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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 07:14

 

L'ultime chorégraphie.

 

 

800px-Finito de Córdoba 

 Source : Wikimedia Commons. 

  La corrida. A l'énoncé de ce simple mot, les chairs se révulsent, les poils se hérissent, la salive s'épaissit, l'adrénaline fait ses sombres confluences. Car, face à la corrida, nul ne peut rester insensible. Ou bien on l'abhorre, ou bien on la magnifie et la porte en soi à la manière d'une esthétique indépassable. Lorsque, sous l'aveuglante lumière, alors que le soleil roule sa boule incandescente dans le ciel, que l'arène se partage en deux, côté ombre, côté lumière, comme pour dire la métaphore de l'existence, que le Matador nimbé d'une mandorle d'or identique à celle qui détoure la tête des Saints se met à avancer sur le sol de poussière, que le taureau lui fait face, queue tourbillonnante, naseaux écumants, rage plantée au mitan du poitrail, alors c'est comme si le temps s'arrêtait, l'espace rétrécissait à la dimension de cet affrontement mortel et il n'y aurait plus que cette intense dramaturgie dont l'épilogue dirait la puissance de l'homme ou bien celle de la bête.

  Sans doute n'y a-t-il, sur terre, aucun lieu investi d'une telle intensité tragique. Sauf la lutte des Amants dont, cependant, la "petite mort" s'inscrivant dans l'ordre du symbole, en est le simple écho atténué. Car l'arène n'a d'autre alternative que celle-ci : la Mort triomphera. Thanatos DOIT affirmer son règne, signer son ascendant sur toute chose, reconduire la gloire d'Eros à un simple hoquet pré-mortel. C'est bien ELLE, en définitive qui, toujours, appose sa ténébreuse griffe au bas du codicille. Or, ici, les dernières volontés sont celles de la Dame à la Faux, la grande Moissonneuse de têtes. L'homme, réduit à son rôle de Figurant existentiel, n'est là qu'à annoncer sa prochaine disparition.

  Sans doute objectera-t-on, dans un dernier soupir de dénégation, de révolte, que le Taureau est le plus souvent la victime, le Toréador, le bourreau. Certes bien des toisons  énormes, à la force majestueuse, à la belle robe noire de nuit, tirées par des chevaux, sortent de l'aire de lumière dans une gerbe de sang comme pour signifier à l'homme sa suprématie et sa gloire éternelle. Seulement, TOUS les Toréadors, fussent-ils magnifiques, finissent, eux aussi, par suivre les traces de leurs ennemis héréditaires, ne laissant plus que leurs noms tracés en lettres de sang sur la cimaise des arènes où la foule exulte à la seule vue du meurtre en train de s'accomplir. Cet acte sacrificiel, ancré dans l'âme humaine depuis la nuit des temps, plus qu'une manifestation de barbarie, signe l'exorcisme de la peur ancestrale, la mise au pilori de cette majestueuse incompréhension qu'est, toujours, toute mort.

  La corrida, plutôt que de la lire sous la figure de quelque barbarie, approchons-là davantage à la manière d'une scène de théâtre où se joue, dans un temps condensé, un espace aboli, une pièce en trois actes : évaluation; confrontation; mise à mort. Et ceci, cette valse à trois temps, ce pas de deux singulier, cette ultime chorégraphie ne fait que correspondre à notre destinée humaine, syncopée, elle aussi, réduite à ce rythme ternaire : naissance, existence, disparition. En réalité, c'est bien d'un jeu dont il s'agit, mais d'un jeu à haute teneur symbolique, à valeur ontologique essentielle, dont notre perpétuel égarement, notre errance, notre refus de nous confronter à notre finitude, finit toujours par reconduire à la simple perspective d'une morale, d'une domination, soit de l'homme, soit de l'animal.   Malheureusement, il n'y a pas d'issue. Toujours, en nous, au profond de notre circuit limbique, reptilien, sommeille la bête. Nous ne nous sauverons donc, ni d'une manière, ni d'une autre. Peut-être faut-il se réjouir du fait qu'il n'y ait nulle alternative ? C'est bien, en tous cas, ce que semble nous indiquer l'essence qui nous traverse, qui est un simple passage, donc antinomique au regard de l'éternité.

 

 

 

 

 

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