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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 07:59

L.

 

L.

 

josé6 

Source : non identifiée.

Sur une page de José Jaminon.

 

 

  C'est comme une manière de rituel, de mise en forme des rêves de la nuit. Alors que le jour n'est qu'une mince espérance, une ligne à peine esquissée sertie d'ombres bleues, L. se lève, pousse les volets, se poste dans l'arrière-clarté, attentive aux mouvements discrets, aux faibles bruits. Il y a si peu de présence. On croirait l'épaulement des dunes usé de neuve lumière, le ruisseau assourdi, la fuite du vent dans la tête des palmiers. Les perruches ne sont pas encore sorties de leurs abris végétaux, les poissons aux larges yeux sondent les basses eaux, la lagune repose dans son glacis liquide. C'est dans cette ambiguïté-là que L. aime à se fondre, inaperçue, parmi les faibles rumeurs du monde.

 

  - Tu seras toujours aussi sauvageonne, lui disait sa mère Aamal en la taquinant.

  - Tu seras une fille du vent, lui disait le vieux Pêcheur Fouad.

  - Tu seras une brume d'eau, lui disait Ibrahim, l'Epicier au fez rouge.

 

  Et les prédictions s'étaient réalisées, car L. était, en effet, une sauvageonne libre comme l'air, limpide comme l'eau dont, souvent, elle aimait à s'entourer d'un voile de brume. Sa toilette terminée - quelques gouttes sur les pommettes, les doigts passés en peigne dans les cheveux, nul maquillage qui aurait pu troubler la peau -, L. sortait sans bruit de sa maison de terre, lissée à cette heure matinale d'un bleu délavé, signe avant-coureur du vent qui, bientôt, viendrait de la mer. Rien ne bougeait et les ruelles pavées de  plaques de schiste portaient encore les empreintes des déplacement nocturnes. L. progressait en ondulant, légère comme une antilope, l'œil aux aguets, les narines frémissantes. Passant près du "Forn de pa", elle sentait l'odeur sucrée du levain, celle plus mate, discrète, de la mie, celle brûlée de la croûte. Longtemps l'air chaud et embaumé du fournil la suivait alors qu'elle sortait des dernières maisons du village, que les lignes régulières des vignes s'étageaient le long de la colline. Elle aimait sentir les dalles plates glisser sous ses pieds, leur contact froid, on y devinait encore le glissement de la nuit, la longue dérive des étoiles, le choc des sabots des chevreuils, la course folle des scarabées.

  Lorsque le soleil avait entamé sa pente courbe, que la première brume se dissipait, dévoilant le chapelet d'îles brunes, rochers gonflés de bulles, anses brillantes, criques ombreuses, L. s'asseyait sur une pierre de lave, toujours la même, doucement inclinée vers le paysage marin, alors que sa poupe s'arrimait à la colline parcourue de vieux oliviers et de chênes-lièges au tronc couleur de brique. De son promontoire, genre de vigie, elle pouvait surveiller les premiers trajets des barques de pèche, brillants sillages d'écume, alors que les voiles faseyaient comme des oiseaux pris de folie dans les meutes d'air. Elle apercevait aussi les gens pareils à des brindilles que le vent aurait déplacées. Les plages de galets s'allumaient une à une et la haute façade du Café Amistat renvoyait vers le ciel son éclat de falaise blanche. Elle s'amusait, par la pensée, à parcourir le lacis des ruelles, à passer sous l'arche du Riba Pitxot, à longer la façade à arcades du Cafe de La Habana, à gravir à grandes enjambées les volées d'escaliers de pierres noires, à frôler les grappes rouges des bougainvillées.

  L. restait ainsi, des heures, à suivre les éclats de la lumière sur la mer, le jeu des ombres verticales lorsque le soleil était au zénith, immense boule de verre qui gonflait indéfiniment. Parmi les touffes de serpolet et de romarin de la garrigue, elle suivait la course rapide des lézards aux ocelles mouvants, se distrayait de l'attitude hiératique de la mante religieuse - un jour elle avait même assisté à la manducation post-nuptiale, étonnée de ces mœurs si viriles -, se nourrissait de quelques amandes amères qu'elle cassait avec un éclat de schiste, s'abreuvait du suc des baies, laissait son corps parcouru de vent vibrer au rythme du paysage. Mais ce que L. aimait le plus, c'était gagner la ruine d'une vieille bâtisse au milieu d'une clairière, là où la lumière assourdie faisait son chant d'eau, son écoulement de fontaine. C'était comme d'être en île d'Utopie, très loin des rumeurs du monde, tout entourée du grésillement des abeilles et frôlée par les ailes souples des éphémères. Sauf  L., personne ne connaissait cet endroit. Il fallait au moins avoir la fougue et l'agilité du bouquetin pour prétendre le découvrir. Au fil des jours, L. y avait apporté le strict nécessaire à une vie libre - souvent elle lisait des passages de "La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé;" dans une très ancienne édition que lui avait offert Ibrahim l'Epicier. Puis une toile de coutil sous laquelle elle glissait quelques feuilles en guise de matelas, un réchaud à alcool, un miroir brisé, quelques objets divers, des pierres recueillies au milieu de la garrigue, des bois éoliens blancs comme neige, des brindilles pour le feu, des écorces de chêne-liège.

