d'évidence relative à ce trou initial, lequel apparaît comme condition de possibilité de tout langage et non comme son envers, comme la bonde par laquelle il pourrait s'absenter de nous. Prise de conscience d'une différence à instaurer entre silence et langage afin que chacun, reconduit à son propre site, puisse donner essor  à son autre. Car les significations ne surgissent jamais que de cette mutuelle relation, de ce continuel passage de l'ombre à la lumière dont l'aube constitue la métaphore adéquate à une perception de toute médiation verbale ou bien écrite.

 

III ) "Laissons à hier le peu de dire."

 

 Car demain sera toujours la mesure exacte de ce que nous aurons à livrer avec plus d'emphase qu'hier, plus de compréhension, plus de certitude. Le langage est cette croissance infinie qui se stratifie et hisse son socle vers plus de capacité d'explicitation. Il y a relation étroite entre notre sentiment d'exister et notre inscription dans le temps. Le corps oublie son état antérieur, la chair s'évanouit à mesure de son naturel trophisme, les yeux se voilent, les oreilles se bouchent, les mouvements s'amenuisent. C'est un peu comme si le paradigme de notre connaissance propre s'éparpillait en milliers de menus événements - sensations, affects, percepts - dont la synthèse finirait par devenir impossible, ceci nous laissant dans un état proche de la dispersion schizophrénique. Seule la plasticité du langage  nous installerait, en reliant les différents épisodes de notre vécu, dans une aptitude à nous y retrouver avec nous-mêmes, à nous unifier, à nous installer dans un sens clairement identifiable. C'est pour cette raison que l'écriture de mémoires, journaux et autres autobiographies se présenterait comme le fil rouge courant tout le long de notre vie, lui donnant ses assises et la dotant d'une boussole. Le langage comme ciment, liant de notre intime concrétion. La conscience de soi est toujours conscience verbalisée, donc pensée, donc ressentie, donc acte langagier. L'on ne peut sortir de son essence pour la comprendre. C'est d'elle et d'elle seulement que dépend notre liberté d'assurer notre transcendance parmi les objets du monde. 

 

IV ) -  "La voix est libre."

 

  Oui, la voix est cette liberté qui nous assure de la possession d'un monde. Oui, la voix est notre projection sur les choses. L'homme, toujours, est reconnaissable à sa voix. Elle est notre fac-similé, notre sceau, notre rythme. L'âge, souvent altère la locomotion, la gestuelle, la motricité fine, la mémoire, la posture du corps mais, jamais le temps n'affecte cette mélodie sortant de notre poitrine comme la sève exsude de l'arbre. Notre voix est la matrice selon laquelle semble se construire notre édifice de chair : colonne d'air nous tressant de l'intérieur, nous modelant telle une argile afin que les autres puissent nous percevoir, afin que nous-mêmes puissions témoigner de ce qui nous habite et nous fait aller de l'avant. La voix est libre à la mesure de notre propre liberté. Les voix usées, cassées, voilées témoignent d'un bouleversement, d'un manque-à-être, d'une incomplétude. Jamais tristesse ne s'illustre mieux que dans les vibrations de la voix. Mais, a contrario, jamais plénitude n'est aussi réalisée qu'à l'aune du chant, ce sublime poème vocal.

  Et si la voix est libre pour projeter dans l'air ses modulations, elle ne l'est pas moins lorsqu'elle anime la pièce de théâtre ou bien les dialogues du roman, les tirades et déclamations. Merveilleuse polysémie des homophonies où la "voix" rejoignant la "voie", s'installe comme un guide à suivre, un chemin à parcourir. L'Écriveur-impénitent entend-il une voix intérieure qui l'assurerait du bon choix, le conduirait jusque sur les rivages d'une œuvre à accomplir ? La voix est libre pour que quelque chose paraisse, que les mots fassent leurs feux de Bengale, leurs irisations colorées.

 

V ) -   "La parole court devant." 

