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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 14:36

 

L'invisible moucharabieh.

 

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                                                     Sur une page Facebook de Valérie Eclipse.

 

                                       "Le seul, le vrai, l'unique voyage,

                                     c'est de changer de regard. "

                                             Marcel Proust.

 

Ce visage, certes, nous pourrons le considérer à l'aune d'une esthétique. Nous dirons alors la perfection des sourcils, leur double arcade pareille aux ailes d'insectes; nous dirons la plage triangulaire qu'ils délimitent, sa consistance de sable doux; nous dirons le trait de khôl jouant sa mince dialectique avec le blanc-porcelaine de la sclérotique. Mais les yeux, que pourrons-nous dire des yeux, sinon leur troublante eau verte reflétant la couleur d'amande des palmiers, le bleu à peine esquissé du ciel naissant de l'aube. Puis, nous resterons sans voix, comme si, soudain, tout s'était retiré derrière des voiles de brume.

Les yeux, nous ne pouvons en parler que dans une manière de perdition : de soi, de l'autre. Les yeux, nous ne pouvons nous y attarder qu'à aliéner cette épiphanie qui nous fait face, dont nous ne voudrions pas briser l'harmonie. A moins que, nous y penchant, nous ne nous disposions à notre propre disparition. C'est ainsi, certaines esquisses du visible ne sont à considérer qu'avec prudence, discrétion, avec l'à-peine insistance du vent à lisser la surface des étangs. Nous sentons bien qu'il y a un mystère, un secret et nous nous retirons sur la pointe des pieds. Mais, pour autant, pouvons-nous renoncer, nous distraire à jamais de cette apparition dont nous sommes comme affectés, car jamais la beauté ne peut s'absenter sans que nous en ressentions du regret, que s'instille en nous, au profond de la conscience, une vibrante nostalgie ?

  Cette réserve que le linge vert semble poser comme condition de tout regard, nous souhaiterions lui donner un nom, lui destiner quelque prédicat mais nos bouches sont désertes, mais nos yeux se tarissent, mais nos mains battent l'air à la manière des suppliciés. Le recours à la raison ne suffit pas, l'intelligence est mise en échec, le corps s'annule sous le poids de sa propre concrétion. Jamais le concept ne pourrait effleurer cette esquive, jamais le langage établir les lignes d'une possible architectonique dans laquelle enfermer ce qui, toujours, fuit, se dérobe. Alors ne s'offre plus à nous que la dimension de la métaphore, le pouvoir de l'image, sans doute sa disposition à nous fasciner.  

  Alors nous dressons un écran sur lequel projeter notre imaginaire afin que le sens puisse éclore, faire ses mille vibrations colorées. Afin de n'être, ni en-deçà du regard qui nous occupe, ni au-delà dans une espèce de confusion, d'imprécision, de perte de points de repères, nous sommes contraints de spatialiser, d'élever une mince pellicule où se déposera la germination de notre pensée. Cette limite dont nous pensons être atteints, affectons lui un territoire, une aire de nidification, un tremplin onto-existentiel propice à quelque déploiement jusqu'ici, inaperçu. Ce que nous voyons alors apparaître, comme au travers d'un voile, c'est le fin treillis d'un moucharabieh avec son avers de lumière, son revers d'ombre. Tout semble en partir, tout semble y converger avec l'aisance naturelle propre aux évidences. Un genre d'apodicticité qui peut faire l'économie des mots, du jugement;  simplement destiner son propre regard à ce qui fait soudain sens.

  Mais il faut préciser, dire que l'élévation de cette mince cloison entre Regardant et Regardée, loin d'être un obstacle, une limitation de l'acte de la vision, voudrait, bien au contraire, en signifier le singulier déploiement, la mise en relation des consciences, la fusion réciproque des mondes, l'osmose à partir de laquelle faire se rejoindre, dans le creuset d'une même unité, ces silhouettes humaines se faisant face. Par "moucharabieh" il faut essentiellement entendre un objet de nature symbolique destiné à féconder la rencontre, non une quelconque barrière opérant un clivage ou une mise à l'écart de L'Observateur, de l'Observée. 