  Parfois L. restait plusieurs jours dans son refuge envahi par les lianes, habité par les lézards, visité par les colonnes noires des fourmis. A l'aide d'un bout de charbon de bois elle gravait sur les murs des signes un peu mystérieux dont elle seule avait le secret ou bien sculptait une branche à l'aide d'un canif. Et, plus le temps passait, plus L. rallongeait ses escapades, planant comme le vautour entre terre et ciel, ivre de son propre vol, bien décidée à retourner à l'état de nature dont elle pensait qu'il était le seul à protéger l'homme de lui-même, de ses tentations, de ses dérives. Elle n'aimait ni les magasins, ni la foule des touristes qui, dès les premiers soleils, envahissaient les plages de galets, ni les clameurs montant des terrasses en bord de mer, ni les souvenirs accrochés comme des épouvantails sous les stores de toile, ni les longues processions de curieux qui débarquaient des bateaux, faisant les cent pas sous le soleil pour aller visiter la Maison de l'Artiste à Port LLigat. Non, ce qu'elle aimait, c'était, ici, ce genre de belvédère enclos d'arbres. Elle ne voyait du village, dans les trouées de la végétation, que les éclats blancs des murs, des bribes de la forteresse de l'église, quelques toits noyés dans la brume de chaleur, le ruissellement du soleil sur la crête des vagues. Tout cela lui suffisait et L. pensait même qu'un jour, elle pourrait venir vivre au milieu de cette nature sauvage, entourée de quelques chèvres, peut-être d'un chien de berger, habitée de vent et de soleil, de chants d'oiseaux.  Les éblouissements de la ville, les voitures prétentieuses, les grandes demeures suffisantes, fincas entourées de fil de fer barbelé avec des panneaux " propietat privada", tout ceci lui paraissait tellement superficiel, étréci à un pur égoïsme, limité à de simples contingences, genre d'ombilic girant infiniment sur lui-même jusqu'à la démesure. Ainsi s'écoulaient des jours heureux, en dehors de l'espace et du temps, grande arche de liberté se fondant dans l'éther, creusant ses galeries souples dans le limon, courant jusque sous l'écorce des grands arbres. Tout aurait pu continuer ainsi, dans cette belle osmose faisant se rencontrer, au sein d'un paysage idyllique, l'amour que L. portait aux choses simples et son objet, cette si belle nature, préservée, intacte, comme surgie du rêve d'un Poète fou.

  Cependant c'était sans compter sur la folie des hommes, - non celle du Poète dont l'écriture transcende le réel -, mais la folie ordinaire, consumériste, acharnée à défricher tout ce qui pouvait l'être, à construire, à édifier des cathédrales de béton afin d'asseoir puissance et royauté de l'argent. Un jour des engins étaient arrivés, dégageant de leur lame mortelle tout ce qui semblait leur résister, lacérant oliviers aux branches séculaires, couchant les troncs couleur de sang des chênes-lièges, faisant de la vieille bâtisse un amas de ferraille et de blocs de ciment. Bientôt, ici, en plein ciel, au-dessus du globe infini de la mer, dominant la féérie du village de cubes blancs, de ses rues tortueuses, du chapelet d'îles, surgiraient les concrétions de la démesure, cases de plâtre  devant abriter la ruche humaine, afin que cette dernière pût prendre possession de cet ultime refuge, invasion pareille à celle des criquets s'abattant en sombres vols étourdissants sur les champs de céréales, n'en repartant qu'après que le dernier grain aura été digéré. C'était cela qui se préparait, qui grondait comme l'orage au plein de l'été, avec ses éclairs lacérant le ventre gris des nuages. C'était cela qui était en marche, comme une armée de mercenaires lancés à l'assaut de leurs ennemis. C'était cela que l'homme accomplissait depuis des siècles, avec minutie, acharnement, obstination : une œuvre essentielle à accomplir. Une destruction systématique de tout ce qui signifiait de l'ordre de la beauté. Et il semblait que cet ample mouvement devînt irréversible, ivre de sa propre logique. Sans doute le jour n'était pas loin où l'on raserait le village, ses maisons blanches, où l'on détruirait ses places, comblerait les failles de schiste, brûlerait les feuillaisons des arbres. C'était cela qui se produisat, ce raz-de-marée incoercible, cet enfouissement des chants du monde dans les profondeurs muettes de la terre. Cela et rien d'autre. Mais, après cette furie, que pouvait-il advenir, sinon le non-sens absolu ?                         

 C'est depuis le jour où les travaux d'abattage ont commencé que L. a déserté le village. Maintenant on la dit folle, parlant aux nuages, aux goélands, aux rochers. Elle est quelque part en enfer, du côté du Cap de Creus, parmi les rochers déchiquetés, sa robe en lambeaux claquant sous les rafales de  la Tramontane, ses yeux ouverts sur l'abîme céleste, ses mains agrippées aux nuages, ses pieds  ensevelis dans les failles marines; là où les poulpes aux yeux glauques, aux longs tentacules se nourrissent de chair humaine. C'est ce que disent les vieux hommes vêtus de noir, sous l'arbre à palabres alors que le ciel est livré au vol d'oiseaux maléfiques et que les ruelles grondent du bruit sourd des sortilèges irréversibles.  Il n'est que d'y aller voir. Sans doute à son propre péril. Jamais la beauté ne faiblit sans que l'âme en soit durablement affectée. On dit même que, parfois, la blessure est mortelle ! 

 

 

   

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