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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 07:59

 

L'Emotion-Praxitèle.

 

zoi3

         A propos de Zoï.

 

  C'est ainsi, nous n'y pouvons rien, toute rencontre avec la Beauté nous transporte hors de nous, nous exile, nous projette sur des terres lointaines dont, jamais, nous ne pouvons saisir les contours. La Beauté est un vertige, une perdition, un gouffre, un abîme. Cela, nous le savons. Cela, nous le désirons alors même que notre perte est proche. Elle est brûlure dont nos yeux ne se remettent jamais, de longues étincelles s'y allumant en guise de mémoire. Elle est cri sur lequel nos oreilles se replient et notre cochlée bourdonne à la manière d'une ruche. Elle est profération faisant ses ondes dans l'éther et nos langues soudées sont muettes. Elle est vibration et nos corps sont transis, cloués d'immobilité.

   Nous sommes sous sa domination, nous subissons sa tyrannie, nous sommes sous les fourches caudines, nous nous  soumettons, nous sommes esclaves. La Beauté nous toise et nous aveugle. Elle nous contraint et nous fascine. Elle nous échappe et nos mains se tendent sur le vide dont elle est tissée. Elle est pure fuite ou bien elle n'est pas. Elle est empreinte de tragique ou nous ne sommes pas. Elle est un absolu à l'encontre duquel nos gestes ne sont que de pitoyables griffures se dissolvant dans l'air.

   Alors, plutôt que d'être abandonnés en plein désert, avec du sable dans la bouche et des nuées de voiles à l'horizon, nous commençons à nous débattre, à nous agiter, à marcher sous les flammes blanches de l'astre solaire. C'est difficile, c'est harassant, et plus nous progressons, plus l'image recule, plus l'Icône se dissout dans les remous de l'air, parmi les griffures noires des acacias. Plus rien à perte de vue, sauf cette image tremblante, sauf ce mirage faisant ses minces éraflures au contre-jour des dunes.

  Que restera-t-il de nos laborieuses empreintes quand la belle Effigie se sera effacée de notre vision et qu'un suaire blanc recouvrira de son étrangeté nos existences racinaires ? Aurons-nous d'autre choix que celui de nous biffer de la visibilité mondaine, de rétrocéder vers un antre cerné d'argile et de glaise sombre, immanente à sa propre confusion, scellée sur sa densité essentielle ? Nous serons devenus rhizomes écartant leurs indigentes ramures parmi  les failles du sol, nous serons lézardes faisant leurs murmures indistincts, faibles explosions de tubercules dans les cryptes ouvertes à l'effroi, la solitude. Car nous serons seuls à ramper parmi les humeurs contrariées de l'humus, seuls à mourir longuement et à le savoir toujours. Comme une dette à s'acquitter envers ce qui, un instant, a brillé de l'éclat des comètes dans le vide sidéral.

   Alors nous restons là, soudés comme des momies à leurs étiques  bandelettes, notre souffle est étroit, notre gorge palpitante comme celle du lézard, notre cœur devient simple gemme, nos bras gourds collés à une lourde et pierreuse condition. Nous sommes devenus bloc de basalte ou bien d'obsidienne ou peut-être simple cube de marbre en attente du ciseau du Sculpteur. Bientôt, du fond de notre sépulcre, s'élèvent les bruits de poinçon entaillant la matière. Les éclats volent dans l'air, les nervures creusent  notre peau minérale; il y a émergence de douces sphères, creusement de dépressions semblables aux courbures des dolines; il y a des pleins et des déliés,  des irisations de pierre, des ondulations, des moires, des linéaments, des élévations de picots pareils au surgissement d'un ressenti intérieur, d'un état d'âme, d'une vie cherchant à s'éployer, à faire ses dépliements floraux.

   Soudain, alors que nous n'en étions même pas avertis, glacés dans les remous de notre perdition, voilà que tout, à nouveau, se met à exister. Nous sommes au seuil de notre dernière métamorphose, mue imaginale portant avec elle les merveilleuses ailes  à partir desquelles la Beauté est à nouveau perceptible, envisageable, digitalement atteignable. C'est  comme si, renaissant sous les coups de maillet de Praxitèle, pareillement à une  sortie de l'ombre souveraine, statue longtemps immergée dans sa coque de pierre, il nous était soudain donné de voir, au-delà de nous-mêmes mais aussi en nous cette aire immense de signification dont le néant est l'exact contraire : une pure liberté d'apparaître dans la lumière de l'art.

 

praxitele

   Praxitèle -"l'Aphrodite de Cnide'' - Musée du Louvre

 

 


                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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Published by - dans PHOTOSYNTHESES

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