  Désormais, selon la sentence de Proust, il nous faudra apprendre à "changer de regard". La phénoménologie, en des termes quasiment identiques, nous aurait invités à une "conversion du regard". Magnifique confluence des grandes intuitions. Mais, qu'en est-il de cette conversion ? Comment s'y destiner et ouvrir cette dimension du sensible qui toujours nous échappe à mesure que l'on s'en approche ? Existe-t-il une propédeutique, une méthode, donc un chemin d'accès, ou bien une particulière inclination de l'homme à débusquer ce qui s'habille des atours de l'indicible, du non directement perceptible ? On peut toujours procéder par ellipse et proposer une rapide définition de la quête phénoménologique, laquelle mettrait en exergue le travail inlassable de la conscience, sa saisie radicale des objets du monde, sa prise de recul par rapport à l'étant au profit de l'être, sa centration du voir dans l'entrelacement toujours existant du visible et de l'invisible. Mais, ici, nous sentons bien la dérobade, les excès de la dialectique, les insuffisances du lexique à percer l'orbe compact de l'énigme. Il nous faut nous saisir à nouveau de la métaphore, revenir au moucharabieh et voir en quoi il peut nous faire pénétrer plus avant dans la compréhension des choses.

 

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                    Source : Maroc-Passion.

 

 

  Ne pouvant "regarder le regard" de l'Autre, il devient nécessaire de poser une limite, de dresser un écran aussi diaphane que possible, d'élever un fin quadrillage, un réseau serré de mailles nous donnant accès, mutuellement, Regardant et Regardée à un espace commun, anthropologique, par lequel s'essentialisera la dimension humaine. Là, il faut poser  ce "change"(proustien); cette "conversion" (phénoménologique), identiquement  à un basculementun retournement de l'acte de voir, lequel se ferait au travers d'une lentille (la structure du moucharabieh), toute optique induisant, comme le précise Léonard de Vinci, une "situation renversée" à l'intérieur de la camera obscura :

 

"Lorsque les images des objets éclairés pénètrent par un petit trou ( le moucharabieh) dans une chambre très obscure, recevez ces images à l'intérieur de la chambre sur un papier blanc (la rétine) situé à quelque distance du trou; vous verrez sur le papier tous les objets avec leurs propres formes et couleurs. Ils seront diminués de grandeur; ils se présenteront dans une situation renversée et cela en vertu de l'intersection des rayons..."

 

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                                                       Source : Google images.  

 

  Or, ici, nous ne pouvons faire l'économie d'une singulière homologie de sens se révélant à partir d'un triple processus, phénoménologique, optique, organique. Phénoménologique par une mise en cause du sens commun faisant surgir une exégèse inversée du visibleoptique dans le retournement du sujet à l'intérieur de la chambre noire; organique, les phénomènes visuels, avant de transiter vers l'aire occipitale, subissent un croisement dans le chiasma optique, comme si la physiologie, en son trajet croisé, voulait induire l'idée même de renversement à l'œuvre dans le phénomène primaire de la vision.  

 

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           Source : Guide-Vue.fr

 

  Etranges similitudes qui  convergent à l'unisson vers une  manière d'envisager le réel selon d'autres voies, d'autres perspectives. Ainsi, cette Jeune Femme que, volontairement nous assignerons à regarder l'univers depuis la discrétion de son moucharabieh, nous lui donnerons l'instrument d'une vision renouvelée du monde, celui-ci lui octroyant sa marge indispensable de secret, de mystère afin qu'elle puisse persévérer dans son être sans que son intégrité soit atteinte. Quant à nous, Regardants, nous disposerons d'une manière de miroir au travers duquel prendre acte de l'altérité sans l'offenser en aucune manière, sans nous immiscer dans le  domaine intime de son propre vécu. Seulement un intervalle nécessaire, seulement une médiation installée à égale distance des consciences.

  Afin d'éclairer cette notion abstraite de  "conversion""basculement", "croisement" du regard, nous conduisant  au "seul, (…) vrai, (….) unique voyage" auquel nous convie Proust, nous ferons appel à la vision dont Le Clézio nous fait le sublime don  dans "Voyages de l'autre côté" où l'héroïne, Naja Naja (redoublement, s'il était besoin de le préciser, de ce qui, toujours, joue en écho de notre effigie : l'Autre), ne cesse de dresser un symbolique moucharabieh devant le monde qu'afin de mieux le transgresser, de constamment le traverser afin que cet "autre côté" apparaisse à l'aune d'un regard étrangement renouvelé.

 

 "Naja Naja, rassemblant sur elle les tissus intemporels du Mythe, est une éblouissante Lilith moderne capable d'atteindre l'autre côté de toutes les parois, concrètes ou non. "

                                                                         "Voyage de l'autre côté" - (4° de couverture).

 

  Naja Naja, dissimulée derrière le treillis de son moucharabieh symbolique (en réalité son incroyable don de participation qui la situe, immédiatement, sans efforts, pareille au souffle du vent, auprès des choses, des hommes, des animaux), pénètre le monde jusqu'en son envers, débusquant tout ce qui vit et fait sens sur l'immense courbure de la terre.

