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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 08:12

 

L'ombre d'elle-même.

 

OMBRE 

                                           A propos de Zoï.                                                 

 

 

 La mer, au loin, est à peine un murmure et le pas des hommes n'est guère assuré. Il y a si peu de bruit, si peu de mouvement et l'on croirait à une perte des choses, à leur refuge dans l'indicible. On est comme écartée de soi, privée de repères, seulement effleurée par une lame de lumière diagonale. On vit à seulement respirer, à regarder la ligne courbe de l'horizon, mais l'exister n'est qu'une manière d'illusion, une vibration tellement infime qu'on dirait un simple dépliement de rémiges et puis il n'y aurait plus rien sauf le bruissement continu du vide.

  On sait, dans le village,  le cube exact des maisons, on sait les criques où bientôt basculera la clarté, on sait la colline couverte de chênes-lièges, de troncs tortueux d'oliviers pareils à des concrétions minérales. Tout cela on le sait comme un oiseau sait le changement des saisons, la venue de la nuit, la prochaine feuillaison où s'abriter. Mais ce n'est qu'un murmure posé sur le bord de la conscience, une vague tout juste esquissée que la prochaine vague roulera et effacera du monde sans qu'une seule parole soit proférée.

  Dans cette incertitude de la lumière levante on s'esquisse à figurer sur la scène du jour dans la modestie, dans l'à-peine effraction commise à faire  de son surgissement un simple miroitement, un discret feu follet, un genre de voyage clandestin. Le pan  ombreux de la fenêtre est comme un refuge où observer la vraisemblance de ce qui paraît et menace aussitôt de disparaître. Cette vague qui roule son écume blanche, le vert émeraude de l'eau, la silhouette à contre-jour, l'étoilement des palmes aériennes, on veut en prendre acte, les saisir et les douer d'une possible éternité. L'appareil photographique est là qui ouvre un œil curieux, se disposant à recevoir dans la chambre obscure la trame lisible des événements, leur objectivité rassurante, leur densité portant témoignage de leur propre survenue auprès du vivant, du tangible, du vibratoire.

  On est là, tout au bord de l'image, dans l'attente de l'événement qui ne saurait tarder, qui ouvrira à la beauté, peut-être au sublime. Mais l'illumination est comme en suspens, réservée, on croirait même craintive. La révélation esthétique est si précieuse, si rare, qu'elle se fait attendre, joue avec la naïveté, maintient en haleine. Tout est toujours au bord des yeux, à la limite des mots, sur le contour aérien des choses, dans une esquisse dont on voudrait qu'elle devînt une pure réalité, une gemme assurant de sa matérialité, de son éclat, de son rayonnement.

  Certes l'image on l'aura, on pourra en observer la surface glacée, en saisir les reflets, les chatoiements, en apprécier la composition. Mais, en un certain sens, on en sera déjà dépossédée. Où donc le désir sur le bord duquel on se tenait, où donc l'émotion du paysage, où donc cette heure si belle qui témoignait d'une temporalité à nulle autre pareille ? On sent bien qu'il y a un manque, une faille par où s'écoule un sens inachevé. Sans doute avait-on été abusée par son imaginaire. Toujours l'agrandissement des choses, l'illimité tutoyé par sa propre projection fantasmatique sur le monde. On croyait l'infini accessible, l'éternité à portée de la main et voici que la photographie, sa surface brillante, son opacité  ne renvoient plus qu'à soi-même. Dans une si extrême solitude !

  La fascination exercée par les apparences on l'avait vécue sans même en percevoir l'inconséquent mensonge. Un instant, il aurait suffi de détourner son regard, d'apercevoir sa propre silhouette reflétée dans la vitre pour sentir cette impermanence des choses, cette fuite si belle, seulement à être un passage, un égarement. La vérité était là, dissimulée dans l'ombre clouée sur l'aire du miroir. Or c'est au-dehors qu'on portait le regard, qu'on cherchait la voie, la certitude. On se perdait, mais on ne savait pas d'autre issue. On s'oubliait  quelque part au-delà de soi dans d'infinis mirages. Cela s'appelait "images", "mer", "rencontres", "amour", "hasard", et ce lexique s'épuisait simplement à être infini. Toujours un mot pouvait succéder à un autre dans un vertigineux tourbillon. Il aurait fallu oser, se porter à l'extrême pointe de soi-même et faire pivoter son regard à la façon dont un phare balaie la nuit pour y faire surgir ce qui s'y dissimulait.

  Alors, la vérité, on aurait fini par la trouver,  creusée au milieu du corps, dans la conque où toujours se dissolvent les songes. Un face à face. Une fin de voyage. Une simple disparition des simulacres, des esquives, des évitements. La peau à nu qui se retourne comme un gant. Jamais les coutures, les plaies, les déchirures ne mentent. Il n'y a pas de place pour cela. Plus de praticable où faire s'agiter les spectres, plus d'estrade où faire s'animer quelque très ancienne commedia dell'arte. Juste la place où coïncider avec soi, où trouver site dans l'exacte mesure humaine. Finis les faux-semblants, les approximations, les dérobades. Le corps, là, sur le piédestal, en pleine lumière. Identique à un pur diamant ne pouvant se résoudre à s'éteindre, à briller sans éclat. 

  Chaque jour, sur Terre, sous une myriade d'yeux hagards, dans l'espacement des heures denses, s'écrit la fable à peine visible du monde. Celle-ci, on ne peut l'ignorer qu'à renier sa nature, à se confier à cette part trop visible des choses qui, dans une manière de cécité, protège de  soi à défaut de s'y exposer.  

 

 

 

                                                                                                        

 

 

 

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Published by - dans PHOTOSYNTHESES

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