 

  Le langage nous précède, les mots nous dictent la marche à suivre. Pourrait-on imaginer, un seul instant, que la parole s'inscrive à la suite, nous laisse la distancer et fasse ses mélodies à l'ombre de notre marche pensive ? Mais alors nous serions un simple mannequin d'osier semblable aux représentations de De Chirico, un genre de mécanique abstraite, une dépouille courant vers l'horizon sans même que nous soyons  conscients de nos allées et venues. Car la parole a cette vertu de donner à notre sentiment d'exister les nervures nécessaires à notre propre signification parmi les rumeurs du monde. Partout règne un bruit de fond pareil au halètement du soufflet de forge. Le monde se cherche, essaie de tenir ses éléments rassemblés, de concourir à l'édification du cosmos. Mais, sans le sublime logos, cette aptitude à parler-penser-raisonner, la géométrie cosmique s'effondre de l'intérieur. Imaginons un ballon dans lequel les hommes seraient enfermés. Imaginons ses flancs resserrés comme ceux d'une outre vide en attente d'une présence. Alors ce sont les respirations des hommes - leurs âmes -, leurs vocalisations - les productions langagières - , leurs proférations qui dilatent les parois, les portent à leur sphéricité signifiante. Hors la parole, aucune marche en avant de l'humanité, seulement une race bégayante au mieux, mutique au pire. Encore que le silence soit la condition de toute parole, mais un silence quintessencié qui fasse des éléments rencontrés des prétextes à réflexion, des justes mesures dont la subtile poésie tirera son suc.

  "La parole court devant" de telle manière que la conscience des hommes suivant sa lumière puisse se déployer en milliers d'événements. Jamais  la belle mesure anthropologique n'aurait pu s'édifier sans le recours au langage. Si tel avait été le cas, nous aurions partout, sur la surface de la terre, près des antres des grottes, de simples concrétions de chair, des élévations vouées à l'erectus, à l'habilis, sans plus. Autrement dit l'empan de la pensée serait demeuré dans sa bogue primitive, pareille à un ombilic retournant à son ombreuse condition pré- germinative. Parlant, pensant, raisonnant, nous ne percevons même plus l'extrême faveur que les dieux nous ont remise comme figure destinale. C'est pour cette raison inaperçue de l'origine donatrice que toutes choses, le plus souvent, se referment à nous avec le caractère de l'absurdité.

 

VI ) - "On peut mourir de lassitude à se chercher en vain."

 

  Certes, se chercher en vain paraît une tâche épuisante. Mais comment se cherche-t-on ? Cherche-t-on à identifier son propre corps, à situer son identité parmi la multitude, à savoir résoudre l'énigme que nous sommes à nous-mêmes ? Toutes ces pistes sont humainement investies de sens. Cependant notre attention doit essentiellement se porter sur le fait que toutes ces interrogations se font en langageavec des mots, prononcés, pensés, écrits. Nulle autre échappatoire grâce à laquelle la recherche pourrait trouver de solution que celle, constamment affairée, des milliers de questionnements qui nous assiègent notre vie durant. Car, JAMAIS le langage ne s'arrête. Pas même dans le silence. Surtout pas dans le silence. C'est lorsqu'elle paraît flotter dans une manière de vacuité que notre parole est la plus féconde, la plus prolixe. Le langage articulé, pour être compréhensible, doit respecter un rythme, une intonation, se calquer sur une vitesse d'élocution adéquate. L'écrit est, a fortiori, soumis à ce ralentissement de la production : il faut consentir à ce que nos signes, nous puissions les relire et que d'autres que nous se disposent à s'y pencher.

   Mais le silence, quel déluge de pensées, d'idées confluentes ou bien contradictoires, combien de dires superposés, imbriqués, divergents, rayonnants, pulsant leur énergie à la vitesse exponentielle des circuits neuronaux. C'est une manière de vertige qui se saisit de nous, un genre de maelstrom, de cascade vers l'amont - la pensée est toujours une remontée vers l'origine, vers notre propre étymologie, notre lexique intime -, de coruscation où nous sommes comme illuminés, fécondés de l'intérieur. Mais que l'on n'aille pas en déduire trop vite que cet orage magnétique, loin de nous amener à une compréhension de ce que nous sommes, ne contribuerait qu'à nous en éloigner. Il faut, au langage, une effervescence afin qu'il lui soit rendu possible de percer la bogue des évidences, de surmonter le flot des opinions, de passer au-delà des conventions. La découverte d'un début de vérité nous concernant est à ce prix. Il est nécessaire que notre pensée, rendue enfin à sa mobilité essentielle, écartant les scories habituelles, se mette en demeure de s'ouvrir à ce qui, pour nous, signifie bien au-delà des contingences quotidiennes.