 

  "Naja Naja traverse la ville à la recherche des gens qui dorment (…) ce qui est bizarre, c'est que, lorsqu'on passe devant quelqu'un en train de dormir, quelquefois on peut voir à quoi il rêve. Ça n'apparaît pas réellement comme au cinéma, mais c'est comme s'il y avait des images qui sortaient de leurs têtes, et des voix qui parlaient."

                                                                                  "Voyages de l'autre côté" - p 188.

 

                                                                    

 Le "voyage de l'autre côté" (que l'on reportera volontiers au voyage proustien), est cette immense et incroyable faculté de s'approprier le réel, aussi bien celui des choses ordinaires que celui des animaux ou bien des humains en se projetant dans leur propre intimité, cependant sans effraction ni violence, mais uniquement grâce à cette aptitude innée de lecture directe de l'altérité, laquelle, bien évidemment, enrichit les deux protagonistes de cette étonnante métamorphose visuelle. Car "le lointain", à savoir l'Autre, le différent de soi, était situé dans la plus grande proximité, juste en arrière de ce moucharabieh, lequel, parfois, semblait avoir occulté son treillis, sans doute en raison d'une conscience vacillante affairée à bien d'autres jeux. Or ce  moucharabieh s'habillait à la manière d'une paupière compacte qu'il fallait apprendre à désoperculer afin que, libéré de cette manière de cécité, le Regardant pût aiguiser sa propre perception, laquelle le conduisait au seuil des "choses intactes", autrement dit, dans l'exacte vérité de l'être lui offrant, insigne faveur, sa dimension à nulle autre pareille.

  "Le lointain, l'inimaginable lointain était là, tout près. La barrière des paupières et du cristallin était infiniment épaisse. On la crève. On l'a crevée. Ceux qui crèvent leurs yeux sont de l'autre côté de leurs yeux, et ils voient les choses intactes."

                                                                         JMG Le Clézio -  "Mydriase" - p 39.

 Alors, le basculement se sera opérée, le regard porté à son incandescence sera devenu ce convertisseur ontologique doué d'un savoir immédiat, d'un genre d'hyperesthésie faisant de tout phénomène sensible le point focal à partir duquel rayonneront quantité de significations nouvelles, exaltantes, démultipliées, toujours disponibles, irréversibles. Car  un tel voyage est sans retour. Jamais on ne saurait revenir d'un pays où le don de double vue est magnifiquement octroyé à ceux qui s'y appliquent avec ferveur :

 

  "Et pourtant, quelle ivresse que ce regard  ! Il sort des deux yeux froids (de lucidité) , invisible rayon pâle qui fore l'obscure épaisseur ( le moucharabieh qui demeurait occulté en raison d'un défaut de conscience intentionnelle) , et son passage par les fentes des pupilles est une douleur mêlée d'un plaisir si grand, que même l'orgasme d'un géant ( le sublime accouplement de Celui qui regarde et de Celle qui est regardée) et durant trois jours et trois nuits ne serait rien du tout en comparaison."

                                                                                          "Mydriase" - p 21

 

  Ainsi se sera accomplie, par la dilatation pupillaire, cette si belle mydriase faisant se rencontrer, dans une forme d'art, dans un élan transcendantal, l'Amant et l'Aimée, car c'est bien de cela dont il s'agit, ici, comme dans toute aventure humaine s'esquissant à expérimenter ce qui, dans l'homme, dans la femme cherche toujours à se réaliser bien au-delà des contingences quotidiennes.

 

"Peut-être qu'on ne reviendra jamais tout à fait de ce pays, maintenant qu'on l'a connu. Les yeux ne se refermeront jamais tout à fait, et l'on sera toujours du côté de ce qui est regardé, plus seulement du côté de ce qui regarde."

                                                                           "Mydriase" - p 54.

 

  Alors, il sera temps de regarder et regarder à nouveau, au travers de cette grille inventive du moucharabiehla Beauté totalement réalisée, laquelle ne saurait se dire que dans une cosmopoétique dont, toujours, nous sommes redevables, dès l'instant  où un monde s'ouvre qui, jamais ne saurait se refermer. Cette belle Jeune femme, se lira selon de multiples nervures, nous révélant bien au-delà d'elle-même ce que, depuis toujours nous attendions, à savoir une révélation. Alors, nous imaginerons, avec l'œil de la vision, avec celui de la conscience, celui de l'esprit, quantité de perspectives nouvelles. Alors, depuis ce mystérieux moucharabieh, il nous sera donné de VOIR, de voir vraiment et sans délai ce qui, depuis sa marge d'invisibilité, enfin devient visible !

 

 

                                                                                                                     

 

  

 

 

 


                                                                                                  

                                                                                          

 

 

                                                                                             

 

  

 

 

                                                                                    

 

 

 

                                                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


          


             

                                                                               

 

 

 

                                   

 

 

                                               

 

     

 

 


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