  Parvenus au cœur vibrant de nos affinités avec le monde, nous nous mettons à percevoir ce qui veut bien se montrer, à savoir les nervures de notre être, nos points de convergence avec ce qui s'adresse à nous dans la clarté . Les choses qui, jusqu'alors, se dissimulaient sous leur gangue d'ennui, se mettent soudain à se révéler avec un singulier éclat. Bien plutôt que des idées énoncées en mode cartésien, avec leur logique faite de causes et de conséquences, d'enchaînements bien huilés, de facture parfaitement apollinienne, ce seront plutôt des déflagrations amplement dionysiaques, des gerbes de phosphènes, des irisations infinies comme celles que révèlent les cristaux des kaléidoscopes. Sans doute cette perspective "hallucinée" fait-elle songer à l'effet de quelque mescaline. En réalité il s'agit de perceptions imaginaires - non livrées aux débridements passionnels d'une "phantasia"; non situées dans une aire extra sensorielle-, mais tout simplement "réelles", cependant non préhensibles avec quelque organe de perception, seulement avec l'intellect, la vue de l'esprit, la configuration étoilée de l'âme.

  Et n'allez pas croire qu'il s'agirait d'une simple mystification, d'un tour de magie ou bien d'une pur mirage qu'aurait provoqué l'absorption d'une drogue ou bien résultant d'une manipulation de type hypnotique. Afin de bien se saisir du phénomène, il est nécessaire de faire appel à l'expérience du "sentiment océanique", décrit par Romain Rolland ( que je traite, du reste, dans un autre texte), sentiment  dont il trace les premiers contours dans une lettre adressée à Sigmund Freud le 5 décembre 1927 :

  

"Mais j'aurais aimé à vous voir faire l'analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (...) le fait simple et direct de la sensation de l'éternel (qui peut très bien n'être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique)."

 

   Cependant l'on notera que, reprenant à mon compte la formulation de Romain Rolland, je m'attache à en expurger toutes les significations latentes ou clairement exprimées, à savoir de l'ordre du religieux, de la mystique ou bien d'une propension à ressentir, en soi, le sentiment du sacré proche de la foi. Mon expérience se veut simplement esthétique, poétique, littéraire, orientée vers un genre de philosophie panthéiste, directement en contact avec la Nature en ce qu'elle peut receler de plus significatif pour celui qui s'adonne à une mutuelle adhésion. Par là je veux exprimer le mouvement à double sens où homme et nature sont intimement confiés l'un à  l'autre dans la marche vers un destin commun. Sans doute peut-on apercevoir, en filigrane, un souci écologique que, cependant l'on voudra bien reporter à une conception holiste du monde selon laquelle tout est relié dans le cadre d'une vaste synthèse. En ce sens, la dimension de vastitude évoquée par l'épithète "océanique", convient à cette mesure  d'une vision cosmique de l'univers. Donc, ce fameux sentiment pourra aussi bien se révéler à l'occasion d'un regard attentif porté à un paysage, qu'à l'écoute d'une musique symphonique, qu'à la lecture d'un poème, qu'à l'audition d'une pièce de théâtre, qu'à la rencontre de l'Autre en sa singularité. Sans doute la vive émotion est-elle différente selon les individus qui en font l'expérience et c'est pour cette raison que le concept "d'affinité" (relation "élective" s'il en est) est si important puisqu'il détermine le registre particulier selon lequel la donation de sens nous affecte en propre. Le monde est toujours "monde-pour-moi", avant d'être "monde-pour-tous", lequel n'est jamais qu'une abstraction, une entité idéelle.

  Le "sentiment océanique", lorsqu'il se manifeste - prenons par exemple la passion romantique face au paysage sublime - , est un total envahissement des sens, une complète adhésion de la personnalité, une fusion où le sujet se confond avec l'objet même de sa propre contemplation. Dès lors les limites entre soi et le monde disparaissent au profit d'un seul et même déploiement du sens qui est le nôtre avec le sens qu'est le monde dans une temporalité quintessenciée. Bien évidemment, ces moments qui ne sont que des instants sont, par essence, rares, ce qui est la condition même de possibilité de leur apparition. Ils s'impriment dans le vécu à la manière des engrammes neurologiques déposant leurs premières traces dans le cortex à l'exceptionnelle plasticité du tout jeune enfant. Ils persistent sur le sol existentiel avec la belle assurance dont font preuve les météores de Thessalie dressant vers le ciel leur transcendance de pierre.

  Bien entendu, comment résister, en évoquant cet élan de nature céleste, au style héroïque, à l'emphase lyrique. Le langage peine toujours à retranscrire des événements d'ordre empirique dont le vécu paraît être la seule loi pouvant les affecter. Plupart du temps, il faut se résoudre à faire silence, à méditer, à se recueillir sur de l'ineffable. Si notre boussole ontologique, sans contestation possible, demeure le langage - nous sommes des êtres essentiellement confiés au logos -, elle s'aimante également vers des pôles que l'on pourrait relier à la catégorie du sensualisme. Toute expérience "océanique" se rapporte, d'emblée, à la nécessaire figure de rhétorique que constitue la métaphore. Face au paysage qui nous éblouit, nous sommes livrés à la profusion d'images, au lexique iconique dans sa démesure. Ceci rejoint ce qui est dit plus haut à propos du silence : le crépitement des significations est tellement intense que le langage est soudain débordé, faisant droit aux images. Et que sont donc ces images, si ce n'est une extrême condensation langagière, un amalgame de phrases pressées, une grêle dense de mots qui ne sauraient être ni articulés, ni écrits. C'est pour cette raison de l'immense profusion de signes dont ces événements sont affectés que, plus tard, nous avons du mal à en formuler les mots qui correspondraient à leur apparition, à leur succession ensuite. Aussi, parfois, la réponse à cette interrogation massive de sens se traduit-elle sous la forme poétique. Alors le langage essentiel condense dans une extrême richesse sémantique la puissance de ce qui s'est dévoilé l'espace d'un instant. Parfois c'est la forme synthétique picturale qui vient dire dans la touffeur plastique des empâtements, la vigueur des traits, la violence des couleurs, la spontanéité de la composition ce qu'une parole aurait échoué à restituer clairement.

 

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Van Gogh. 1888, La Nuit étoilée (musée d'Orsay, Paris).

Source : Arts.

 

 

  Lorsque Van Gogh peint sa "Nuit  étoilée", à Saint-Rémy-de-Provence en mai 1888, c'est tout simplement ce "sentiment océanique" qu'il peint à coups de girations folles, ce ciel cosmique dont il voudrait tant qu'il délivre ses mystérieux secrets, ce cyprès faisant sa flamme noire à l'assaut des étoiles, ces maisons brillant dans le sourd éclat d'une végétation en marche, la cataracte des collines abrasant les sillons de l'humaine condition. C'est en termes métaphoriques que tout ceci s'exprime, à savoir en condensations sémantiques, en strates lexicales, en agglomérats phonétiques. Comme une réalité qui, pour se dire, aurait fait fondre ses gemmes dans un creuset en contenant l'essence, le principe premier indépassable.

  "On peut mourir de lassitude à se chercher en vain.", selon la belle formulation poétique, laquelle dit en mode rassemblé, ce qui, ici, a longuement été développé. Car c'est bien toujours de cette recherche dont il s'agit - la nôtre -, de cette quête qui nous assigne à coïncider avec nous-mêmes, cette ultime vérité que nous dit aussi bien le poème, que le "sentiment océanique", que toute chose sublime, que le tableau du peintre qui, en définitive, n'est qu'un long cri poussé vers les étoiles afin qu'elles veuillent bien consentir à éclairer notre chemin.

 

VII )-  "La parole est à nous, prenons-là. Et faisons chair de la matière des mots."

 

  La parole, il faut la prendre comme l'Amant s'empare de l'Aimée, comme le chèvrefeuille s'enlace au tronc moussu du chêne. Car, en effet, il s'agit bien de "prise", de capture, d'annexion d'un territoire, d'emprise sur l'objet langagier. Car, à défaut d'être "prise" adéquatement, la parole tourne en rond, tourne à vide, se contente de hanter tous les Cafés du Commerce, toutes les Cours des miracles, tous les caravansérails où les voyageurs, épuisés de fatigue ont tôt fait "de perdre leur latin". Privée des soins nécessaires à sa profération, la parole s'amenuise, bientôt tarit et disparaît dans quelque faille. Il y a un souci à mettre en œuvre mots, phrases, textes afin que tienne debout l'immense Tour de Babel dont les hommes sont les hôtes continuels et assidus. Seulement éviter le bavardage, l'expression indigente, la gabegie verbale. Il y a mieux à faire, à dire, à espérer.

  La parole est le bel étendard qui accompagne la survenue de l'espèce humaine, la mesure par laquelle l'homme parvient à sa complétude. Certes tout langage, pour autant, ne saurait s'entourer de précautions oratoires précieuses ou pédantes, lesquelles ne seraient qu'une perversion de son essence. L'on peut exprimer ses idées en langage simple, direct, aisément compréhensible. Attitude a contrario éloignée de cette énonciation usuelle, la tâche du Poète consiste à prendre  en garde la parole, afin que, l'ayant sublimée, cette dernière puisse s'affranchir des habituelles contraintes et demeurer dans la contrée de l'art. Mais, si le Poète est premier, il n'est pas le seul à assurer la vérité de la langue. Bien d'autres acteurs en assurent également la garde : le Philosophe dans ses traités et essais, l'Ecrivain dans ses romans, l'Historien dans ses monographies, l'Enseignant auprès de ses élèves. La liste pourrait s'allonger ainsi, à l'infini.

  Enonçant ceci, "La parole est à nous, prenons-là. Et faisons chair de la matière des mots.", le Poète situe d'emblée la parole dans une manière d'empyrée, sinon inaccessible, tout au moins investi d'une exigence, d'une puissance à atteindre, d'une ouverture à réaliser afin qu'une chair consente à se dévoiler. Car la relation à un dire essentiel est de l'ordre de la puissance charnelle, du sombre désir, de la lutte à mettre en ordre afin que la forteresse assiégée consente à s'ouvrir sous les assauts et les coups de boutoir qui, on l'aura aisément compris, ne sont que la métaphore d'un acte d'amour. Enoncer, déclamer, interpréter, écrire n'advient jamais qu'à la mesure de cette volonté, tendue, infaillible, turgescente, comme s'il s'agissait d'une énonciation portée à la dignité de Principe, à savoir d'une ressource essentielle, d'un fondement, d'un paradigme nous permettant de connaître. Car, comment désoperculer les strates de l'inconnaissance, sinon en les pensant, sinon en les soumettant au feu nourri des questions ? Or qu'est-ce qu'une question résolue, sinon la survenue, depuis l'invisible de toute métaphysique, de la réalité se dévoilant devant nous, nous mettant en mesure de dialoguer avec la terre, le ciel, le nuage, l'arbre, l'autre que nous qui, toujours s'éloigne à mesure que nous avançons sur le chemin de l'existence ?

  La parole est là qui habite notre corps, gire autour de notre âme qui se trouble souvent de ne pouvoir s'exposer à la vue dans une manière de flamboiement. Cela fait, en notre intérieur, ses pulsations, ses meutes de sons subliminaux, ses hululements pareillement au fauve à l'étroit entre les barreaux de sa cage. L'âme, cette si grande et mystérieuse chose, cette Belle Inconnue que l'on marie volontiers à Dieu lui-même ou bien aux dieux de l'Olympe ou à tout ce qui s'auréole de mystère, se nimbe du brouillard de ce qui, jamais, ne se révèle que sous les traits de l'illusion, parfois de la magie, sinon de la prestidigitation.Mais, dites simplement, prenant soin de les faire débuter par une Majuscule - le signe graphique de leur essentialité dites: ArtHistoireNatureCultureAmourReligionSacré,VéritéLibertéConscienceLangagePoésie et vous aurez simplement énoncé quelques unes des déclinaisons de l'âme selon telle ou telle figure. Et, ce faisant, vous aurez rempli l'exigence d'invisibilité, la charge d'étrangeté qui entoure la "Belle Passante", car il serait tout de même bien improbable de donner forme et consistance, aussi bien à la Nature, qu'à l'Amour ou bien au Langage.

   En effet, ce qui apparaît et se manifeste sous diverses apparences de ces entités, ne sont que des hypostases de leur essence, de la même manière que le sensible touchant nos yeux n'est que la projection dans notre réalité de l'Idée dont elle est la mise en scène sur le théâtre du monde. De l'âme, nous en produisons sans même être assurés de sa possible parution, mais nous ne l'effectuons en tant que projection dans le réel qu'à la mesure d'une exigence. Bien évidemment, l'acte manqué, l'insuffisant verbiage, la croûte se prenant pour œuvre d'art, l'argument sophistique, les conduites inconscientes, les erreurs de l'histoire, les jugements tronqués, les faussetés  sentimentales, les déraisons de quelque nature ne sauraient prétendre être des activités de l'âme, seulement des apories à mettre au rang des insuffisances humaines. Nous avons mieux à faire que de nous égarer dans ces divers cul-de-basse-fosse. Déployer l'âme du langage, par exemple, suppose que soit posée une esthétique  doublée d'une éthique. A défaut de ceci, rien ne saurait être atteint qu'un simulacre.

  Or le langage, pour devenir signifiant, doit se défaire de ses chaînes, s'extraire de la caverne platonicienne, contourner les porteurs de silhouettes et, arrivant enfin à l'air libre, contempler la lumière du Bien souverain dont le Soleil est le dispensateur. Cette belle métaphore antique ne se développant pour nous amener à comprendre, par le biais de notre intellection et l'amplitude de notre rationalité là où se situent, à proprement parler, les véritables enjeux, à savoir dans l'irréductible fondement des choses.

 

 

 

 

 

 

 

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